Les remparts

Mon rempart c’est le pouvoir qui organise ces provisions souterraines et les amène à la conscience. Car ils sont obscurs tes besoins et incohérents et contradictoires. Tu cherches la paix et la guerre, les règles du jeu pour jouir du jeu et la liberté pour jouir de toi-même. L’opulence pour t’en satisfaire et le sacrifice pour t’y trouver. La conquête des provisions pour la conquête et la jouissance des provisions pour les provisions. La sainteté pour la clarté de ton esprit et les victoires de la chair pour le luxe de ton intelligence et de tes sens. La ferveur de ton foyer et la ferveur dans l’évasion. La charité à l’égard des blessures, et la blessure de l’individu à l’égard de l’homme. L’amour construit dans la fidélité imposée, et la découverte de l’amour hors de la fidélité. L’égalité dans la justice, et l’inégalité dans l’ascension. Mais à tous ces besoins en vrac comme une rocaille dispersée quel arbre fonderas-tu toi qui les absorbe et les ordonne et de toi tire un homme ? Quelle basilique vas-tu bâtir qui use de ces pierres? Mon rempart c’est la graine d’abord que je te propose. Et la forme du tronc et des branches. D’autant plus durable l’arbre, qu’il organisera mieux les sucs de la terre. D’autant plus durable ton empire qu’il absorbera mieux ce qui de toi se propose. Et vains sont les remparts de pierre quand ils ne sont plus qu’écailles d’un mort.

Saint Exupery – de l’amour

Puisqu’elle y voit des gages, elle se gardera de t’en accorder en retour. Faute d’élans qui te complétaient, sa fausse réserve te prétendra que la communion dispense des signes. C’est marqué d’impuissance à aimer, non élévation de l’amour. Le sculpteur, s’il méprise la glaise, il pétrit le vent. Si ton amour méprise les signes de l’amour, sous prétexte d’atteindre l’essence, il n’est plus que vocabulaire. Je te veux des souhaits et des présents et des témoignages. Saurais tu aimer le domaine, si tu en excluais tout à tout comme superflus le moulin, le troupeau, et la maison ? Comment construire l’amour qui est visage lu à travers la trame, s’il n’est point de trame sur quoi l’écrire ? 

Car il n’est point de cathédrale sans cérémonial des pierres. 

Et il n’est point d’amour sans cérémonial en vue de l’amour. L’essence de l’arbre je ne l’atteints que s’il a lentement pétri la terre selon le cérémonial des racines, du tronc, et des branches. Alors le voilà qui est un. Tel arbre et non un autre. 

Mais celle là dédaigne les échanges dont elle naîtrait. Elle cherche dans l’amour un objet capturable. Et cet amour n’a point de signification. Elle croit que l’amour est cadeau qu’elle peut enfermer en soi. Si tu l’aimes c’est qu’elle t’a gagné. Elle t’enferme en elle, croyant s’enrichir. Or l’amour n’est point trésor à saisir mais obligation de part et d’autre. Mais fruit d’un cérémonial accepté. Mais visage des chemins de l’échange. 

Celle là ne naîtra jamais. Car tu ne sauras naître que d’un réseau de liens. 

Tu prétendais non à l’amour mais à un culte. 

De même que je soignerai l’infirme pour le guérir, non pour le flatter : j’ai besoin d’un chemin, non d’un mur. Je ne suis suis ni idole à servir, ni esclave pour servir. Quiconque me revendiquera, je le répudierai. Je ne suis point objet placé en gage, et nul n’a créance sur moi. Ainsi n’ai-je créance sur personne : de celle qui m’aime je reçois perpétuellement.

Mais si je rencontre celle là qui rougit et qui balbutie, et qui a besoin de présents pour apprendre à sourire, car ils lui sont vent de mer et non capture, alors je me ferai chemin qui la délivre. 

Je n’irai ni l’humilier ni m’humilier dans l’amour. Je serai autour d’elle comme l’espace et en elle comme le temps. Je lui dirai : « ne te hâte point de me connaître, il n’est rien de moi à saisir. Je suis espace et temps, où devenir »

Mon amour lui sera aigle aux ailes puissantes. Et ce n’est point moi qu’elle découvrira, mais, par moi, les vallées, les montagnes, les étoiles, les dieux.

Il ne s’agit point de moi. Je ne suis que celui qui transporte. Il ne s’agit point de toi : tu n’es que sentier vers les prairies au réveil du jour. Il ne s’agit point de nous : nous sommes ensemble passage pour Dieu qui emprunte un instant notre génération et l’use. 

Extraits Saint-Exupéry

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Si tu veux comprendre le mot, il faut l’entendre comme récompense et non comme but, car alors il n’a point de signification. Pareillement je sais qu’une chose est belle, mais je refuse la beauté comme un but. As-tu déjà entendu le sculpteur te dire : “de cette pierre je dégagerai la beauté?”. Ceux là se dupent de lyrisme creux qui sont sculpteurs de pacotille. L’autre, le véritable, tu l’entendras te dire : “je cherche à tirer de la pierre quelque chose qui ressemble à ce qui pèse en moi.” Je ne sais point le délivrer autrement qu’en taillant. Et, que le visage devenu soit lourd et vieux, ou qu’il montre un masque difforme, ou qu’il soit jeunesse endormie, si le sculpteur est grand tu diras de même que l’oeuvre est belle. Car la beauté non plus n’est point un but mais une récompense.

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Je n’ai point compris que l’on distingue les contraintes de la liberté. (…) appelles-tu liberté le droit d’errer dans le vide ? En même temps qu’est fondée la contrainte d’une voie, c’est ta liberté qui d’augmenter. Qui veut monter dans une hiérarchie, et s’enrichir d’éprouver plus, prie d’abord qu’on le contraigne. Et les rites imposés t’augmentent. Et l’enfant triste, s’il voit jouer les autres, ce qu’il réclame d’abord c’est qu’on lui impose à lui aussi les règles du jeu qui seules le feront devenir.

Pour m’émouvoir il faut me nouer dans les liens de ton langage et c’est pourquoi le style est opération divine. C’est ta structure alors que tu m’imposes et les mouvements mêmes de ta vie, lesquels n’ont point d’égaux au monde. Car si tous ont parlé des étoiles et de la fontaine et de la montagne, nul ne t’a dit de gravir la montagne pour boire aux fontaines d’étoiles leur lait pur. 

Ce refus d’être transcendés : 

« Moi », disent-ils. Et ils se frappent le ventre. Comme s’il était quelqu’un en eux, par eux. Ainsi des pierres du temple qui diraient « moi, moi, moi ».



Le chef n’est point celui qui sauve les autres, mais celui qui les sollicite de le sauver.

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Car telle fleur est un refus d’abord de toutes les autres fleurs. Et cependant à cette condition seulement elle est belle.

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Je n’aime point les sédentaires du cœur. Ceux là qui n’échangent rien ne deviennent rien. Et la vie n’aura point servi à les mûrir. Et le temps coule pour eux comme la poignée de sable et les perd.

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N’invente point d’empire où tout soit parfait. Car le bon goût est gardien de musée. Et si tu méprises le mauvais goût tu n’auras ni peinture, ni danse, ni palais, ni jardins. Tu auras fait le dégoûté par crainte du travail malpropre de la terre. Tu en seras privé par le vide de la perfection. Invente un empire où simplement tout soit fervent.

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Et si l’on t’a porté là-haut dans la litière tu ne vois qu’ordonnances de choses plus ou moins fades, mais comment les épaissirais-tu de ta substance? Car le paysage, pour celui-là qui croise les bras sur sa poitrine avec satisfaction, est mélangé de souffle et de repos des muscles après l’effort, et du bleuissement du soir, il est aussi contentement de l’ordre fait, car chacun de ses pas a un peu ordonné ces fleuves, rangé ces sommets, recule le gravier du village. Ce paysage est né de lui, et la joie que je lui découvre est la joie même de l’enfant qui, ayant rangé des cailloux, a bâti sa ville et s’en émerveille, la remplit de lui. Mais quel enfant serait heureux de regarder un tas de pierres qui n’est que spectacle sans effort?

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Si tu veux grandir, use-toi contre tes litiges

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Triste est celui là qui écoute sonner la cloche sans qu’elle exige rien de lui.

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C’est pourquoi je dis qu’importe d’abord, dans la construction de l’homme, non de l’instruire, ce qui est vain s’il n’est plus qu’un livre qui marche, mais de l’élever et de le conduire aux étages où ne sont plus les choses mais les visages nés du noeud divin qui noue les choses. Car il n’est rien à espérer des choses si elles ne retentissent les unes sur les autres, ce qui est seule musique pour le cœur. 

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Nul ne souhaite la liberté de ne plus être compris 

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Il me suffit que tu aies connu la visite et cette plénitude d’être un homme et que tu te tiennes bien préparé pour recevoir, car il en est du sommeil ou de la faim ou du désir qui te reviennent par intervalles, et ton doute n’est rien que de pur et je t’en voudrais consoler.

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Te reviendra, si tu es sculpteur, le sens du visage. Te reviendra, si tu es pretre, le sens de dieu, te reviendra si tu es amant, le sens de l’amour, te reviendra si tu es sentinelle, le sens de l’empire, te reviendra si tu es fidèle à toi même et nettoies ta maison bien qu’elle semble abandonnée, ce qui peut seul t’alimenter le cœur. Car tu ne connais point l’heure de la visite, mais il importe que tu saches qu’elle est seule au monde à pouvoir combler

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Je me disais donc : « l’essentiel est que demeure quelque part ce dont on a vécu. Et les coutumes. Et la fête de famille. Et la maison des souvenirs. L’essentiel est de vivre pour le retour»

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Ainsi à m’enfermer dans quelque passion partisane je risque d’oublier qu’une politique n’a de sens qu’au service d’une évidence spirituelle. Nous avons goûté, aux heures de miracle, une certaine qualité des relations humaines : la est pour nous la vérité 

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C’est sans doute pourquoi, mon ami, j’ai un tel besoin de ton amitié. J’ai soif d’un compagnon qui, au-dessus des litiges de la raison, respecte en moi le pèlerin de ce feu-là. J’ai besoin de goûter quelquefois, par avance, la chaleur promise, et de me reposer, un peu au delà de moi-même, en ce rendez-vous qui sera nôtre.

Je suis si las des polémiques, des exclusives, des fanatismes ! Je puis entrer chez toi sans m’habiller d’un uniforme, sans me soumettre à la récitation d’un Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi je n’ai pas à me disculper, je n’ai pas à plaider, je n’ai pas à prouver ; je trouve la paix, comme à Tournus. Au-dessus de mes mots maladroits, au- dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l’Homme. Tu honores en moi l’ambassadeur de croyances, de coutumes, d’amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. Tu m’interroges comme l’on interroge le voyageur.

Moi qui éprouve, comme chacun, le besoin d’être reconnu, je me sens pur en toi et vais à toi. J’ai besoin d’aller là où je suis pur. Ce ne sont point mes formules ni mes démarches qui t’ont jamais instruit sur qui je suis. C’est l’acceptation de qui je suis qui t’a fait, au besoin, indulgent à ces démarches comme à ces formules. Je te sais gré de me recevoir tel que me voici. Qu’ai-je à faire d’un ami qui me juge ? Si j’accueille un ami à ma table, je le prie de s’asseoir, s’il boite, et ne lui demande pas de danser.

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Si tu refuses d’être responsable des défaites, tu ne le seras point des victoires 

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Et je pose la main sur son front, comme pour calmer la mer

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Le jour est aux scènes de menage, mais la nuit, celui-là qui s’est disputé retrouvé l’Amour. Car l’amour est plus grand que ce vent de paroles. Et l’homme qui s’accoude à sa fenêtre, sous les étoiles, de nouveau responsable des enfants qui dorment, du pain à venir, du sommeil de l’épouse qui repose là, tellement fragile et délicate. L’amour on ne le discute pas. Il est. Que vienne la nuit, pour que se montre à moi quelque évidence qui mérite l’amour! Pour que je pense civilisation, sort de l’homme, goût de l’amitié dans mon pays. Pour que je souhaite servir quelque vérité impérieuse, bien que, peut être, inexprimable encore…
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Je ne vois plus la cathédrale que j’habite

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Je m’habille pour le service d’un dieu mort

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Oui… quand on est petit garçon, au collège, on se lève trop tôt. On se lève à six heures du matin. Il fait froid. On se frotte les yeux, et l’on souffre d’avance de la triste leçon de grammaire. C’est pourquoi l’on rêve de tomber malade pour se réveiller à l’infirmerie, où des religieuses à cornette blanche vous apporteront au lit des tisanes sucrées. On se fait mille illusions sur ce paradis. Alors bien sûr, Si je souffrais d’un rhume, je toussais un peu plus qu’il n’est nécessaire. Et, de l’infirmerie où je me réveillais, j’entendais sonner la cloche pour les autres. Si j’avais un peu trop tricher cette cloche me punissait bien: elle me changeait en fantôme. Elle sonnait, au dehors, des heures véritables, celles de l’austérité des classes, celles du tumulte des récréations, celles de la chaleur du réfectoire. Elle fabriquait aux vivants, là dehors, une existence dense, riche de misères, d’impatiences, de jubilations, de regrets. Moi j’étais volé, oublié, écœure des tisanes fades, du lit moite et des heures sans visage. 

Il n’est rien à attendre d’une mission manquée

P.49

Connaître, ce n’est point démontrer, ni expliquer. C’est accéder à la vision. Mais, pour voir, il convient d’abord de participer. Cela est dur apprentissage…

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J’ai toujours goûté la magie d’un village qui rêve tout haut, par la voix d’un seul chien de garde, dans la nuit claire

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D’où suis-je? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d’un pays…

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Une mauvaise littérature nous a parlé du besoin d’évasion. Bien sûr, on s’enfuit en voyage à la recherche de l’étendue. Mais l’étendue ne se trouve pas. Elle se fonde. Et l’évasion n’a jamais conduit nulle part. 

Quand l’homme a besoin, pour se sentir homme, de courir des choses, de chanter en cœur, ou de faire la guerre, ce sont déjà des liens qu’il s’impose afin de se nouer à autrui et au monde. Mais combien pauvres ! Si une civilisation est forte, elle comble l’homme, même si le voilà immobile.

Dans telle petite ville silencieuse, sous la grisaille d’un jour de pluie, j’aperçois une infirme cloîtrée qui médite sous sa fenêtre. Qui est elle? Qu’en a-t-on fait? Je jugerai, moi, la civilisation de la petite ville à la densité de cette présence. Que valons nous une fois immobiles?

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La vie, toujours, fait craquer les formules

L’homme n’est qu’un noeud de relations. 

Une étrange évidence me fait me sentir responsable de ces provisions invisibles. Je quitte ma ferme. Je vais à pas lents. J’emporte cette charge qui m’est plus douce que pesante, comme le serait un enfant endormi contre ma poitrine.

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Quiconque accède à la contemplation se change en semence. Quiconque découvre une évidence tire chacu par la manche pour la lui montrer. Quiconque invente prêche aussitôt son invention .je ne sais comment un Hochedé s’exprimera ou agira. Mais peu m’importe. Il répandra sa foi tranquille autour de lui. J’entrevois mieux le principe des victoires : celui-là qui s’assure un poste de sacristain ou de chaisière dans la cathédrale bâtie, est déjà vaincu. Mais quiconque porte dans le cœur une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur. La victoire est le fruit de l’amour. L’amour reconnaît seul le visage à pétrir. L’amour seul gouverne vers lui. L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour.

La route invisible de la pesanteur délivre la pierre. Les pentes invisibles de l’amour délivrent l’homme

Je combattrai pour l’Homme. Contre ses ennemis. Mais aussi contre moi-même 

Citadelle

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fait naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

Terre des hommes

La grandeur d’un métier est peut être, avant tout, d’unir des hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines. En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre.

En parlant de son camarade Guillaumet, ayant survécu en haute montagne par amour des siens :

Il fait partie des etres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage. Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.

On veut confondre de tels hommes avec les toréadors ou les joueurs. Mais je me moque bien du mépris de la mort. S’il ne tire pas ses racines d’une responsabilité acceptée, il n’est que signe de pauvreté ou d’excès de jeunesse.

Je me rappelais une vraie mort d’homme. Celle d’un jardinier, qui me disait : “vous savez… parfois je suais quand je bêchais. Mon rhumatisme me tirait la jambe, et je pestais contre cet esclavage. Eh bien, aujourd’hui, je voudrais bêcher, bêcher dans la terre. Bêcher ça me paraît tellement beau! On est tellement libre quand on bêche! Et puis, qui va tailler aussi mes arbres?” Il laissait une terre en friche. Il laissait une planète en friche. Il était lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres de la terre. C’était lui le généreux, le prodigue, le grand seigneur! C’était lui, comme Guillaumet, l’homme courageux, quand il luttait au nom de sa Création, contre la mort.

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Les notions de séparation, d’absence, de distance, de retour, si les mots sont demeurés les mêmes, ne contiennent plus les mêmes réalités. Pour saisir le monde d’aujourd’hui, nous usons d’un langage qui fut établi pour le monde d’hier. Et la vie du passé nous semble mieux répondre à notre nature, pour la seule raison qu’elle répond mieux à notre langage

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Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction

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La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique ? Qu’elle se débrouille pour rendre compte de la vie.

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Que trouverais-tu ici, sergent, qui t’apportât le sentiment de ne plus trahir ta destinée ? Peut-être ce bras fraternel qui souleva ta tête endormie, peut-être ce sourire tendre qui ne plaignait pas, mais partageait ? « Eh ! camarade… » Plaindre, c’est encore être deux. C’est encore être divisé. Mais il existe une altitude des relations où la reconnaissance comme la pitié perdent leur sens. C’est là que l’on respire comme un prisonnier délivré.

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Le bagne ne réside point là où les coups de pioche sont donnés. Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui ne relient pas celui qui les donne à la communauté des hommes. Et nous voulons nous évader du bagne.

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Il est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos
énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés. Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus. Il se forme une piètre opinion sur la culture, celui qui croit qu’elle repose sur la mémoire de formules. Un mauvais élève du cours de Spéciales en sait plus long sur la nature et sur les lois que Descartes et Pascal. Est-il capable des mêmes démarches de l’esprit ?

Tous, plus ou moins confusément, éprouvent le besoin de naître. Mais il est des solutions qui trompent. Certes on peut animer les hommes, en les habillant d’uniformes. Alors ils chanteront leurs cantiques de guerre et rompront leur pain entre camarades. Ils auront retrouvé ce qu’ils cherchent, le goût de l’universel. Mais du pain qui leur est offert, ils vont mourir.

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Car celui-là qui veille modestement quelques moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un serviteur. Il est une sentinelle. Et chaque sentinelle est responsable de tout l’Empire.

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Je ne comprends plus ces populations des trains de banlieue, ces hommes qui se croient des hommes, et qui cependant sont réduits, par une pression qu’ils ne sentent pas, comme les
fourmis, à l’usage qui en est fait. De quoi remplissent-ils, quand ils sont libres, leurs absurdes petits dimanches ?