Rilke

Il ne te faut pas comprendre la vie,
elle deviendra une fête alors.
Et laisse venir chaque jour,
comme un enfant, en marchant,
de chaque vent,
se fait offrir maintes fleurs.

Les rassembler, les conserver
ne lui effleur pas l’esprit.
Il les détache doucement des cheveux
dont elles étaient si volontiers prisonnières,
et tend les mains vers les jeunes annés,
en en espérant de nouvelles.

Lettres à un jeune poète

Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre coeur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l’entrée dans la réponse

Rilke

Tu te souviens sûrement du passage des cahiers de Malte Laurids, ou il est question de Baudelaire et de son poème la Charogne. J’en suis arrivé à penser que, sans ce poème, l’évolution vers le dire objectif que nous croyons maintenant reconnaître en Cezanne n’aurait jamais pu commencer ; il fallait d’abord qu’il fut là, impitoyable. Il fallait que le regard de l’art eut pris sur lui de voir dans le terrible même et ce qui ne paraît que répugnant la part d’être, valable autant qu’aucune autre. Pas plus qu’un choix ne lui est permis, il n’est permis au créateur de se détourner d’aucune existence : un seul refus, à quelque moment que ce soit, le privé de l’état de grâce, le rend entièrement coupable.

Notes sur la mélodie des choses

Que tu sois environné par le chant d’une lampe ou la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où de temps à autre seulement ton solo trouve place. Savoir quand tu dois intervenir dans le choeur, c’est le secret de ta solitude : de même que c’est l’art de la relation véritable : se laisser tomber de la hauteur des mots dans l’unique et commune mélodie.

Sonnets à Orphée, II, 29

Quiet friend who has come so far,

feel how your breathing makes more space around you.
Let this darkness be a bell tower
and you the bell. As you ring,

what batters you becomes your strength.
Move back and forth into the change.
What is it like, such intensity of pain?
If the drink is bitter, turn yourself to wine.

In this uncontainable night,
be the mystery at the crossroads of your senses,
the meaning discovered there.

And if the world has ceased to hear you,
say to the silent earth: I flow.
To the rushing water, speak: I am.

Sonnets to Orpheus II, 29

Poème Rilke

Dieu ne parle à chacun qu’avant de le créer
puis sans un mot il sort avec lui de la nuit.
Mais ces paroles d’avant le commencement,
ces paroles dans les nuées, les voici :

Envoyé par tes sens vers le dehors,
va jusqu’au bout de ta nostalgie ;
donne-moi vêtement.

Grandis derrière les choses comme un incendie
afin que toujours leurs ombres déployées
entièrement me recouvrent.

Laisse toute chose t’arriver : le beau et le terrible.
Il suffit d’aller : aucun sentiment n’est encore l’extrême.
Ne te laisse pas séparer de moi.
Proche est le pays
que l’on nomme la vie.

Tu le reconnaîtras
à sa gravité.

Donne-moi la main.

Le Livre de la vie monastique

Poème Rilke

Toi, terre de plus en plus sombre, patiemment tu portes les murs.
Et peut être permettras-tu une heure encore aux villes de durer
accorderas-tu deux heures encore aux églises et aux cloîtres solitaires
laisseras-tu cinq heures encore de tourments à tous les rachetés
verras-tu sept heures encore le labeur journalier du paysan.

Avant que tu ne redeviennes forêt et eaux et friche envahissante
à cette heure d’angoisse inimaginable
où tu exigeras de toutes choses
qu’elles te rendent ton image inachevée.

Donne-moi encore un peu de temps : je veux aimer les choses comme personne,
jusqu’à ce que toutes soient dignes de toi et grandes.
Je ne veux que sept jours, sept
encore vierges de toute écriture,
sept pages de solitude.
Cela à qui tu donneras le livre qui les rassemblera
restera longtemps penché sur ces feuilles.
A moins qu’entre tes mains tu ne le prennes
pour écrire toi-même.

Le livre de la vie monastique

Rilke

Je suis trop seul en ce monde, et pourtant pas assez
pour sanctifier chaque heure.
Je suis trop petit en ce monde, et pourtant pas assez
pour être devant toi pareil à une chose
sombre et sage.
Je veux ma volonté, je veux l’accompagner
sur les voies de l’action ;
je veux, dans ces temps calmes, comme hésitants,
où quelque chose s’approche,
être avec ceux qui savent,
ou rester seul.

Je veux te refléter toujours dans ta totalité,
ne jamais être aveugle ou trop vieux
pour garder ta lourde image vacillante.
Je veux me déployer.
Nulle part je ne veux rester courbé
car où je suis courbé, je suis fourvoyé.
Et je veux que mon esprit
soit vérité devant toi. Je veux me décrire
comme une image lentement
soigneusement contemplée,
comme une parole bien comprise,
comme la cruche de chaque jour,
comme le visage de ma mère
comme un bateau
qui m’a porté
à travers la plus mortelle des tempêtes.

Le Livre de la vie monastique

Rilke : poèmes français

J’ai vu dans l’œil animal
la vie paisible qui dure,
le calme impartial
de l’imperturbable nature.

La bête connaît la peur;
mais aussitôt elle avance
et sur son champ d’abondance
broute une présence 
qui n’a pas le goût d’ailleurs. 

*

Tout ici chante la vie de naguère,
non pas dans un sens qui détruit le demain;
on devine, vaillants, dans leur face première,
le ciel et le vent, et la main et le pain.

Ce n’est point un hier qui partout se propage
arrêtant à jamais ces anciens contours :
c’est la terre contente de son image
et qui consent à son premier jour.

*