Jaccottet

Jour de janvier, ouvre un peu plus grand les yeux,
Fais durer ton regard encore un peu
Et que le rose colore tes joues
Ainsi qu’à l’amoureuse.

Ouvre ta porte un peu plus grande, jour,
Afin que nous puissions au moins rêver que nous passons.

Jour, prends pitié.

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« Rien n’est prêt.. » : mots sauvés d’un vague sommeil, mais dont je sais qu’ils voulaient dire qu’on avait pas pensé à préparer ses bagages, qu’on continuait à avancer sans regarder devant soi, qu’on se payait de mots, comme ceux-ci. Mais avec ça, quoi préparer ? Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre des ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair… Je me suis interrompu sur ces mots, comme le cheval qui bronche devant l’obstacle, et recule. Puis, à tâtons, en plein désarroi, j’ai pensé de nouveau que, probablement, la plus haute musique, la plus fervente prière, arrivés là, dans la lumière glacée de la condamnation sans appel, nous rejoindraient moins sûrement que le mouvement presque silencieux du cœur, de ce qu’on appelle le cœur ; que ce serait la meilleure, humble et presque invisible, la presque seule obole ; même si elle ne nous ferait plus passer nulle part, puisque là cesserait toute direction.

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Cette nuit est l’haleine d’une endormie, le rêve qui monte de ses yeux fermés, le fantôme de son amour qui prend congé de nos difficultés.

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Il me semblait, peut être à tort, que n’importe quelle insouciance de Dieu était préférable à ce glacial et placide usage de son nom, entre quatre murs qu’il ne pouvait habiter, pas plus que le feu ne brûle dans un réceptacle clos.

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La parfaite douceur est figurée au loin à la limite entre les montagnes et l’air : distance, longue étincelle qui déchire, qui affu

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« Ce monde pareil à une étincelle n’est pas si étranger que tu crois au scintillement de la nier maintenant, ni aux longs feux de ton regard. Ce qui nous a été dit au commencement est un rêve aussi fort que cette constatation de notre faiblesse. Car il y a ce fait mystérieux que tout commencement, d’abord, ne peut même pas être appelé commencement (qui suppose suite et fin), mais semble échapper au temps. En tout commencement il y a une merveilleuse puissance qui se moque de ce qui viendra ensuite, ou qui ne peut le concevoir (bien qu’il y ait eu auparavant des millions d’autres commencements dont n’apparaît que trop clairement l’usure, une fois retombés dans le temps), une puissance enivrante qui nous entoure de paroles joyeuses comme d’une troupe d’anges, paroles disant et redisant tout autour de nous, d’un mouvement si continu qu’il n’y a plus de faille possible entre elles par où se glisserait l’incertitude ou la terreur : Voici ce qui est donné par l’amour, le lieu de la lumière, la certitude de l’insaisissable qui nous sauve ! C’est dans un tel commencement que tout est proche, que tout est présent, qu’il n’y a plus besoin d’aucune flèche, d’aucune parole, parce que la cible n’existe pas encore, ni la distance au bout de laquelle on pourrait la dresser… »

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Écrire ! A quoi bon une œuvre, me disais-je, si elle ne peut se confondre avec l’amour, et si le chant qu’elle ébauche, tandis que je vais sur ma fin, ne peut monter d’un cœur plus nu ? »

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La poésie me semble là, justement, pour faire voir au regard usé, désabusé, que le monde n’a jamais cessé d’être étrange, lointain, désirable.

Jaccottet – carnets

brûler, en esprit, tous ces livres – tous ces mots – toutes ces innombrables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; aux espèces diverses d’arbres, de vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.
***

Je reçois en hommage des livres que je ne comprends pas ou qui, à moitié compris, me tombent des mains. Moi avec mes arbres, mes fleurs, pas assez ignorant pour être naïf, trop ignorant pour passer au parti des savants, des linguistes, avec mes craintes, mes lâchetés, mon peu de vie, de sang, de paroles. Avec le souci de telle chose triste, ou horrible, ou sans issue qui devrait animer, enténébrer mes mots – et non pas aucune science de ceux ci- avec le débat paralysant entre ce qui fait encore de ces mots un mouvement vrai et tout ce qui tend à les fausser, parce qu’ils sont devenus entre temps pour moi, aussi, un moyen de vie et une chance de succès ; moi toujours avec vieilles questions ressassées et plus de pas en arrière qu’en avant peut être et une voix qui ne s’affermit pas – rêvant de mêler la légèreté dees choses au poids du temps, de faire “quelque chose” avec ce mélange – quelqu’un au loin qui voit grandir sa solitude, son âge, sa faiblesse, sa peur – et en même temps on voit passer des oiseaux dans le jardin, le vent souffle, on ne comprend rien ou on a peur de trop bien comprendre ; et cependant le ciel demeure, le ciel dure, j’écris exactement comme je dis qu’il ne faut pas écrire, je n’arrive pas à saisir modestement le particulier, le privé - les détails m’échappent, se dérobent ; ou c’est moi qui me dérobe à eux.

tandis que les hauts nuages blancs, radieux, roulent comme des lames d’écume dans le ciel.

Mots comme des gousses vides, creuses.
Je prends en horreur toute parole que j’ai dite, encore pleine d’illusion et de mensonge. (Bâtisseurs sur cette poussière. Bâtisseurs de maisons en poussière. Bâtisseurs de poussière.)

Que fais-tu là? Tu n’es ni gai ni triste, tu t’étonnes peut-être
et mange plus d’images que de pain…

à la lumière d’hiver

 la brève rose du ciel d’hiver

on offre ce feu de braises

qui tiendrait presque dans la main.

(« Cela ne veut rien dire », diront-ils, 

« Cela ne guérit rien,

Ne sécherait même pas une larme… »)

Pourtant, voyant cela, pensant cela, 

Le temps d’à peine le saisir, 

D’à peine être saisi

N’avons nous pas, sans bouger, fait un pas

Au-delà des dernières larmes ? 

Jaccottet

*

Là où la terre s’achève 
levée au plus près de l’air 
(dans la lumière où le rêve 
invisible de Dieu erre)
entre pierre et songeries 

cette neige : hermine enfuie 

*

Les chèvres dans l’herbage 
sont une libation de lait

*

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre
On avance peu à peu
comme un colporteur
d’une aube à l’autre 



Peut il y avoir plus futile qu’une vie avec sa charge d’images, et pourtant on pressent un autre ordre de mesure. Tant de peine pour un nœud d’air! Si vite si aisément dénoue!

*

Encore, de nouveau, ce soir, cette rumeur
Désespérée et vaine contre ce qui l’alimente,
Parole fille de la mort contre la mort
Engendrée et détruite ensemble par la mort
Bruit de mouches perpétuel et sans pouvoir
Contre la pourriture de la chair
Et la splendeur surplombante du jour.

*

Le quotidien : allumer le feu (et il ne prend pas du premier coup, parce que le bois est humide, il aurait fallu l’entasser dehors, cela aurait pris du temps), penser aux devoirs des enfants, à telle facture en retard, à un malade à visiter. Comment la poésie s’insère-t-elle dans tout cela ? Ou elle est ornement, ou elle devrait être intérieur à chacun de ces gestes ou actes : c’est ainsi que Simone Weil entendait la religion, que Michel Deguy entend la poésie, que j’ai voulu l’entendre. Reste le danger de l’artifice, d’une sacralisation appliquée, laborieuse. Peut être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire : la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c’est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut être même faudrait-il consentir à lui laisser ce caractère d’exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu’on peut, tant bien que mal. Sinon, risque d’apparaître le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s’isoler, en « oraison (ce qui gêne quelquefois chez Rilke). Pour moi, du moins, je dois accepter plus de faiblesse.

Jaccottet extraits

Toute poésie est la voix donnée à la mort. Que notre ruine loue, célèbre. Que notre défaite rayonne, claironne

*

Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est à dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaissable sa part.

*

Dieu plus intérieur que moi-même, absolument intérieur, absolument pas dehors. Dieu, dedans de la parole. Souffle. Ceux qui manient la parole sont plus près de Dieu, ils ont donc le pouvoir de respecter la parole parce qu’elle porte le souffle au lieu de le cacher de le figer. Rien n’est achevé. Il faut sentir cette exhalation, et que le monde n’est rien que la forme passagère du souffle.

La promenade à la fin de l’été

Nous avançons sur des rochers de coquillages,
Sur des socles bâtis de libellules et de sable,
promeneurs amoureux surpris de leur propre voyage,
corps provisoires, en ces rencontres périssables.

Repos d’une heure sur les basses tables de la terre.
Paroles sans beaucoup d’écho. Lueurs de lierre.
Nous marchons entourés des derniers oiseaux de l’automne
et la flamme invisible des années bourdonne
sur le bois de nos corps. Reconnaissance néanmoins
à ce vent dans les chênes qui ne se tait point.

En bas s’amasse l’épaisseur des morts anciens,
la précipitation de la poussière jadis claire,
la pétrification des papillons et des essaims,
en bas le cimetière de la graine et de la pierre,
les assises de nos amours, de nos regards et de nos plaintes,
le lit profond dont s’éloigne au soir toute crainte.
Plus haut tremble ce qui résiste encore à la défaite,
plus haut brillent la feuille et les échos de quelque fête ;
avant de s’enfoncer à leur tour dans les fondations,
des martinets fulgurent au-dessus de nos maisons.

Puis vient enfin ce qui pourrait vaincre notre détresse,
l’air plus léger que l’air et sur les cimes la lumière,
peut-être les propos d’un homme évoquant sa jeunesse,
entendus quand la nuit s’approche et qu’un vain bruit de guerre
pour la dixième fois vient déranger l’exhalaison des champs

Extraits Jaccottet

Il ne peut y avoir de système dans une tête encore vivante : il faut que tout y passe, les couleurs de la foudre, la douceur de l’amour, la légèreté et la chute ; il faut que les contraires continuent à croiser leurs épées au-dessus des beaux arbres, illuminant les profondeurs de l’herbe et notre lit qui ne veut pas connaître la tranquillité.

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J’ai cru comprendre, à la faveur de cette recherche, une ou deux choses au moins. Que certaines images, spontanées ou longuement poursuivies selon l’état de mon esprit, me faisaient dépasser les apparences et dévoilaient quelques éléments, Quelques lois simples de notre vie; puis que la seule nomination des choses visionnés, dans un certain état d’équilibre entre la tension et le détachement, créerait de mon esprit au monde un invisible réseau, un tendre et lumineux rapport, grâce auquel le monde, cessant de l’être hostile ou même simplement de m’échapper, devenir ressource, demeure et trésor…

*

Prière entre la nuit et le jour

Philippe Jaccottet

A l’heure vague où les fantômes en grand nombre
se pressent contre les fenêtres, ameutés
par une hésitation entre le jour et l’ombre
et menaçant de leurs murmures la clarté,


un homme prie: à ses côtés est étendue
la très belle guerrière désarmée et nue ;
non loin repose l’héritier de leurs batailles,
il tient le Temps serré dans sa main comme paille.


« Une prière dite dans la crainte, difficile
à exaucer, surtout sans le secours du dehors;
une prière dans l’ébranlement des villes,
dans la fin de la guerre, dans l’afflux des morts:


pour que l’aurore, avec sa tendresse tenace,
pour que l’entrée de la lumière au ras des monts,
comme elle éloigne la lune légère, efface
ma propre fable, et de son feu voile mon nom. »

Ignorance…

Tant d’années,
et vraiment si maigre savoir,
coeur si défaillant ?

Pas la plus fruste obole dont payer,
le passeur, s’il approche ?

-J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,
je me suis gardé léger,
pour que la barque s’enfonce moins.

-Jaccottet