Le guerrier d’Agamemnon

Une étrange et terrible question
Oppresse mon âme agitée,
Vivre, le peut-on, lorsque est mort le fils d’Atrée,
Mort sur un lit de roses ?

Tout ce que nous avons, toujours, partout, rêvé,
Notre désir et notre effroi,
Tout se reflétait, comme en eau pure,
Dans ses prunelles apaisées.

De ses muscles émanait un pouvoir indicible,
Et de la courbure de ses genoux, une fable ;
Il était beau comme un nuage, le seigneur
De Mycène où paresse l’or.

Qui suis-je ? Un fragment d’outrages anciens,
Un javelot chu dans l’herbe,
Il est mort, le meneur de peuple, l’Atride,
Et moi, homme de rien, je vis.

La transparence des lacs profonds me hale, 
l’aube épie, grosse de reproches.
Dur, dur opprobre que de vivre
Lorsqu’on a perdu son roi !

-Nicolas Goumilev

Nous avons oublié…

Nous avons oublié que le mot seul
brillait radieux sur la terre bouleversée,
Et que dans l’Evangile de saint Jean
Il est écrit que le mot est Dieu.

Et nous avons ramené son champ
Aux indigentes limites de ce monde,
Et comme des abeilles mortes dans une ruche vide,
Morts, les mots exhalent une odeur vireuse.

***

Nicolas Goumilev