O mar Salgado..

Ó mar salgado, quanto do teu sal
São lágrimas de Portugal!
Por te cruzarmos, quantas mães choraram,
Quantos filhos em vão rezaram!
Quantas noivas ficaram por casar
Para que fosses nosso, ó mar!

Valeu a pena? Tudo vale a pena
Se a alma nao é pequena.
Quem quer passar além do Bojador
Tem que passar além da dor.
Deus ao mar o perigo e o abismo deu,
Mas nele é que espelhou o céu.

Pessoa

Si je meurs jeune,
Sans avoir publié aucun livre,
Sans voir à quoi ressemblent mes vers en caractères d’imprimerie,
Je demande, si l’on veut s’attrister sur mon sort,
Que l’on ne s’attriste pas.
S’il en est ainsi, c’est bien ainsi.

Même si mes vers ne sont jamais imprimés,
Ils auront toujours leur beauté, s’ils sont beaux.
Mais ils ne peuvent pas être beaux sans être imprimés :
Les racines peuvent être sous la terre
Mais les fleurs éclosent à l’air libre et à la vue de tous.
C’est forcément comme ça. Rien ne peut l’empêcher.
Avoir de la beauté, c’est montrer la beauté.
Comment cela serait-il possible sans se montrer ?

Si je meurs très jeune, écoutez bien ça :
Je n’ai jamais été qu’un enfant qui jouait.
J’ai été païen comme le soleil et comme l’eau,
D’une religion universelle que seuls les hommes n’ont pas.
J’ai été heureux parce que je n’ai rien demandé,
Que je n’ai pas cherché à trouver quoi que ce soit,
Ni trouvé qu’il y avait d’autres explications
Que de ne trouver aucun sens au mot explication.

Je n’ai désiré qu’être au soleil ou sous la pluie —
Au soleil quand il y avait du soleil
Et sous la pluie quand il pleuvait,
(Et jamais l’inverse)
Et ressentir la chaleur, le froid et le vent,
Sans chercher plus loin.

Une fois, j’ai aimé, j’ai cru qu’on m’aimait,
Mais je n’ai pas été aimé.
Je n’ai pas été aimé pour une seule bonne raison.
Parce que je n’ai pas été aimé.

Je me suis consolé en retournant tout seul au soleil et sous la pluie,
Et en m’asseyant à nouveau sur le pas de ma porte,
Les champs, en fin de compte, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés.
Que pour ceux qui ne le sont pas.
Ressentir, c’est avoir l’esprit ailleurs.

Pessoa

Qui donc me sauvera d’exister ? Ce n’est pas la mort que je veux ni la vie : mais cet autre chose qui luit au fond de mon désir angoisse, comme un diamant imaginé au fond d’une caverne dans laquelle on ne peut descendre. C’est tout le poids, toute la douleur de cet univers réel et impossible, de ce ciel, étendard d’une armée inconnue, des ces tons pâlissant lentement dans un air fictif, où le croissant d’une lune imaginaire émerge dans une blancheur électrique et figée, découpé en bords lointains et insensibles. C’est le manque immense d’un dieu véritable qui est ce cadavre vide, cadavre profond du ciel et de l’âme captive

Pessoa

Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations mêmes de la chair et de la vie, et la bave de la grande Araignée nous lie subtilement à ce qui est près de nous, nous berçant dans ce lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. Tout est nous, et nous sommes tout ; mais à quoi cela sert-il, puisque tout est rien ? Un rai de soleil, un nuage – dont seule l’ombre soudaine nous dit le passage -, une brise qui se lève, le silence qui suit lorsqu’elle a cessé, tel ou tel visage, des voix au fin, un rire qui monte parfois, parmi ces voix parlant entre elles, puis la nuit où émergent, dépourvus de sens, les hiéroglyphes morcelés des étoiles.

*

Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune comme s’il existait un moyen de l’obtenir 

*

Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout.

*

Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini. (110)

*

Les enfants sont de grands littérateurs car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsqu’on sent d’après quelqu’un d’autre 

*

Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres s’agitant en tous sens – comme c’est bestioles sous une pierre qu’on soulève – sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens.

Fragment 122

*

Je me cherche, sans me trouver. J’appartiens à des heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases. Dieu a fait de mon âme quelque chose de décoratif.

Je ne sais quels détails, par trop pompeux et trop recherchés, définissent ma tournure d’esprit. Mon goût pour l’ornemental vient sans nul doute, de ce que j’y sens quelque chose identique à la substance de mon être.

*

Avec chaque goutte de pluie, c’est ma vie manquée qui pleure dans la nature. Il y a quelque chose de ma détresse dans le goutte-à-goutte, dans l’averse sur l’averse par lesquels la tristesse du jour se déverse inutilement sur la terre. Il pleut dans fin. Mon âme est tout humide de l’entendre. Quelle pluie… ma chair devient aqueuse, liquéfiée autour de cette sensation de pluie.

Pessoa

Je suis donc ainsi fait, futile et sensible, capable d’élans fougueux qui m’absorbent tout entier, bons et mauvais, nobles et vils – mais jamais d’un sentiment durable, jamais d’une émotion qui persiste et qui pénètre la substance de l’âme. Tout en moi tend à être en suivant autre chose ; une impatience de l’âme contre elle-même, comme on peut l’avoir contre un enfant importun ; un malaise toujours plus grand et toujours semblable. Tout m’intéresse, rien ne me retient. Je m’applique à toute chose en rêvant sans cesse ; je fixe les moindres détails de la mimique faciale de mon interlocuteur, je remarque des inflexions millimétriques dans les phrases qu’il prononce ; mais, alors même que je l’entends, je ne l’écoute pas, je pense à tout autre chose et ce que je me rappelle le moins, de notre conversation, c’est justement ce qui s’y est dit – d’un côté ou de l’autre. C’est ainsi que, bien souvent, je redis à quelqu’un ce que je lui ai déjà dit, lui pose à nouveau une question à laquelle il a déjà répondu ; mais je peux décrire, en quatre mots photographiques, l’expression des muscles de son visage au moment où il m’a dit ce que, par ailleurs, j’ai totalement oublié, ou sa tendance à n’écouter que des yeux le récit que je ne me souvenais pas de lui avoir déjà fait. Je suis deux – et tous deux gardent leurs distances, frères siamois que rien ne rattache

Pessoa

Aujourd’hui, au cours de l’une de ces rêveries sans but ni dignité qui constituent une bonne partie de la substance spirituelle de ma vie, je me suis imaginé libéré à tout jamais de la rue des Douradores, du patron Vasquès, du comptable Moreira et des employés au grand complet, du coursier, du groom et du chat. J’éprouvai en rêve cette libération, comme si toutes les mers du Sud m’avaient offert des îles merveilleuses à découvrir. À moi alors le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectuel de tout mon être.
Mais soudain, et dans le décours même de cette rêverie – qui se déroulait dans un café, durant la modeste pause du déjeuner -, voici qu’une impression de malaise vint s’attaquer à mon rêve: je sentis que j’aurais de la peine. Oui, je le dis en un mot comme en cent: j’aurais de la peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent, le petit groom si joyeux qui porte le courrier à la boîte, le coursier bon à tout faire et le chat si affectueux – tout cela est devenu une partie de ma vie; je ne pourrais l’abandonner sans pleurer, sans comprendre que ce petit monde, si mauvais qu’il m’ait paru, était une partie de moi-même et qu’elle demeurait avec eux ; que me séparer d’eux, ce serait déjà comme la moitié et l’image de la mort.
D’ailleurs, si demain je les quittais tous, si je me dépouillais de cet uniforme de la rue des Douradores, à quoi d’autre me raccrocherais-je (car il est sûr que je me raccrocherais à quelque chose), quel autre uniforme irais-je revêtir (car il est sûr que j’en revêtirais un) ?
Nous avons tous notre patron Vasquès, visible pour certains, invisible pour d’autres. En ce qui me concerne, il s’appelle réellement Vasquès, c’est un homme sain, agréable, parfois brusque mais sans arrière-pensées, intéressé mais juste, en somme, et doué d’un sens de la justice qui fait défaut à bon nombre de grands génies et autres merveilles de la civilisation humaine, de droite ou de gauche. Pour d’autres ce peut être la vanité, le désir insatiable de richesses, la gloire, l’immortalité… Je préfère encore un Vasquès bien humain, comme mon patron, plus accessible, dans les moments difficiles, que tous les patrons abstraits du monde.
Estimant que je gagnais trop peu, un de mes amis, membre d’une société prospère grâce à ses contrats avec l’État, me dit l’autre jour: « Vous êtes exploité, mon vieux. » Ce mot m’a rappelé que je le suis, en effet ; mais comme nous devons tous être exploités dans la vie, je me demande s’il ne vaut pas mieux être exploité par ce Vasquès, marchand de tissus, que par la vanité, la gloire, le dépit, l’envie ou l’impossible.
Il y a ceux que Dieu lui-même exploite, et ce sont les prophètes et saints dans le vide immense de ce monde.
Et je me réfugie, comme d’autres le font dans leur foyer, dans cette maison étrangère, ce vaste bureau de la rue des Douradores. Je me retranche derrière ma table comme derrière un rempart contre la vie. J’éprouve de la tendresse – jusqu’aux larmes – pour ces registres, qui sont miens sans l’être, où je passe mes écritures, pour le vieil encrier que j’utilise et pour le dos penché de Sergio, qui dresse des bordereaux un peu plus loin. Je ressens de l’amour pour toutes ces choses – peut-être parce que je n’ai rien d’autre à aimer- peut-être aussi parce qu’il n’est rien qui mérite l’amour d’une âme humaine; et cet amour, si nous voulons le donner, par sentimentalité – alors autant le donner à la chétive apparence de mon encrier qu’à la vaste indifférence des étoiles.

Poema em linha reta

Nunca conheci quem tivesse levado porrada.
Todos os meus conhecidos têm sido campeões em tudo.

E eu, tantas vezes reles, tantas vezes porco, tantas vezes vil,
Eu tantas vezes irrespondivelmente parasita,
Indesculpavelmente sujo,
Eu, que tantas vezes não tenho tido paciência para tomar banho,
Eu, que tantas vezes tenho sido ridículo, absurdo,
Que tenho enrolado os pés publicamente nos tapetes das
etiquetas,
Que tenho sido grotesco, mesquinho, submisso e arrogante,
Que tenho sofrido enxovalhos e calado,
Que quando não tenho calado, tenho sido mais ridículo ainda;
Eu, que tenho sido cômico às criadas de hotel,
Eu, que tenho sentido o piscar de olhos dos moços de fretes,
Eu, que tenho feito vergonhas financeiras, pedido emprestado sem pagar,
Eu, que, quando a hora do soco surgiu, me tenho agachado
Para fora da possibilidade do soco;
Eu, que tenho sofrido a angústia das pequenas coisas ridículas,
Eu verifico que não tenho par nisto tudo neste mundo.

Toda a gente que eu conheço e que fala comigo
Nunca teve um ato ridículo, nunca sofreu enxovalho,
Nunca foi senão príncipe – todos eles príncipes – na vida…

Quem me dera ouvir de alguém a voz humana
Que confessasse não um pecado, mas uma infâmia;
Que contasse, não uma violência, mas uma cobardia!
Não, são todos o Ideal, se os oiço e me falam.
Quem há neste largo mundo que me confesse que uma vez foi vil?
Ó príncipes, meus irmãos,

Arre, estou farto de semideuses!
Onde é que há gente no mundo?

Então sou só eu que é vil e errôneo nesta terra?

Poderão as mulheres não os terem amado,
Podem ter sido traídos – mas ridículos nunca!
E eu, que tenho sido ridículo sem ter sido traído,
Como posso eu falar com os meus superiores sem titubear?
Eu, que tenho sido vil, literalmente vil,
Vil no sentido mesquinho e infame da vileza.

Fernando Pessoa