Il restera de toi ce que tu as donné.
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés:
Il restera de toi, de ton jardin secret,
Une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée.
Ce que tu as donné
En d’autres fleurira.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.
Il restera de toi ce que tu as offert
Entre les bras ouverts un matin au soleil.
Il restera de toi ce que tu as perdu,
Que tu as attendu plus loin que les réveils.
Ce que tu as souffert
En d’autres revivra.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.
Il restera de toi une larme tombée,
Un sourire germé sur les yeux de ton cœur.
Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur.
Ce que tu as semé
En d’autres germera.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.
Category: Weil
Dans l’attente de Dieu – Simone Weil
Dans un poème, si l’on demande pourquoi tel mot est à tel endroit, et s’il y a une réponse, ou bien le poème n’est pas de premier ordre, ou bien le lecteur n’a rien compris. Pour un poème vraiment beau, la seule réponse c’est que le mot est là parce qu’il convenait qu’il y fût. La preuve de cette convenance, c’est qu’il est là, et que le poème est beau. Le poème est beau, c’est à dire que le lecteur ne souhaite pas qu’il soit autre. La question de Beaumarchais : “pourquoi ces choses et non pas d’autres?” n’a jamais de réponse, parce que l’univers est vide de finalité. L’absence de finalité, c’est le règne de la nécessité. Le malheur force à sentir avec toute l’âme la force de la finalité. Si l’orientation de l’âme est l’amour, plus on contemple la nécessité, plus on serre contre soi, à même la chair, la dureté et le droit métalliques, plus on s’approche de la beauté du monde. C’est ce qu’éprouve Job. C’est parce qu’il fut si honnête dans sa souffrance, parce qu’il n’admit en lui-même aucune pensée susceptible d’altérer la vérité, que Dieu descendit vers lui pour lui révéler la beauté du monde. Toutes les fois qu’un homme s’élève à un degré d’excellence qui fait de lui par participation un être divin, il apparaît en lui quelque chose d’impersonnel, d’anonyme. Sa voix s’enveloppe de silence. Cela est manifeste dans les grandes oeuvres de l’art et de la pensée, dans les grandes actions des saints et dans leurs paroles. Tout être humain est enraciné ici bas par une certaine poésie terrestre, reflet de la lumière céleste, qui est son lien plus ou moins vaguement senti avec sa patrie universelle.
L’amitié – Weil
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L’amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à distance et sans s’approcher l’être même qui lui est nécessaire comme une nourriture
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C’est une faute que de désirer être compris avant de s’être élucidé soi-même à ses propres yeux. C’est rechercher des plaisirs dans l’amitié, et non mérités. C’est quelque chose de plus corrupteur encore que l’amour. Tu vendrais ton âme pour l’amitié.
Apprends à repousser l’amitié, ou plutôt le rêve de l’amitié. Désirer l’amitié est une grande faute. L’amitié doit être une joie gratuite comme celles que donne l’art, ou la vie. Il faut la refuser pour être digne de la recevoir : elle est de l’ordre de la grâce («Mon Dieu, éloignez-vous
de moi… »). Elle est de ces choses qui sont données par surcroît. Tout rêve d’amitié mérite d’être brisé. Ce n’est pas par hasard que tu n’as jamais été aimée… Désirer échapper à la solitude est une lâcheté. L’amitié ne se recherche pas, ne se rêve pas, ne se désire pas ; elle
s’exerce (c’est une vertu). Abolir toute cette marge de sentiment, impure et trouble. Schluss !
Ou plutôt (car il ne faut pas élaguer en soi avec trop de rigueur), tout ce qui, dans l’amitié, ne passe pas en échanges effectifs doit passer en pensées réfléchies. Il est bien inutile de se passer de la vertu inspiratrice de l’amitié. Ce qui doit être sévèrement interdit, c’est de rêver aux jouissances du sentiment. C’est de la corruption. Et c’est aussi bête que de rêver à la musique ou à la peinture.
L’amitié ne se laisse pas détacher de la réalité, pas plus que le beau. Elle constitue un
miracle, comme le beau. Et le miracle consiste simplement dans le fait qu’elle existe. À vingt-cinq ans, il est largement temps d’en finir radicalement avec l’adolescence…
Ne te laisse mettre en prison par aucune affection. Préserve ta solitude. Le jour, s’il vient jamais, où une véritable affection te serait donnée, il n’y aurait pas d’opposition entre la solitude intérieure et l’amitié, au contraire. C’est même à ce signe infaillible que tu la reconnaîtras.
Simone Weil
Justice. Etre continuellement prêt à admettre qu’un autre est autre
chose que ce qu’on lit quand il est là (ou qu’on pense à lui). Ou plutôt lire en lui qu’il est certainement autre chose, peut-être tout autre chose
que ce qu’on y lit.
Chaque être crie en silence pour être lu autrement.
On lit, mais aussi ont est lu par autrui. Interférences de ces lectures. Forcer quelqu’un à se lire soi-même comme on le lit (esclavage).
Forcer les autres à vous lire comme on se lit soi-même (conquête).
Mécanisme. Le plus souvent, dialogue de sourds
Qui peut se flatter qu’il lira juste ?
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Le mécanisme par lequel une situation trop dure abaisse est que
l’énergie fournie par les sentiments élevés est – généralement – limitée ; si la situation exige qu’on aille plus loin que cette limite, il faut
avoir recours à des sentiments bas (peur, convoitises, goût du record,
des honneurs extérieurs) plus riches en énergie.
Cette limitation est la clef de beaucoup de retournements
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Rien au monde ne peut nous enlever le pouvoir de dire je. Rien,
sauf l’extrême malheur. Rien n’est pire que l’extrême malheur qui du
dehors détruit le je, puisque dès lors on ne peut plus le détruire soimême. Qu’arrive-t-il à ceux dont le malheur a détruit du dehors le je ?
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Ne pas juger. Toutes les fautes sont égales. Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capacité de se nourrir de lumière
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Désirée de voir autrui souffrir ce qu’on souffre, exactement. C’est pourquoi sauf dans les périodes d’instabilité sociale, les rancunes des misérables se portent sur leurs pareils. C’est la un facteur de stabilité sociale
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L’imagination combleuse de vides.
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Le passé et l’avenir entravent l’effet salutaire de malheur en fournissant un champ illimité pour des élévations imaginaires. C’est pourquoi le renoncement au passé et à l’avenir est le premier des renoncements.
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L’homme n’a pas d’être, il n’a que de l’avoir. L’être de l’homme est situé derrière le rideau, du côté du surnaturel. Ce qu’il peut connaître de lui, c’est seulement ce qui lui est prêté par les circonstances. Je est caché pour moi (et pour autrui) ; il est du côté de Dieu, il est en Dieu, il est Dieu. Être orgueilleux, c’est oublier qu’on est Dieu… le rideau, c’est la misère humaine : il y avait un rideau même pour le christ
La contradiction seule fait la preuve que nous ne sommes pas tout. La contradiction est notre misère, et le sentiment de notre misère est le sentiment de la réalité. Car notre misère, nous ne la fabriquons pas. Elle est vraie. C’est pourquoi il faut la chérir. Tout le reste est imaginaire
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L’apparence colle à l’être et seule la douleur peut les arracher l’un de l’autre
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Il faut se déraciner. Couper l’arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours
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L’extrême malheur qui saisit les êtres humains ne crée pas la misère humaine, il la révèle seulement.
Du fait que l’âme tout entière n’a pas su connaître et accepter la misère humaine, on croit qu’il y a de la différence entre les etres humains, et par là on manque à la justice, soit en faisant une différence entre nous et autrui, soit en faisant acception de personnes parmi les autres.
Cela vient de ce que l’on ne sait pas que la misère humaine est une quantité constante et irréductible, aussi grande en chaque homme qu’elle peut l’entre, et que la grandeur vient d’un seul Dieu, de sorte qu’il y a identité entre un homme et un autre.
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Que je disparaisse afin que ces choses que je vois deviennent, du fait qu’elles ne seront plus choses que je vois, parfaitement belles.
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Le mouvement ascendant en nous est vain (et pire que vain) s’il ne procède pas d’un mouvement descendant
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Je ne désire nullement que ce monde crée ne me soit plus sensible, mais que ce ne soit plus à moi qu’il soit sensible. A moi, il ne peut dire son secret qui est trop haut. Que je parte, et le créateur et sa créature échangeront leur secrets.
Voir un paysage tel qu’il est quand je n’y suis pas …
Quand je suis quelque part, je souille le silence du ciel et de la terre par ma respiration et le battement de mon cœur.
N’être qu’un intermédiaire entre la terre inculte et le champ labouré, entre les données du problème et la solution, entre la page blanche et le poème entre le malheureux qui a faim et le malheureux rassasié
L’esprit n’est forcé de croire à l’existence de rien (subjectivisme, idéalisme absolu, solipsisme, scepticisme..) c’est pourquoi le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C’est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques.
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L’amour a besoin de réalité. Aimer à travers une apparence corporelle un être imaginaire, quoi de plus atroce, le jour où l’on s’en aperçoit? Bien plus atroce que la mort, car la mort n’empêche pas l’aimé d’avoir été. C’est la punition du crime d’avoir nourri de l’amour avec de l’imagination
Ne te laisse mettre en prison par aucune affection. Préserve ta solitude. Le jour, s’il vient jamais, où une véritable affection te serait donnée, il n’y aurait pas d’opposition entre la solitude intérieure et l’amitié, au contraire. C’est même à ce signe infaillible que tu la reconnaîtras.
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Une oeuvre d’art a un auteur, et pourtant, quand elle est parfaite, elle a quelque chose d’essentiellement anonyme. Elle imite l’anonymat de l’art divin. Ainsi la beauté du monde prouve un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un, ni l’autre. Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. Y compris la renonciation la plus intime, celle de l’imagination. On veut manger tous les autres objets de désir. Le beau est ce que l’on désire sans vouloir le manger. Nous désirons que cela soit.
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Beauté : un fruit qu’on regarde sans tendre la main.
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Quand la douleur et l’épuisement arrivent au point de faire naître dans l’âme le sentiment de la perpétuité, en contemplant cette perpétuité avec acceptation et amour, on est arraché jusqu’à l’éternité
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Nous ne possédons rien au monde – car le hasard peut tout nous ôter – sinon le pouvoir de dire je. C’est cela qu’il faut donner à Dieu, c’est-à-dire détruire. Il n’y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je.
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Être enraciné dans l’absence de lieu
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Dieu ne peut aimer en nous que ce consentement à nous retirer pour le laisser passer, comme lui même, créateur, s’est retiré pour nous laisser être
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On se porte vers une chose parce qu’on croit qu’elle est bonne, et on y reste enchaîne parce qu’elle est devenue nécessaire.
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Un critérium du réel, c’est que c’est dur et rugueux. On y trouve des joies non de l’agrément. Ce qui est agréable est rêverie.
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L’esprit n’est forcé de croire l’existence de rien. C’est pourquoi le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C’est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques.
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C’est une lâcheté que de chercher auprès des gens qu’on aime (ou de désirer leur donner) un autre réconfort que celui que nous donnent les œuvres d’art, qui nous aident du simple fait qu’elles existent. Aimer, être aimé, cela ne fait que rendre mutuellement cette existence plus concrète, plus constamment présente à l’esprit. Mais elle doit être présente comme la source des pensées non comme leur objet. S’il y a lieu de désirer être compris, ce c’est pas pour soi, mais pour l’autre afin d’exister pour lui.
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Aimer purement, c’est consentir à la distance, c’est adorer la distance entre soi et ce qu’on aime