Bonnefoy – Les planches courbes

Et nul n’a bu au verre que je pose
Ni pris du fruit qui était devant moi,
Un peu de vent fait remuer la poussière
D’herbes sèches, de graines, sur le chemin.

L’été : un éblouissement comme est la neige,
Celle qui vient légère et ne dure pas,
Et rien de nous n’en trouble la lumière
D’eau qui s’est condensée puis s’évapore.

D’où la sérénité, même l’allégresse
De ces instants qui savent que n’est rien.
Flocon la main qui avait pris le verre,
Autres flocons l’été, le ciel, les souvenirs.

Une Pierre

Nous nous étions fait don de l’innocence,
Elle a brûlé longtemps de rien que nos deux corps,
Et nos pas allaient nus dans l’herbe sans mémoire,
Nous étions l’illusion qu’on nomme souvenir.

Le feu naissant de soi, pourquoi vouloir
En rassembler les cendres désunies.
Au jour dit nous avons rendu ce que nous fûmes
À la flamme plus vaste du ciel du soir.

-Yves Bonnefoy, Les Planches Courbes