Textes

Ainsi donc…

Ainsi donc : cela sort de moi et cela se
dilue dans l’air et dans les sensibles bosquets,
cela, léger, m’échappe et cesse d’être à moi
et brille, de ne rencontrer aucun refus.

De moi sans trêve cela se détache,
je ne veux pas partir, j’attends, je tarde,
mais la hâte est dans toutes mes limites,
elles se ruent et déjà sont là-bas.

Même dans le sommeil. Rien assez ne nous lie.
Milieu docile en moi, noyau trop faible
pour maintenir sa chair. Fuite et envol
de tous les points de toute ma surface.

Ce qui prend forme là et me ressemble
et, tremblant monte en signes pleins de larmes,
a pu peut être ainsi dans une femme
renaître, mais restait hors de portée,

si loin que j’aille le poursuivre en elle.
Maintenant c’est couché sur l’eau éparse,
indifférente, et sous ma couronne de roses,
je puis longtemps le contempler, surpris.

Là ce n’est pas aimé. Il n’y a là-dessous
que pierres impassibles écroulées,
et je vois bien à quel point je suis triste.
Fut-ce là mon image dans ses yeux ?

Se changeait-elle ainsi, peu à peu dans son rêve,
en douce peur? Je pressens presque la sienne.
Car, lorsque je me perds en mon regard,
je pourrais croire que je suis meurtrier.

Fleur, vigne et fruit,

Fleur, vigne et fruit, notre lien existe avec eux.
Leur langage n’est pas que celui des saisons.
De l’ombre monte un faste de couleurs, en elles ce qui éclate est peut être la jalousie

Des morts, des morts qui font la force de la terre.
Quel savoir avons-nous de la part qu’ils y prennent ? 
Leur moelle en liberté, ils ont depuis longtemps 
leur façon d’en doter, d’en imprégner la glaise.

Reste alors la question : le font-ils de bon gré?
Ce fruit est-il de suite, œuvre de grands esclaves, 
Plein et dense expédié là-haut, vers nous leurs maîtres ?

Les maîtres, serait-ce eux, dormant près des racines, 
et de leur superflu nous accorderaient-ils
cette chose entre force muette et baiser?

(Rilke)

Salut à l’esprit

Salut à l’esprit, qui sait nous unir,
Car nous ne vivons vraiment qu’en figures.
A pas menus les horloges ne font
Que côtoyer nos véritables jours.

Sans que notre lieu vrai nous soit connu,
Notre action provient d’un rapport réel.
L’antenne entre en contact avec l’antenne,
Et le porteur, c’était au loin le vide…

Pure tension. Ô musique des forces !
N’est ce pas grâce aux besognes futile
Qu’est détourné de toi le moindre trouble ?

Le paysan a beau veiller à tout,
Là où le grain en été se transforme, 
Jamais il n’y suffit. La terre donne.

Rilke

Il serait temps maintenant que les dieux…

Il serait temps maintenant que les dieux
sortent des choses habitées…
Et qu’ils renversent chaque mur
dans ma maison. Nouvelle face. Le vent seul
que ferait cette page en tournant, suffirait
à retourner comme une motte l’air : 
champ nouveau pour le souffle. Vous, dieux !
souvent-venus, qui dormez dans les choses,
qui vous levez gaiemet, qui vous lavez le cou
et le visage aux sources que nous devinons, 
qui ajoutez légèrement votre fraîcheur
à ce qui semble plein, au plein de notre vie ;
que ce soit encore une fois votre matin.
Nous répétons. Vous seuls êtes premiers.
Le monde en même temps que vous se lève ; aux cassures
de nos échecs brille un commencement

Où, dans quels grands jardins paisibles…

Où, dans quels grands jardins si arrosés qu’ils sont comme ivres,
sur quels arbres, de quelles fleurs tendrement effeuillées, 
où mûrit-il, l’étrange fruit de la consolation ?
Mais tu vas en trouver, peut être, un précieux, dans l’herbage

piétiné de ta pauvreté. De l’une à l’autre fois
tu t’émerveilleras que le fruit soit de grosseur telle,
que sa chair soit fraicheur, que plus que douce en soit la peau,
et que l’insouci de l’oiseau ne l’ait pris avant toi,

le ver jaloux non plus. Arbres fécondés par des anges, 
soignés curieusement par de lents jardiniers secrets, nous portez-vous vos fruits sans nous appartenir ?

Avons-nous jamais pu, nous les ombres et nous les schèmes,
par nos actes mûris trop tôt et trop tôt desséchés,
troubler l’égalité de ces étés paisibles?

Muscle floral …

Muscle floral, ouvrant à l’anémone
Par lents degrés le matin des prairies, 
Jusqu’à ce qu’en son sein les cieux déversent

Leur clarté, leur pleine polyphonie, 
Muscle tendu de l’accueil infini 
Au cœur de cet astre en fleur,
Accablé parfois de tant d’abondance

Que c’est à peine, au signal du couchant,
Si les plus loin rebords de tes pétales
Peuvent alors se replier vers toi : 
Force et décision, toi, de tant de mondes !

Nous, les violents, nous durons plus longtemps.
Mais quand, dans quelle existence entre toutes, nous ouvrons nous enfin pour accueillir ? 

Rilke

Voici le printemps revenu (Rilke)

Voici le printemps revenu. La terre
Semble une enfant qui sait des poésies

Nous sommes les sans sans trêve
Mais la marche du temps,
tenez-là pour babiole
Dans le stable à jamais.

Tout ce qui n’a que hâte 
N’aura fait que passer ;
ce n’est que séjourner 
Qui seul nous initie.

Ne vous lancez pas intrépides
Ô jeunes gens, dans la vitesse,
Dans la tentative aérienne.

Tout est repos :
Ombre et clarté 
et fleur et livre.

Rilke – poèmes épars

Ne laisse pas, le fait de l’enfance (cette fidélité sans nom des Célestes), le Destin te le reprendre : 

Même le prisonnier qui se corrompt obscurément dans sa cellule, elle l’aura nourri en secret jusqu’au bout. Elle garde le cœur intemporel…

***

Il vient un moment où le bonheur – la tranquillité – c’est d’avoir usé autour de soi beaucoup de choses, jusqu’à la corde, à force de s’y être top frotté – à force d’y avoir trop pensé. C’est cela qu’on nomme l’égoisme des vieillards : ils sont seulement devenus plus épais de ce que tant de choses autour d’eux se sont amincies. Il ne s’usent pas, ce sont les choses autour d’eux qui s’usent.

***

Car ne crois pas que ce soit vanité 
Si je te dis que nul ne vit sa vie.

Les hommes sont hasards, voix et débris, 
angoisses, jours de tous les jours, piètres bonheurs
Déguisés dès l’enfance, travestis, 
Masques majeurs, mais visages muets.

Je rêve qu’il doit être des musées 
Où se conservent ces multiples vies
Comme armures, litières, ou berceaux
Dont nul être réel n’a fait usage
Ou des costumes qui ne tiennent pas
Tout seuls, et qui s’affaissent en frôlant
De puissants murs voûtés de pierre.

Et quand je sors, le soir, toujours plus loin
de mon jardin pour fuir ma lassitude,
je sais qu’alors mènent tous les chemins, 
à l’arsenal des choses invécues…

***

Chante, mon coeur, tes jardins inconnus ; jardins
comme pris en cristal, transparents, hors d’atteinte.
D’Ispahan, de Chiraz, chante-les, eaux et roses, 
célèbre-les en joie, eux à rien comparables.

Montre, mon coeur, que d’eux jamais tu n’es manquant.
Que c’est pensant à toi que leurs figures mûrissent.
Qu’a travers les rameaux en fleurs tu t’entretiens
avec leurs souffle d’air enchéris en visages.

Evite cette erreur de croire à quelque manque,
dès lors que c’en est fait, décidé, ceci : d’être !
Tu viens d’intégrer, fil de soi, au tissu.

Quelle que soit l’image à quoi tu t’es uni,
sens (serait-ce un moment où la vie est supplice)
qu’il y va du tapis, de l’ensemble en sa gloire.

Louise Labé

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.