Extraits Anna Akhmatova

Les peupliers frémissent d’inquiétude
Visités par des rêves de tendresse

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Une feuille d’érable rouge dans ma Bible
Marque le cantique des cantiques

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Et pourtant, quelque part, la vie est simple
Et la lumière claire, et tiède, et gaie…
Là-bas, sur le soir, par-dessus la barrière
Le voisin parle avec la jeune fille
Et seules les abeilles entendent leurs tendres propos

Nous, nous vivons avec solennité et avec peine
Nous célébrons le rituel de nos rencontres amères,
Un vent insensé passe par hasard
Et interrompt le discours commencé.

Pour rien au monde nous ne renoncerions
A la superbe ville de granit, gloire et malheur,
Aux glaces qui brillent sur des larges rivières,
Aux jardins sombres, sans soleil
Et à la voix à peine audible de la Muse.

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J’ai grandi au milieu de calmes motifs
Dans une fraîche nursery du jeune siècle;
Je n’aimais guère la voix des hommes,
Mais je comprenais celle du vent.
J’aimais la bardane et l’ortie,
Et plus que tout le saule d’argent.
En reconnaissance il a vécu
Avec moi toujours, ses branches en pleurs
Semaient des rêves sur mes insomnies.
C’est étrange! Je lui ai survécu.
Voici la souche ; les autres saules
Parlent d’aujourd’hui avec d’autres voix
Sous notre ciel, sous d’autres cieux.

Je me tais… On dirait que mon frère est mort.

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Il va être temps de se rappeler.
Je vois, j’entends, je vous sens là :

Toi qu’on a traînée vers la fenêtre,
Toi, qui n’étais pas sur ta terre à toi,

Toi qui secouait ta jolie tête
Et qui disais : “Je viens ici comme chez moi.”

Je voudrais vous nommer toutes par votre nom.
Mais ils ont pris la liste. Où poser les questions?

J’ai tissé pour elles un grand voile
Avec ces pauvres mots qu’elles m’ont donnés.

Je me les rappelle toujours et partout.
Que vienne un autre malheur, je n’oublierai rien.

Et si l’on bâillonne ma bouche torturée,
A travers laquelle crient des millions d’êtres,

Alors qu’on ait de moi semblable mémoire
A la veille du jour anniversaire.

Et si, je ne sais quand, dans ce pays,
On songe à me dresser une statue,

Je donne mon accord pour la cérémonie.
Mais j’y mets une condition : qu’on la place

Non pas près de la mer qui m’a vu naître
(Avec la mer tous les liens sont rompus),

Non dans le parc des souverains près de la souche
Où me cherche une ombre inconsolable,

Mais ici, où j’ai attendu trois cents heures
Sans que pour moi s’ouvrent les verrous.
C’est que j’ai peur, dans la mort bienheureuse,
D’oublier quel bruit faisaient les fourgons noirs,

D’oublier la porte qu’on claquait affreusement,
Et la vieille qui hurlait comme une bête blessée.

Que, des paupières de bronze, immobiles,
La neige en fondant coule comme des larmes!

Que le pigeon de la prison roucoule au loin
Et que sur la Néva glissent doucement les bateaux!