Et vous mers…

Saint John Perse

Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laissiez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?

Plus large, ô foule, notre audience sur ce versant d’un âge sans déclin : la Mer, immense et verte comme une aube à l’orient des hommes,

La Mer en fête sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes — la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…

L’odeur funèbre de la rose n’assiégera plus les grilles du tombeau ; l’heure vivante dans les palmes ne taira plus son âme d’étrangère … Amères, nos lèvres de vivants le furent-elles jamais ?

J’ai vu sourire aux feux du large la grande chose fériée : la Mer en fête de nos songes, comme une Pâque d’herbe verte et comme fête que l’on fête,

Toute la Mer en fête des confins, sous sa fauconnerie de nuées blanches, comme domaine de franchise et comme terre de mainmorte, comme province d’herbe folle et qui fut jouée aux dés …

Inonde, ô brise, ma naissance ! Et ma faveur s’en aille au cirque de plus vastes pupilles !.. Les sagaies de Midi vibrent aux portes de la joie. Les tambours du néant cèdent aux fifres de lumière. Et l’Océan de toute part, foulant son poids de roses mortes,

Sur nos terrasses de calcium lève sa tête de Tétrarque !

(…)

Car il y avait un si long temps que j’avais goût de ce poème, et ce fut tel sourire en moi de lui garder ma prévenance : tout envahi, tout investi, tout menacé du grand poème comme d’un lait de madrépore; à son afflux, docile, comme à la quête de minuit, dans un soulèvement très lent des eaux du songe, quand les pulsations du large tirent avec douceur sur les aussières et sur les câbles. 

(…)

Ainsi la Mer vint-elle à nous dans son grand âge et dans ses grands plissements hercyniens – toute la mer à son affront de mer, d’un seul tenant et d’une seule tranche !

Et comme un peuple jusqu’à nous dont la langue est nouvelle, et comme une langue jusqu’à nous dont la phrase est nouvelle, menant à ses tables d’airain ses commandements suprêmes,

Par grands soulèvements d’humeur et grandes intumescences du langage, par grands reliefs d’images et versants d’ombres lumineuses, courant à ses splendeurs massives d’un très beau style périodique, et telle, en ses grands feux d’écailles et d’éclairs, qu’au sein des meutes héroïques,

La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s’en vint à nous sur ses anneaux de python noir,

Très grande chose en marche vers le soir et vers la transgression divine…

Discours de réception du Prix Nobel

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui
restituer.

La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître
entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Ecart
accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications
pratiques de la science.


Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer
ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car
l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes
d’investigation différent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu
mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines
maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique
d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures
physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de
la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes
d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est
le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant
le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument
poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ;
et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce,
initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de
l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent
deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules
fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève
phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de
l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne.
Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins
d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses
frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute
chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en
est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de
complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image
médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et
d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même
de l’Être, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez
l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes
eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là
le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de
l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.

Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie
intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges
atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence
spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit
à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que
trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat
humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de
flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples
en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche
sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité
réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du
mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite
intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien
non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle
n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune
fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême
alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni
de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation
toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est
partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.

Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et
libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier.
Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au
présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec
l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est
d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme
elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit
l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.

Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la
permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit
pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure
de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un
plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène,
torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations
mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule
est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.

Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique.
Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’à tous il dise clairement le goût de vivre
ce temps fort ! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderionsnous l’honneur de notre temps ? …

« Ne crains pas », dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main
levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice.
« Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce
battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en
voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien
de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni
mesure, sous l’incessant afflux de l’Être. La tragédie n’est pas dans la métamorphose ellemême. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et
l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? Et sa
maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse
maturité ? … »

Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser
devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle
même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus
largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face
à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? Oui, si d’argile
se souvient l’homme.

Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.