Poème à mon fils Blaise

La clef est dans le pot à fleurs. Si nous ne devions plus nous revoir, rappelle-toi, Dieu n’existe pas.
Ne te fais pas détruire à tort et à travers. Même si on t’enjoint de le faire, ne te jette pas dans la première guerre venue. Rappelle-toi, choisis ta femme, ton camp et ta mort si faire se peut. A l’occasion, n’hésite pas, tue les tueurs.
Je sais où ma pensée te blesse. Des siècles d’angoisse pèsent sur toi. Tu lèves la tête, tu cherches appui. Rappelle-toi, si par miracle, Dieu existe, ce n’est pas lui qui me contredira ; depuis l’âge de six ans je fais mon métier d’homme sans copier par-dessus son épaule.
Pourtant, parfois, on dirait que c’est lui qui écrit mon poème.

Jean-Pierre Rosnay

Gravir en soi la longue pente
S’escalader de l’intérieur
Connaître en soi les moindres portes
Faire la part du fou et du coeur
Courir en soi les moindres sentes
Sans souci du temps et de l’heure
Se prendre comme place forte
Sans en attendre aucun honneur
Accueillir chaque jour
Comme un voyageur égaré
Et ne jamais parler d’amour
Avant que l’amour n’ait parlé .

L’ordre du jour

Jean-Pierre Rosnay

Tenir l’âme en état de marche
Tenir le contingent à distance
Tenir l’âme au-dessus de la mêlée
Tenir Dieu pour une idée comme une autre
un support, une éventualité,
une contrée sauvage de l’univers poétique
Tenir les promesses de son enfance
Tenir tête à l’adversité
Ne pas épargner l’adversaire
Tenir parole ouverte
Tenir la dragée haute à ses faiblesses
Ne pas se laisser emporter par le courant
Tenir son rang dans le rang de ceux qui sont décidés
à tenir l’homme en position estimable
Ne pas se laisser séduire par la facilité
sous le prétexte que les pires
se haussent commodément au plus haut niveau
et que les meilleurs ont peine à tenir la route
Etre digne du privilège d’être
sous la forme la plus réussie: l’homme.
Ou mieux encore, la femme.