Les charités d’Alcippe

J’ai vu son sang tiède rosir la mer immense,
Comme un soleil blessé qui s’immerge en vainqueur;
Laissant derrière lui le vide et la démence,
Je l’ai vu s’engloutir dans la nuit qui commence,
Et j’ai cessé de voir ce qu’on nommait mon coeur.

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Les Dieux grecs lamentaient leur beauté toujours vaine,
Lassé de tout l’encens d’eux seuls inaperçu,
Les tiédeurs des beaux soirs n’emplissant pas leurs veines,
Et, sous leur pâles fronts ceints d’ache et de verveine,
La douleur d’exister sans l’avoir jamais su.

Mémoires d’Hadrien

« Je vois une objection à tout effort pour améliorer la condition humaine : c’est que les hommes en sont peut-être indignes. Mais je l’écarte sans peine : tant que le rêve de Caligula restera irréalisable, et que le genre humain tout entier ne se réduira pas à une seul tête offerte au couteau, nous aurons à le tolérer, à le contenir, à l’utiliser pour nos fins ; notre intérêt bien entendu sera de le servir. Mon procédé se basait sur une série d’observations faites de longue date sur moi-même : toute explication lucide m’a toujours convaincu, toute politesse m’a conquis, tout bonheur m’a presque toujours rendu sage. Et je n’écoutais que d’une oreille les gens bien intentionnés qui disent que le bonheur énerve, que la liberté amollit, que l’humanité corrompt ceux sur lesquels elle s’exerce. Il se peut : mais, dans l’état habituel du monde, c’est refuser de nourrir convenablement un homme émacié de peur que dans quelques années il lui arrive de souffrir de pléthore. Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »

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Nous sommes des fonctionnaires de l’Etat, nous ne sommes pas des Césars. Cette plaignante avait raison, que je refusais un jour d’écouter jusqu’au bout, et qui s’écria que si le temps me manquait pour l’entendre, le temps me manquait pour régner.

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Trahit sua quemque voluptas. À chacun sa pente: à chacun aussi son but, son ambition si l’on veut, son goût le plus secret et son plus clair idéal.
Le mien était enfermé dans ce mot de beauté, si difficile à définir en dépit de toutes les évidences des sens et des yeux. Je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d’eaux claires, peuplées d’êtres humains dont le corps ne fut détérioré ni par les marques de la misère ou de la servitude, ni par l’enflure d’une richesse grossière; que les écoliers récitassent d’une voix juste des leçons point ineptes; que les femmes au foyer eussent dans leurs mouvements une espèce de dignité maternelle, de repos puissant; que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux ni des arts; que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons. Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche; que le plus humble voyageur pût errer d’un pays à l’autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d’un minimum de légalité et de culture; que nos soldats continuassent leur éternelle danse pyrrhique aux frontières; que tout fonctionnât sans accroc, les ateliers et les temples; que la mer fût sillonnée de beaux navires et les routes parcourues par de fréquents attelages; que, dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place et les danseurs aussi.
Cet idéal, modeste en somme, serait assez souvent approché si les hommes mettaient à son service une partie de l’énergie qu’ils dépensent en travaux stupides ou féroces; une chance heureuse m’a permis de le réaliser partiellement durant ce dernier quart de siècle. Arrien de Nicomédie, un des meilleurs esprits de ce temps, aime à me rappeler les beaux vers où le vieux Terpandre a défini en trois mots l’idéal spartiate, le mode de vie parfait dont Lacédémone a rêvé sans jamais l’atteindre: la Force, la Justice, les Muses. La Force était à la base, rigueur sans laquelle il n’est pas de beauté, fermeté sans laquelle il n’est pas de justice. La Justice était l’équilibre des parties, l’ensemble des proportions harmonieuses que ne doit compromettre aucun excès. Force et Justice n’étaient qu’un instrument bien accordé entre les mains des Muses. Toute misère, toute brutalité étaient à interdire comme autant d’insultes au beau corps de l’humanité. Toute iniquité était une fausse note à éviter dans l’harmonie des sphères.

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petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts…

Mémoires d’Hadrien

J’ai rêvé parfois d’élaborer un système de connaissance humaine basé sur l’érotique, une théorie du contact où le mystère et la dignité d’autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d’appui d’un autre monde. 

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Avec la plupart des êtres, les plus légers, les plus superficiels de ces contacts suffisent à notre envie, ou même l’excédent déjà. Qu’ils insistent, se multiplient autour d’une créature unique jusqu’à la cerner tout entière ; que chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les traits d’un visage ; qu’un seul être, au lieu de nous inspirer tout au plus de l’irritation, du plaisir, ou de l’ennui nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes et l’étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair.

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La lettre écrite m’a enseigné a écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m’a éclairci les livres.

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Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même: mes premières patries ont été des livres.

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Je quittai Athènes sèche et blonde pour la ville où des hommes encapuchonnés de lourdes toges luttent contre le vent de février, où le luxe et la débauche sont privés de charmes, mais où les moindres décisions prises affectent le sort d’une partie du monde, et où un jeune provincial avide mais point trop obtus croyant d’abord n’obéir qu’à des ambitions assez grossières, devait peu à peu perdre celles-ci en les réalisant, apprendre à se mesurer aux hommes et aux choses, à commander et, ce qui est finalement est peut être un peu moins futile, à servir.

La couronne et la lyre

Chacun souffre. Ô soleil, dans ta course entraîné,
Tu n’aperçois d’en haut que des infortunés

–Solon

Et je ne reverrai jamais ma douce Attys.
Mourir est moins cruel que ce sort odieux ;
Et je la vis pleurer au moment des adieux.
Elle disait : « Je pars. Partir est chose dure. »
Je lui dis : « Sois heureuse, et va, car rien ne dure.
Mais souviens-toi toujours combien je t’ai aimée.
Nous tenant par la main, dans la nuit parfumée,
Nous allions à la source ou rôdions par les landes.
J’ai tressé pour ton cou d’entêtantes guirlandes ;
La verveine, la rose et la fraîche hyacinthe
Nouaient sur ton beau sein leur odorante étreinte ;
Les baumes précieux oignaient ton corps charmant
Et jeune. Prés de moi reposant tendrement,
Tu recevais des mains des expertes servantes
Les milles objets que l’art et la mollesse inventent
Pour parer la beauté des filles d’Ionie…
Ô plaisir disparu ! Joie à jamais finie !
L’éperdu rossignol charmait les bois épais,
Et la vie était douce et notre cœur en paix… »

Sapho, traduction assez libre

Le ciel est bas ; le vent siffle, fouet divin,
Rabattant le nuage, et l’eau des sources gèle.
Allume un bon feu vif, mets du miel dans ton vin,
Dors sur les doux coussins oubliant…
N’attends pas que la nuit fasse allumer la lampe ;
Seul un doigt de jour reste. Ô tendre et bel ami,
Prends sur le haut dressoir les coupes, et parmi
Les convives, faisons circuler

Alcée de Lesbos

Demain n’y compte pas. Ce frêle bonheur d’homme
J’espère pas qu’il dure en ce monde agité
Car tout passe, tout fuir, tout nous échappe comme
Un vol de libellule au fond d’un soir d’été.

–Simonides, Dans Stobée 105,9

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Qu’importe après la mort, pour y étendre un homme
Le royal catafalque et ses tapis superbes ?
Couchés dans la broussaille et dans les maigres herbes,
Les morts sur le sol dur font aussi un bon somme.

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On pourrait mettre aisément sur le même navire
(pas même des plus grands) les hommes au cœur sain,
Au parler juste, au clair regard, et que le gain
Ne jette pas sur l’écueil vil où tout chavire

–Theognis

J’apprends ta mort, mon Heraclite, et je revois
Nos promenades, et nos entretiens d’autrefois,
Si souvent prolongés jusqu’au soleil couchant.
Et tu n’es plus… Au loin, la terre t’a reçu,
Depuis longtemps déjà, sans que nous l’eussions su.
Mais la mort qui prend tout ne prendra pas ton chant.
L’oiseleur noir est sans pouvoir sur tes poèmes,
Et ces vivants ramiers qui consolent ceux qui t’aiment.

–Callimaque

Et la mer, sueur terrestre

-Empédocle