Aristote – Epistémologie sociale

Une pluralité de gens, qui un par un sont des hommes sans valeur politique, est néanmoins capable quand elle est rassemblée d’être meilleure qu’une élite non pas quand on les prend un par un, mais tous ensemble, comme les repas où chacun apporte son écot sont meilleurs que ceux où un seul régale. En effet, lorsqu’il y a pluralité, chaque partie possède une partie de vertu et de sagesse pratique et, quand la pluralité se rassemble, exactement comme la foule devient un seul homme plein de pieds, plein de mains et de sensibilités, il en va de même pour les dispositions morales et intellectuelles. C’est pourquoi la pluralité juge mieux les oeuvres musicales et poétiques : chacun juge une partie et tous jugent le tout.

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Commentaire de J. Ober “Democracy’s Wisdom: An Aristotelian Middle Way for Collective Judgment”

The question of whether a democracy can make appropriate use of diverse forms of expertise, while preserving its core val ues, has concerned political theorists and practitioners since antiquity. Political decision making, for Aristotle, was an epistemic endeavor in that it was meant to discover the best answers to questions of appropriately-shared concern.

Portrait de la jeunesse – Aristote

Trad. Dufour, Belles Lettres. II, 12

Les jeunes gens sont par caractère enclins aux désirs et portés à faire ce qu’ils désirent. Entre les désirs corporels sont surtout asservis à ceux de l’amour, et impuissants à les maîtriser. Ils sont changeants et prompts au dégoût relativement à leurs désirs, et autant ces désirs sont véhéments, autant ils sont de courte durée ; car leurs volitions sont vives, mais sans force comme la soif et la faim des malades. Ils sont bouillants, emportés, enclins à suivre leur impulsion. Ils sont dominés par leur ardeur ; leur ambition ne leur permet pas de supporter le dédain, et ils s’indignent s’ils croient subir une injustice. Ils aiment les honneurs, mais plus encore la victoire ; car la jeunesse désire la supériorité, et la victoire est une supériorité. Ils ont ces deux ambitions plutôt que l’amour de l’argent ; ils aiment fort peu l’argent, parce qu’ils n’ont pas encore éprouvé le besoin. Ils n’ont pas mauvais mais bon caractère, parce qu’ils n’ont pas encore observé beaucoup de traits de perversité. Ils sont confiants, parce qu’ils n’ont pas encore été beaucoup trompés ; comme les gens pris de vin, ils ont une chaleur qui leur vient de la nature ; c’est en même temps qu’ils n’ont pas subi beaucoup d’échecs. καὶ εὐέλπιδες: ὥσπερ γὰρ οἱ οἰνωμένοι, οὕτω διάθερμοί εἰσιν οἱ νέοι ὑπὸ τῆς φύσεως ἅμα δὲ καὶ διὰ τὸ μὴ πολλὰ ἀποτετυχηκέναι.

La majeure part de leur vie est remplie par l’espérance ; car l’espérance embrasse l’avenir, tandis que le souvenir s’applique au passé, et pour les jeunes gens l’avenir est long, le passé court ; en effet, au matin de la vie, l’on n’a rien à se rappeler, tout à espérer. Ils sont faciles à tromper, pour la raison que nous venons de dire ; car ils espèrent facilement. Ils sont plus courageux que les autres âges ; car ils sont emportés et ont l’espoir facile : l’emportement leur ôte la crainte ; l’espoir leur donne la confiance ; car personne ne craint dans la colère, et espérer quelque bien inspire la confiance. Ils sont honteux ; car ils ne conçoivent pas encore qu’il y ait d’autres choses belles, n’ayant eu pour éducatrice que la convention sociale. Ils sont magnanimes ; ils n’ont pas encore été humiliés par la vie ; ils n’ont pas l’expérience des nécessités inéluctables, et se croire digne de grandes choses est magnanimité ; or celle-ci appartient au caractère de ce qui est plein d’espoir. Pour l’action, ils préfèrent le beau à l’intérêt ; la règle leur vie est le caractère plus que le calcul ; or le calcul a pour champ l’intérêt ; la vertu, le beau. Plus que les autres âges, ils aiment leurs amis et leurs compagnns, parce qu’ils se plaisent à la vie de société, et ne jugent rien encore selon leur intérêt, par conséquent leurs amis non plus.

Ils pèchent toujours par exagération et trop de véhémence, contrairement au principe de Chilon, car ils font tout avec excès : ils aiment à l’excès, ils haïssent à l’excès, et ainsi du reste. Ils croient tout savoir et affirment avec obstination : c’est la cause de leur excès en tout. Ils commettent leurs méfaits par démesure, non par méchanceté.

Ils sont ouverts à la pitié, parce qu’ils s’imaginent que tous les hommes sont honnêtes et meilleurs qu’en réalité ; ils appliquent à tous les hommes la mesure de leur propre innocence ; ils s’imaginent donc que les souffrances d’autrui sont imméritées. Ils aiment le rire et par conséquent la plaisanterie ; φιλογέλωτες, διὸ καὶ φιλευτράπελοι la plaisanterie est en effet, une démesure tempérer par la bonne éducation.

Le magnanime

Description par Aristote de la vertu supérieure du magnanime dans l’Ethique à Nicomaque, traduction par Jean Tricot.

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La magnanimité [µεγαλοψυχια] a rapport à de grandes choses, comme semble encore l’indiquer son nom. Mais de quelles grandes choses s’agit-il ? C’est là ce que nous devons tout d’abord saisir. Peu importe d’ailleurs que nous examinions la disposition en elle-même ou l’homme qui répond à cette disposition.

On pense d’ordinaire qu’est magnanime celui qui se juge lui-même digne de grandes choses, et qui en est réellement digne ; car celui qui, sans en être digne, agit de même, est un homme sans jugement, et au nombre des gens vertueux ne figurent ni l’homme sans jugement, ni le sot. Magnanime, donc, est l’homme que nous venons de décrire (celui qui n’est digne que de petites choses et qui s’estime lui-même digne d’elles est un homme modeste, mais non un homme magnanime, puisque c’est dans la grandeur que se situe la magnanimité, tout comme la beauté dans un corps majestueux: les gens de petite taille peuvent être élégants et bien proportionnés, mais ne peuvent pas être beaux).

D’autre part, celui qui s’estime lui-même digne de grandes choses, tout en étant réellement indigne d’elles, est un vaniteux (quoique celui qui s’estime au-dessus de son mérite ne soit pas toujours un vaniteux) ; celui qui se juge moins qu’il ne vaut est un pusillanime, qu’il soit digne de grandes choses ou de choses moyennes, ou même, quoique n’étant digne que de petites choses, s’il s’estime encore au-dessous d’elles. Le plus haut degré de la pusillanimité semblera se rencontrer dans celui qui est digne de grandes choses : car que ferait-il, si son mérite n’était pas aussi grand ? Ainsi, l’homme magnanime, d’une part est un extrême par la grandeur < de ce à quoi il peut prétendre >, et d’autre part un moyen par la juste mesure où il se tient (puisqu’il ne se juge digne que de ce dont il est effectivement digne), alors que l’homme vain et l’homme pusillanime tombent dans l’excès ou le défaut.

Si donc l’homme magnanime est celui qui se juge lui-même digne de grandes choses et en est effectivement digne, et si l’homme le plus magnanime est celui qui se juge digne, et qui l’est, des choses les plus grandes, son principal objet ne saurait être qu’une seule et unique chose. Or le mérite se dit par
relation avec les biens extérieurs ; et le plus grand de tous ces biens, nous pouvons l’assurer, est celui que nous offrons en hommage aux dieux, que les personnes élevées en dignité convoitent avec le plus d’ardeur, et qui est une récompense accordée aux actions les plus nobles : à cette description nous
reconnaissons l’honneur (qui est effectivement le plus grand des biens extérieurs). Par suite, le magnanime est celui qui, en ce qui regarde l’honneur et le déshonneur, adopte l’attitude qui convient. En dehors même de tout raisonnement, il est manifeste que la magnanimité a rapport à l’honneur, puisque
c’est surtout de l’honneur que les grands s’estiment eux-mêmes dignes, et cela en conformité avec leur mérite. Quant à l’homme pusillanime, il est dans un état d’insuffisance à la fois par rapport à ses propres mérites et par comparaison avec ce dont se juge capable l’homme magnanime, tandis que le vaniteux dépasse la mesure par rapport à ses propres mérites, mais non du moins par rapport à ce dont le magnanime se juge capable.

L’homme magnanime, puisqu’il est digne des plus grandes choses, ne saurait qu’être un homme parfait : en effet, meilleur est l’homme et toujours plus grands sont les biens dont il est digne, et celui-là est digne des plus grands biens qui est parfait. Par conséquent, l’homme véritablement magnanime doit être un
homme de bien. Et on pensera qu’à la grandeur d’âme appartient ce qu’il y a de grand en chaque vertu. Il serait absolument contraire au caractère d’un homme magnanime, à la fois de s’enfuir à toutes jambes et de commettre une injustice : dans quel but ferait-il des actes honteux, lui pour qui rien n’a grande importance ? Et, à examiner chacune des vertus, il paraîtrait complètement ridicule que l’homme magnanime ne fût pas homme de bien, pas plus qu’il ne serait digne d’être honoré s’il était pervers, puisque l’honneur est une récompense de la vertu et que c’est aux gens de bien qu’il est rendu. La
magnanimité semble donc être ainsi une sorte d’ornement des vertus, car elle les fait croître et ne se rencontre pas sans elles. C’est pourquoi il est difficile d’être véritablement un homme magnanime, car cela n’est pas possible sans une vertu parfaite.

Ainsi donc, c’est surtout en ce qui touche l’honneur et le déshonneur que l’homme magnanime se révèle, et les honneurs éclatants, quand ils sont décernés par les gens de bien, lui feront ressentir une joie mesurée, dans la conviction qu’il n’obtient là que ce qui lui appartient en propre, ou même moins (puisqu’il
ne saurait y avoir d’honneur digne d’une parfaite vertu) ; il ne les en acceptera pas moins de toute façon, parce que les hommes n’ont rien de mieux à lui offrir. Quant à l’honneur rendu par des gens quelconques et pour des raisons futiles, il n’en fera absolument aucun cas (car ce n’est pas cela dont il est digne), et il agira de même pour le déshonneur (puisque aucun déshonneur ne peut qu’injustement s’attacher à lui). — C’est donc principalement de ce qui touche l’honneur, comme nous l’avons dit, que l’homme magnanime se préoccupe. Cependant, en ce qui concerne la richesse, le pouvoir, et la bonne ou mauvaise fortune en général, il se comportera avec modération, de quelque façon que ces avantages se présentent à lui : il ne se réjouira pas avec excès dans la prospérité, ni ne s’affligera outre mesure dans l’adversité. En effet, même à l’égard de l’honneur il n’agit pas ainsi, et pourtant c’est le plus grand des biens (la puissance et la richesse n’étant des choses désirables que pour l’honneur qu’elles procurent : du moins ceux qui les possèdent souhaitent être honorés à cause d’elles) ; celui dès lors pour qui même l’honneur est peu de chose, à celui-là aussi tout le reste demeure indifférent. C’est pourquoi de tels hommes passent d’ordinaire pour dédaigneux.

On admet d’ordinaire que les dons de la fortune contribuent aussi à la magnanimité. En effet, les gens bien nés sont jugés dignes d’être honorés, ainsi que les personnes des classes dirigeantes ou les gens riches, parce qu’ils occupent une position supérieure aux autres, et que ce qui possède une supériorité en quelque bien jouit toujours d’une plus grande considération. C’est pourquoi même des avantages de cette nature ont pour effet de rendre les hommes plus magnanimes, car leurs possesseurs en retirent de la considération auprès de certains. En toute vérité, l’homme de bien seul devrait être honoré ; cependant celui en qui résident à la fois la vertu et les avantages dont nous parlons est regardé comme plus digne d’honneur encore. Mais ceux qui, dépourvus de vertu, possèdent les biens de ce genre, ne sont ni justifiés à se croire eux-mêmes dignes de grandes choses, ni en droit de prétendre au nom de magnanime, tous avantages qui ne se rencontrent pas indépendamment d’une parfaite vertu. Mais ceux qui possèdent uniquement les dons de la fortune deviennent eux aussi dédaigneux et insolents, car sans vertu il n’est pas facile de supporter avec aisance la prospérité, et de tels hommes, dans leur incapacité d’y parvenir et se croyant supérieurs à tout le monde, méprisent les autres et font eux-mêmes tout ce qui leur passe par la tête. Ils imitent, en effet, l’homme magnanime sans être réellement pareils à lui et le copient en tout ce qu’ils peuvent ; ainsi, tout en n’agissant pas selon la vertu, ils méprisent les autres. L’homme magnanime, en effet, méprise les autres parce qu’il en a le droit (puisqu’il juge avec vérité), tandis que la plupart des hommes le font au petit bonheur.

L’homme magnanime ne se jette pas dans des dangers qui n’en valent pas la peine, pas plus qu’il n’aime les dangers en eux-mêmes, car il y a peu de choses qu’il apprécie. Mais il affronte le danger pour des motifs importants, et quand il s’expose ainsi il n’épargne pas sa propre vie, dans l’idée qu’on ne doit
pas vouloir conserver la vie à tout prix. Par nature, il aime à répandre des bienfaits, mais il rougit d’en recevoir, parce que, dans le premier cas c’est une marque de supériorité, et dans le second d’infériorité. Il est enclin à rendre plus qu’il ne reçoit, car de cette façon le bienfaiteur originaire contractera une
nouvelle dette envers lui et sera l’obligé. En outre, les hommes magnanimes semblent ne garder mémoire que de ceux à qui ils ont fait du bien, à l’exclusion de ceux qui les ont eux-mêmes obligés : car celui qui reçoit un service est l’inférieur de celui qui le lui rend, alors que l’homme magnanime souhaite garder la supériorité. Et si son oreille est flattée des bienfaits qu’il a accordés, c’est sans plaisir qu’il entend parler de ceux qu’il a reçus. Telle est la raison pour laquelle Thétis ne rappelle pas à Zeus les services qu’elle lui a rendus, et pour laquelle aussi les Lacédémoniens n’ont pas rappelé aux Athéniens les bons offices dont ils les avaient gratifiés, mais seulement les bienfaits qu’ils en avaient eux-mêmes reçus. Et c’est encore le fait d’un homme magnanime, de ne rien demander à personne, ou de ne le faire qu’avec répugnance, mais par contre de rendre service avec empressement. De même, s’il se montre plein de hauteur avec les puissants ou les heureux de ce monde, il sait garder la modération avec les gens de condition moyenne : en effet, c’est une chose malaisée et qui impose le respect, de l’emporter sur les grands en excellence, tandis qu’avec les autres, c’est facile ; d’autre part, se montrer hautain envers les premiers n’a rien d’incivil, alors que c’est une grossièreté à l’égard du menu peuple, tout comme de déployer sa force contre les faibles.

En outre, l’homme magnanime ne va pas chercher les honneurs ni les places où d’autres occupent le premier rang. Il est lent, il temporise, sauf là où une grave question d’honneur ou une affaire sérieuse sont en jeu ; il ne s’engage que dans un petit nombre d’entreprises, mais qui sont d’importance et de renom. Son devoir impérieux est de se montrer à découvert dans ses haines comme dans ses amitiés, la dissimulation étant la marque d’une âme craintive. Il se soucie davantage de la vérité que de l’opinion publique, il parle et agit au grand jour, car le peu de cas qu’il fait des autres lui permet de s’exprimer avec franchise. C’est pourquoi aussi il aime à dire la vérité, sauf dans les occasions où il emploie l’ironie, quand il s’adresse à la masse. Il est incapable de vivre selon la loi d’autrui, sinon celle d’un ami,
car c’est là un esclavage, et c’est ce qui fait que les flatteurs sont toujours serviles, et les gens de peu, des flatteurs. Il n’est pas non plus enclin à l’admiration, car rien n’est grand pour lui. Il est sans rancune : ce n’est pas une marque de magnanimité que de conserver du ressentiment, surtout pour les torts qu’on a subis, il vaut mieux les dédaigner. Il n’aime pas non plus les commérages : il ne parlera ni de lui-même ni d’un autre, car il n’a souci ni d’éloge pour lui-même ni de blâme pour les autres, et il n’est pas davantage prodigue de louanges : de là vient qu’il n’est pas mauvaise langue, même quand il s’agit de ses ennemis, sinon par insolence délibérée. Dans les nécessités de la vie ou dans les circonstances insignifiantes, il est l’homme le moins geignard et le moins quémandeur, car c’est prendre les choses trop à cœur que d’agir ainsi dans ces occasions. Sa nature le pousse à posséder les choses belles et inutiles plutôt que les choses profitables et avantageuses : cela est plus conforme à un esprit qui se suffit à soi-même.

En outre, une démarche lente est généralement regardée comme la marque d’un homme magnanime, ainsi qu’une voix grave et un langage posé : l’agitation ne convient pas à qui ne prend à cœur que peu de choses, ni l’excitation à qui pense que rien n’a d’importance ; au contraire une voix aiguë et une démarche précipitée sont l’effet d’un tempérament agité et excitable.