Insomnie

Mon cœur est si léger et ma tête est si lourde !
J’entends mes rêves éclater en obus dans la nuit sourde,
Mes pensées déchirer le ciel en longs fragments,
Et des mots vides geindre sous maints éboulements.
Sur le lit bleu de la mer on voit se décomposer
L’image foudroyée de mon désir métamorphosé,
– Tantôt en roi conquérant, tantôt en valet servile –
Et les dieux fuient le ciel qui s’embrase sous la lune immobile,
Car au creux du brasier, dans les flammes vacillantes
Rugissent les lions de mes folies ardentes…

Le voyageur

Je laisse inachevé tout ce que je commence ;
Je suis le livre ouvert par un couple naissant,
La grappe de raisin volée par un passant,
Et j’habite mon corps comme une ombre en partance.

A celui qui écrit “Ceci est”, je réponds
“-Peut-être.”  Ma vie est un accord de guitare,
Qui se perd dans la voix nue d’un chanteur, le soir,
Lorsque les derniers pêcheurs ont quitté le pont.

Mes amours, où sont-ils ? Sûrement dans le creux
D’un fauteuil ou d’un lit, chez un homme bienheureux,
Réchauffés par un feu silencieux et paisible.

Mais moi, l’homme pluvial, enfant de l’Idéal,
Je porte seul mon sac, ma douleur et ma bible,
Et j’erre dans la nuit où rôde l’Animal…