Jammes vers épars

Une cloche battit, pareille à un cœur pauvre

*

Mon cœur sur la muraille en s’ouvrant est tombé
Par un de ces jours blancs ou les pêches se meurent

*

Ma lèvre vers toi brûle
Comme une guêpe qui s’irrite sur des fleurs

*

Nous volons quelques jours ensemble, sans savoir
Ce qui gonfle nos cœurs de graines et d’espoir.
Puis, pour faire leur nid aux œufs bleus qui vont naitre,
Ne trouvant pas pour eux de choses assez douces
Nous tapissons le cœur de la plus tendre mousse
Avec le duvet clair tombé de nos caressesl

*

Vois! Amsterdam s’endort sous les cils de la neige
Dans un parfum de brume et de charbon amer

*

Je n’espère plus rien, mon Dieu, je me résigne.
Je me laisse aller comme la courbe des collines.

Prière pour que le jour de ma mort…

Mon Dieu, faites que le jour de ma mort soit beau et pur
Qu’il soit d’une grande paix ce jour où mes scrupules
littéraires ou autres, et l’ironie de la vie quitteront,
peut-être, la grande fatigue de mon front.
Ce n’est point comme ceux qui en font une pose
que je désire la mort, mais très très simplement,
ainsi qu’une poupée une petite enfant.


Vous savez, ô mon Dieu, qu’il y a quelque chose
qui manque à ce qu’on appelle le bonheur,
et qu’il n’existe point, et qu’il n’est pas de gloire
complète, ni d’amour, ni de fleur sans défaut,
et qu’à ce qui est blanc il y a toujours du noir…

Mais faites, ô mon Dieu, qu’il soit beau, qu’il soit pur,
le jour où je voudrais, poète pacifique,
voir autour de mon lit des enfants magnifiques,
des fils aux yeux de nuit, des filles aux yeux d’azur…
Qu’ils viennent, sans un pleur, considérer leur père,
et que la gravité qui sera sur ma face
les fasse frissonner d’un large et doux mystère
où ma mort leur apparaîtra comme une grâce.

Que se disent mes fils : La gloire est vaine et laisse
de l’inquiétude à ceux qui savent que Dieu seul
est poète en posant le parfum des tilleuls
aux lèvres doucement fraîches des fiancées.
Que se disent mes fils : L’amour c’est l’ironie

qui sépare les êtres alors qu’ils sont unis :
le cœur de notre père a souffert jusqu’encore
d’avoir quitté le cœur de sa chère Mamore…

Et que mes filles se disent à mon lit de mort :
Nous ne savons ce qui est au delà du tombeau,
mais notre père meurt comme coule de l’eau
dans la belle clarté d’une forêt d’Automne…

Mon Dieu, faites que le jour de ma mort soit beau et pur,
que je prenne les mains de mes enfants dans les miennes
comme le bon laboureur des fables de La Fontaine,
et que je meure dans un grand calme eu cœur.

-Francis Jammes

Prière pour un chien

Mon humble ami, mon chien fidèle, tu es mort
de cette mort que tu fuyais comme une guêpe
lorsque tu te cachais sous la table. Ta tête
s’est dirigée vers moi à l’heure brève et morne.

Ô compagnon banal de l’homme : être béni !
toi que nourrit la faim que ton maître partage,
toi qui accompagnas dans leur pèlerinage
l’archange Raphaël et le jeune Tobie…

Ô serviteur : que tu me sois d’un grand exemple,
ô toi qui m’as aimé ainsi qu’un saint son Dieu !
Le mystère de ton obscure intelligence
vit dans un paradis innocent et joyeux.

Ah ! faites, mon Dieu, si vous me donnez la grâce
de vous voir face à Face aux jours d’Éternité,
faites qu’un pauvre chien contemple face à face
celui qui fut son dieu parmi l’humanité.

-Francis Jammes

Prière pour avouer son ignorance

Redescends, redescends dans ta simplicité.
Je viens de voir les guêpes travailler dans le sable.
Fais comme elles, ô mon cœur malade et tendre : sois sage
accomplis ton devoir comme Dieu l’a dicté.
J’étais plein d’un orgueil qui empoisonnait ma vie.
Je croyais que j’étais bien différent des autres :
mais je sais maintenant, mon Dieu, que je ne fis
que récrire les mots qu’ont inventés les hommes

depuis qu’Adam et Ève au fond du Paradis
surgirent sous les fruits énormes de lumière.
Mon Dieu, je suis pareil à la plus humble pierre.
Voyez : l’herbe est tranquille, et le pommier trop lourd
se penche vers le sol, tremblant et plein d’amour.
Enlevez de mon âme, puisque j’ai tant souffert,
l’orgueil de me penser un créeur de génie.
Je ne sais rien. Je ne suis rien. Je n’attends rien
que de voir, par moments, se balancer un nid
sur un peuplier rose, ou, sur le blanc chemin
passer un pauvre lourd aux pieds luisants de plaies.
Mon Dieu, enlevez-moi l’orgueil qui m’empoisonne.
Oh ! Rendez-moi pareil aux moutons monotones
qui passent, humblement, des tristesses d’Automne
aux fêtes du Printemps qui verdissent les haies.
Faites qu’en écrivant mon orgueil disparaisse :
que je me dise, enfin, que mon âme est l’écho
des voix du monde entier et que mon tendre père
m’apprenait patiemment des règles de grammaire.
La gloire est vaine, ô Dieu, et le génie aussi.
Il n’appartient qu’à Vous qui le donnez aux hommes
et ceux-ci, sans savoir, répètent les mêmes mots
comme un essaim d’été parmi de noirs rameaux.

Faites qu’en me levant, ce matin, de ma table,
je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanche,
vont répandre à vos pieds dans l’humble église blanche
l’aveu modeste et pur de leur simple ignorance.

-Francis Jammes

Prière pour qu’un enfant me meure pas

Mon Dieu, conservez-leur ce tout petit enfant,
comme vous conservez une herbe dans le vent.
Qu’est-ce que ça vous fait, puisque la mère pleure,
de ne pas le faire mourir là, tout à l’heure,
comme une chose que l’on ne peut éviter ?
Si vous le laissez vivre, il s’en ira jeter
des roses, l’an prochain, dans la Fête-Dieu claire ?
Mais vous êtes trop bon. Ce n’est pas vous, mon Dieu,
qui, sur les joues en roses, posez la mort bleue,
à moins que vous n’ayez de beaux endroits où mettre
Auprès de leurs mamans leurs fils à la fenêtre ?
Mais pourquoi pas ici ? Ah ! Puisque l’heure sonne,
rappelez-vous, mon Dieu, devant l’enfant qui meurt,
que vous vivez toujours auprès de votre Mère.

-Francis Jammes

Prière pour demander une étoile

Ô mon Dieu, laissez-moi aller prendre une étoile :
peut-être que ça calmera mon cœur malade…
Mais vous ne voulez pas que je prenne une étoile,
vous ne le voulez pas et vous ne voulez pas
que le bonheur me vienne un peu dans cette vie.
Voyez : je ne veux pas me plaindre et je me tais
dans moi-même, sans fiel aucun ni raillerie,
comme un oiseau en sang caché entre deux pierres.

Oh ! Dites-moi si cette étoile c’est la mort ?…
Alors, donnez-la-moi, comme on donne un sou d’or
à un pauvre qui a faim assis près d’un fossé ?
Mon Dieu, je suis pareil aux ânes aux pas cassés…
Ce que vous nous donnez, quand vous le retirez,
c’est terrible, et l’on sent alors dedans son cœur
passer comme du vent terrible qui fait peur.
Que faut-il pour guérir ? Mon Dieu, le savez-vous ?
Souvenez-vous, mon Dieu, que je portais du houx
lorsque j’étais enfant auprès de votre crèche
où ma mère arrangeait doucement les bobèches.
Ne pouvez-vous me rendre un peu ce que j’ai fait
et, si vous croyez que ça peut guérir mon cœur malade,
ne pouvez-vous, mon Dieu, me donner une étoile,
puisque j’en ai besoin pour la mettre ce soir
sur mon cœur qui est froid, qui est vide et qui est noir ?

Francis Jammes

Homère avait un chien…

Francis Jammes

Homère avait un chien. Homère, je suppose,

chantait des vers sous des arbres droits pleins de roses

et sur des îlots bleus qu’on appelait Délos.

Rien ne le distinguait. Son chien rongeait un os

comme le chien d’un autre, et si ce n’eût été

ce chant où note à note et Printemps et Été

et Automne et Hiver tour à tour étaient peints,

on aurait pris l’aveugle au langage divin

pour un de ces mendiants qui vont de porte en porte

murmurants et vêtus comme des feuilles mortes…

Prière

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles…

Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suitantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je vous vienne.
Faites que dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur douce et humble pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

Francis Jammes