Pour penser par soi-même, il fallait commencer par écouter les autres, ou plutôt écouter cette parole qui appelle à penser, qui enseigne, ce qui signifie exactement qu’elle fait signe en ce sens qu’elle met en demeure de répondre. Les grands textes, qui témoignent en silence pour les grandes voix qui se sont tues, et qui sont réputés pour avoir plus que d’autres cette force d’appel sans laquelle il n’y a pas d’enseignement véritable, pouvaient alors légitimement intervenir. Mais à la condition de n’être pas considérés comme autant de systèmes ou de doctrines, c’est-à-dire d’opinions cohérentes et substantiellement développées, et de ne pas concevoir l’histoire de ces textes comme une sorte de magasin de prêt-à-porter, où il nous serait loisible, selon notre complexion ou notre tempérament, d’endosser indifféremment le costume de la morale kantienne, de la théorie platonicienne de la connaissance ou de la critique marxiste de l’idéologie. Car si la philosophie, conformément à l’idéal d’une société de consommation, n’est qu’un self-service où chacun peut choisir à sa guise ce qui convient à ses inclinations, alors elle est tout aussi dépourvue de sérieux et de valeur qu’une simple marchandise, et dans l’universelle indifférenciation qui envahit de ce fait le monde des idées comme celui des choses, tout se vaut et rien ne vaut, un fast food comme le Banquetde Platon, un selfie comme le cogito cartésien ou la lecture du journal comme la philosophie hégélienne de l’histoire. Il ne suffit pas, pour donner un contenu à la philosophie, d’établir une liste de textes qu’il faut lire, il faut encore penser ce qu’ils ont en commun, et ce qui confère à cette diversité son unité et son sens. Si l’on veut éviter de sombrer dans le dérisoire – et la revendication adolescente, d’une extrême exigence, excelle sur ce point à enseigner l’enseignant – il faut enseigner, non des philosophies, mais la philosophie, il faut comprendre que toutes les philosophies sont en quelque manière, et par delà leurs oppositions souvent violentes, une seule et même philosophie. Il faut enseigner non pas l’histoire de la philosophie, mais la philosophie de cette histoire, le point aveugle autour duquel prolifère un questionnement qui semble sans fin. (…)
Il ne s’agit pas d’apprendre des doctrines, mais de les recréer depuis le point-source qui leur donne lieu, depuis ce point dont Bergson écrit, dans une admirable conférence de 1911, qu’il « est quelque chose de simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie ». Et c’est bien en ce sens qu’il faut d’abord écouter les autres pour parvenir enfin à penser par soi-même : non pour nous initier à des pensées qui ne sont pas les nôtres, mais pour apprendre au contraire à nous retrouver nous-mêmes dans une pensée qui nous est au premier abord étrangère, ce qui n’est possible qu’à la condition que nous ne nous satisfaisions pas de la simple récitation d’un dogme, mais que nous recommencions pour notre propre compte l’invention d’une philosophie à partir de la semence dont elle est issue.
Si c’est bien ainsi qu’il convient d’enseigner la philosophie – ce n’est sans doute pas facile, mais nous savons que « tout ce qui est beau est difficile autant que rare » – il est permis, pour conclure, d’évoquer l’effet que doit produire un tel enseignement. Certes, il n’est pas question de dicter une leçon, mais bien de mettre en marche l’opération de la pensée. Il arrive, disait Bachelard, qu’on rate un cours comme il arrive qu’on rate un feu, le bois brésille et grésille un moment dans la cheminée, charbonne puis s’éteint. Mais il arrive aussi, quelquefois, que l’enseignement soit effectif et que le feu prenne. A quel signe reconnaît-on cette flambée ? A l’activité muette et absorbée qui suit le fil de l’argumentation et qui continue en silence son travail secret bien après que le cours soit terminé, engendrant une foule de nouvelles pensées et révélant, à celui qui entend la rumeur de la ruche intérieure, la souveraine puissance de penser qui est en lui. C’est ainsi qu’il m’est arrivé de mesurer la profondeur du dialogue avec mes étudiants à l’intensité de leur silence. Chaque fois que nous avons la bonne fortune de provoquer ce trouble fécond, nous pouvons dire que nous n’avons pas perdu notre temps. Et qu’il valait la peine de consacrer sa vie à enseigner la philosophie.