La pitié dangereuse

“Il y a deux sortes de pitié: L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces et même au-delà.”

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J’entends mon cœur frapper contre mes cotes comme sur du bois

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J’avais toujours cru jusqu’alors, avec mon peu d’expérience, que la pire souffrance était celle de l’amour non partagé. Je me rendais compte maintenant qu’il en existait une plus terrible encore : être aimé contre sa volonté et ne pas pouvoir se défendre contre cette passion qui vous importune et vous harcèle; voir à côté de soi un être humain se consumer au feu de son désir et assister impuissant à ses tourments, sans avoir le pouvoir, la force, la possibilité de le arracher aux flammes qui le dévorent. Celui qui aime d’un amour malheureux peut arriver à dompter sa passion, parce qu’il n’est pas seulement celui qui souffre, il est aussi le créateur de sa propre souffrance. S’il n’y parvient pas, il souffre du moins par sa propre faute. Mais perdu sans recours, celui qui est l’objet d’un amour auquel il ne peut répondre, car ce n’est pas en lui qu’est la mesure et la limite de la passion mais en dehors de lui et de sa volonté. (…) et c’est un tourment à nul autre pareil, que cette culpabilité dans l’innocence.

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Le miracle qu’ils attendaient tous de moi ne s’était pas produit. Je n’étais plus Dieu, mais un petit homme insignifiant, qui faisait du mal avec sa faiblesse, avec sa pitié malsaine et destructrice

Stefan Sweig

[A propos de Rainer Maria Rilke que Sweig a connu personnellement]

Il me paraît toujours merveilleux que nous ayons eu devant les yeux, au temps de notre jeunesse, d’aussi purs poètes. Mais je me le demande avec une secrète inquiétude : des âmes aussi totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles possibles à notre époque, avec les conditions nouvelles de notre existence, qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs profondes retraites ?