[Ménippe revient des enfers et raconte ce qu’il a vu]
Tandis que je considérais ce spectacle, il me sembla que la vie des hommes est une longue procession, dont la Fortune ordonne et règle les rangs, assignant à chacun de ceux qui la composent leur différents costumes. Elle prend l’un au hasard, l’habille en roi, lui met une tiare sur la tête, lui donne des doryphores, lui ceint le front d’un diadème ; elle revêt l’autre d’un habit d’esclave, pare celui-là des grâces de la beauté, rend celui-ci laid et ridicule : car il faut de la variété dans le spectacle. Souvent, au milieu de la procession, elle change l’habillement des acteurs, et ne les laisse point continuer dans l’ordre qu’ils avaient au début ; elle transforme la pourpre de Crésus en habit d’esclave et de prisonnier : elle donne à Méandre, qui, jusque-là n’avait marché qu’avec les valets, la royauté de Polycrate, et lui permet d’user quelque temps de ce costume. Mais, quand la procession est finie, chacun, rendant sa parure et dépouillant ses vêtements empruntés, redevient ce qu’il était auparavant, sans différer en rien de son voisin. Beaucoup, par ignorance, se désolent et se fâchent, lorsque la Fortune leur redemande les ornements qu’elle leur a fournis : on les dirait privés d’un bien qui leur appartenait, et ils refusent de rendre ce qui ne leur a été prêté que pour un temps.
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Tu plaisantes, mon cher. Si tu avais vu Mausole lui-même, ce Carien illustré par son tombeau, je suis convaincu que tu n’aurais pas fini de rire, en le voyant étendu honteusement dans un coin, perdu dans le reste de la foule, et n’ayant d’autre profit de son beau monument que d’être écrasé sous cet énorme poids. Oui, mon cher, lorsqu’une fois Eaque a mesuré le terrain que chacun doit occuper, et il n’en donne guère qu’un pied, il faut qu’on s’en contente et qu’on s’y tienne serré dans sa couche. Mais tu aurais ri bien davantage, j’en suis sûr, en voyant des rois, des satrapes, réduits à l’état de mendiants, forcés par la misère à se faire marchands de viandes salées, ou bien maîtres d’école, exposés aux insultes du premier venu, et souffletés comme les plus vils esclaves. Je ne pouvais me contenir, en voyant Philippe de Macédoine occupé dans un coin à recoudre, pour quelque argent, de vieilles savates. On en voyait encore beaucoup d’autres demander l’aumône dans les carrefours, des Xerxès, des Darius, des Polycrates.
[Tirésias explique à Ménippe le sens de la vie]
Voilà, mon cher, ce qui se passa dans la réunion. Pour moi, j’abordai Tirésias, objet de mon voyage ; je lui racontai tout ce qui m’était arrivé et le priai de me dire quel était, à son gré, le meilleur genre de vie. Il se mit à rire : c’est un petit vieillard aveugle, pâle, avec une voix de femme. «Mon enfant, me dit-il, je sais la cause de ton incertitude ; elle vient de ces sages, qui ne sont jamais d’accord avec eux-mêmes ; mais il ne m’est pas permis de t’en dire plus long. Rhadamanthe ne veut pas. – Oh ! de grâce, lui dis-je, bon petit père, parlez, ne me laissez pas errer dans la vie encore plus aveugle qne tous». Alors me prenant la main et me tirant à l’écart, il s’approcha de mon oreille et me dit bien bas : «La meilleure vie, la vie la plus sage, est celle des ignorants. Quitte la folle envie de disserter sur les phénomènes célestes, d’examiner les principes et la fin des choses, et, plein de mépris pour les syllogismes de vos philosophes, traite tout cela de rêveries. Ne poursuis, en tout et pour tout, qu’une seule chose, bien user du présent. Passe en riant devant tout le reste, et ne t’attache sérieusement à rien». Il dit et s’en alla vers les champs Asphodèles
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“Prends en bonne part le présent, cours sans t’arrêter, ris le plus souvent, et ne prends rien au sérieux.” ὅπως τὸ παρὸν εὖ θέμενος παραδράμῃς γελῶν τὰ πολλὰ καὶ περὶ μηδὲν ἐσπουδακώς.