Montaigne

Ô frère, toi que plaint mon déplorable cœur,
Avec toi s’en sont allés tous les moments de bonheur
Dont ta douce amitié avait nourri ma vie,
Ta mort, ô mon doux frère, brise tous mes plaisirs,
Mon âme avec la tienne s’est entière ensevelie,
Et depuis que tu n’es plus j’ai vu de mon cœur s’enfuir
Tout cela que j’aimais et les joies de ma vie ;
Pourrais-je te parler ? Ta voix faudra-t-il que je l’oublie ?
Ô frère qui m’était bien plus cher que mes jours,
Je ne te verrai plus ! Du moins t’aimerai-je toujours.

Livre III

[du repentir] Le monde n’est qu’une branloire pérenne.

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L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siècle desbordé. Quand escrivimes nous tant que depuis que nous sommes en trouble?

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Je ne peins pas l’être, je peins le passage.

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Ce n’est pas un leger plaisir, de se sentir preservé de la contagion d’un siecle si gasté, et de dire en soy : Qui me verroit jusques dans l’ame, encore ne me trouveroit-il coupable, ny de l’affliction et ruyne de personne : ny de vengeance ou d’envie, ny d’offence publique des loix : ny de nouvelleté et de trouble : ny de faute à ma parole : et quoy que la licence du temps permist et apprinst à chacun, si n’ay-je mis la main ny és biens, ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix : ny ne me suis servy du travail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience, plaisent, et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle : et le seul payement qui jamais ne nous manque.

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Et la vertu d’Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates, en cette exercitation basse et obscure. Je conçois aisément Socrates, en la place d’Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis : Qui demandera à celuy-là, ce qu’il sçait faire, il respondra, Subjuguer le monde : qui le demandera à cettuy-cy, il dira, Mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément.

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J’aime mieux forger mon âme que la meubler

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Peu d’entretiens doncq m’arrestent sans vigueur et sans effort : Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d’autant que je sommeille en toute autre communication, et que je n’y preste que l’escorce de mon attention, il m’advient souvent, en telle sorte de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises, indignes d’un enfant, et ridicules : ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et incivilement. J’ay une façon resveuse, qui me retire à moy : et d’autre part une lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes : Par ces deux qualitez, j’ay gaigné, qu’on puisse faire au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d’autre quel qu’il soit.

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Les autres s’étudient à hausser et guinder leur esprit ; moi, à baisser et coucher : il n’est boiteux que lorsqu’il s’élève trop.

 il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu’en l’usage de nostre esprit, nous avons pour la plus part, plus besoing de plomb, que d’ailes : de froideur et de repos, que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien faire le sot, que de faire l’entendu, entre ceux qui ne le sont pas : parler tousjours bandé, favellar in punta di forchetta: Il faut se desmettre au train de ceux avec qui vous estes, et par fois affecter l’ignorance : Mettez à part la force et la subtilité : en l’usage commun, c’est assez d’y reserver l’ordre : trainez vous au demeurant à terre, s’ils veulent.

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J’aime une sagesse gaie et sociable et je fuis l’âpreté de moeurs et l’austérité, car je tiens pour suspecte toute mine rébarbative.

[Sur ceux qui pratiquent l’abstinence sexuelle avec trop de rigueur] Hé pauvre homme, tu as assez d’incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton invention : et és assez miserable de condition, sans l’estre par art : tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d’imaginaires. Trouves tu que tu sois trop à l’aise si la moitié de ton aise ne te fasche ? Trouves tu que tu ayes remply tous les offices necessaires, à quoy nature t’engage, et qu’elle soit oysive chez toy, si tu ne t’obliges à nouveaux offices ? Tu ne crains point d’offencer ses loix universelles et indubitables, et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques : Et d’autant plus qu’elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d’autant plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positives de ta paroisse t’attachent : celles du monde ne te touchent point. Cours un peu par les exemples de cette consideration : ta vie en est toute.

[misogynie] De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et desirer : leur rolle est souffrir, obeyr, consentir : C’est pourquoy nature leur a donné une perpetnelle capacité ; à nous, rare et incertaine : Elles ont tousjours leur heure ; afin qu’elles soyent tousjours prestes à la nostre Patinatæ. Et où elle a voulu que nos appetis eussent montre et declaration prominante, ell’a faict que les leurs fussent occultes et intestins : Et les a fournies de pieces impropres à l’ostentation : et simplement pour la defensive.

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Il faut épandre le grain, non pas le répandre.

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[des coches] Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, jusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetive et racourcie est la cognoissance des plus curieux ? Non seulement des evenemens particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisans : mais de l’estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu’il n’en vient à nostre science. Nous nous escrions, du miracle de l’invention de nostre artillerie, de nostre impression : d’autres hommes, un autre bout du monde à la Chine, en jouyssoit mille ans auparavant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. 

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[de l’art de conférer] étant peu instruit par les bons exemples, je me sers des mauvais, dont le modèle est partout.

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Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. L’estude des livres, c’est un mouvement languissant et foible qui n’eschauffe point : la où la conference, apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte, et un roide jousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre : ses imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l’unisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference.

Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s’abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous avons les avec esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’espande comme celle-là. Je sçay par assez d’experience, combien en vaut l’aune. J’ayme à contester, et à discourir, mais c’est avec peu d’hommes, et pour moy : Car de servir de spectacle aux grands, et faire à l’envy parade de son esprit, et de son caquet, je trouve que c’est un mestier tres-messeant à un homme d’honneur.

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j’aimerais mieux que mon fils apprît à parler dans les tavernes que dans leurs écoles de parlerie.

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De même que les petites lettres lassent plus les yeux, les petites affaires aussi nous piquent plus : la tourbe des menus maux offense plus que la violence d’un seul, pour grand qu’il soit.

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Nous empêchons nos pensées avec les questions d’ordre général et les causes et les conduites de l’univers, qui se conduisent très bien sans nous, et nous laissons en arrière notre fait, et Michel, qui touche de plus près encore que l’Homme.

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[sur les grands hommes] Ces vies célestes ont assez d’images que j’embrasse par estime plus que par affection. Et elles en ont aussi de si élevées et extraordinaires que par l’estime même je ne les puis embrasser, parce que je ne les puis concevoir.

[amitié] En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy, plus que je ne le tire à moy. Je n’ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s’il m’en faisoit : mais encore qu’il s’en face, qu’à moy : il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou utile, elle m’est bien plus douce que sa presence : et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’advertir. J’ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant : il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté : l’une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble : nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.

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Si je craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance : si je pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens : à peine sortiroy-je hors de France, je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse : Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins : Mais je suis autrement faict : elle m’est une par tout. Si toutesfois j’avois à choisir : ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval, que dans un lict : hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation, à prendre congé de ses amis. J’oublie volontiers ce devoir de nostre entregent : Car des offices de l’amitié, celuy-là est le seul desplaisant : et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. J’ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train : cette presse les estouffe. C’est contre le devoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos : L’un tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche : il n’y a sens, ny membre, qu’on ne vous fracasse. Le coeur vous serre de pitié, d’ouïr les plaintes des amis ; et de despit a l’advanture, d’ouïr d’autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l’a encore plus. Il luy faut en une si grande necessité, une main douce, et accommodée à son sentiment, pour le grater justement où il luy cuit. Ou qu’on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de sage femme, à nous mettre au monde : nous avons bien besoing d’un homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le service d’une telle occasion.

Je me deffais tous les jours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouvoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes : Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauvaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas plaint, quand la raison y sera. C’est pour n’estre jamais plaint, que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux, qu’on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort vivant, est subject d’estre tenu pour vif mourant. J’en ay veu prendre la chevre, de ce qu’on leur trouvoit le visage frais, et le pouls posé : contraindre leur ris, par ce qu’il trahissoit leur guairison : et haïr la santé, de ce qu’elle n’estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n’estoyent pas femmes.

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Je sens ce proffit inesperé de la publication de mes moeurs, qu’elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l’histoire de ma vie. Cette publique declaration, m’oblige de me tenir en ma route ; et à ne desmentir l’image de mes conditions : communément moins desfigurées et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des jugemens d’aujourd’hu

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 Que les historiens ne s’empeschent à chercher nouvelles de moy : je leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre, enerve le reproche, et desarme l’injure.

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Ô un ami ! Combien est vraie cette antique maxime que l’usage en est plus nécessaire et plus doux que celles des éléments de l’eau et du feu.

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[pourquoi ses chapitres sont plus longs] Dans ce genre d’occupations, à qui ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner.

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Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu’à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C’est un object plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l’action de nostre veuë, au dehors : Nous allons en avant à vau l’eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c’est un mouvement penible : la mer se brouïlle et s’empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel : regardez au public : à la querelle de cestuy-là : au pouls d’un tel : au testament de cet autre : somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C’estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes : Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous : Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy : vous vous escoulez, vous vous respandez : appilez vous, soustenez vous : on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme ? C’est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors : mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s’estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n’en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l’univers : Tu és le scrutateur sans cognoissance : le magistrat sans jurisdiction : et apres tout, le badin de la farce.

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J’ai pu me mêler des charges publiques sans me départir de moi de la largeur d’un ongle, et me donner à autrui sans m’ôter à moi. (…) Nous ne conduisons jamais bien la chose par laquelle nous sommes possédés et conduits.

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La plus part de noz vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrioniam. Il faut jouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire une essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine. J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures, et de nouveaux estres, qu’ils entreprennent de charges : et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins : et entrainent leur office jusques en leur garderobe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades, qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam ut naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne, ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe, qu’il y a en telles vacations. Un honneste homme n’est pas comtable du vice ou sottise de son mestier ; et ne doit pourtant en refuser l’exercice. C’est l’usage de son pays, et il y a du proffit : Il faut vivre du monde, et s’en prevaloir, tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un Empereur, doit estre au dessus de son Empire ; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçavoir jouyr de soy à part ; et se communicquer comme Jacques et Pierre : au moins à soymesmes.

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[Montaigne et sa tranquillité alors que le pays s’effondre] Ce croulement donq m’anima certes plus, qu’il ne m’atterra, à l’aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement ; et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n’envoye jamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire : Et ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses, que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d’esveiller toutes mes provisions, et de porter la main au devant de la playe, qui eust passé volontiers plus outre : Et esprouvay en ma patience, que j’avois quelque tenue contre la fortune : et qu’à me faire perdre mes arçons, il falloit un grand heurt. Je ne le dis pas, pour l’irriter à me faire une charge plus vigoureuse. Je suis son serviteur : je luy tends les mains. Pour Dieu qu’elle se contente. Si je sens ses assaux ? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par intervalles tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe un sousrire : je puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et deschargé d’ennuyeuse imagination : mais je me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que je m’arme pour les chasser, ou pour les luicter.

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Nous autres naturalistes, nous estimons que l’honneur de l’invention est hautement et incomparablement supérieur à l’honneur de la citation.

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[de l’interprétation et de la glose] Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance, puis qu’il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s’embesongne, duquel l’interpretation face tarir la difficulté ? Le centiesme commentaire, le renvoye à son suivant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l’avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous, ce livre en a assez, il n’y a meshuy plus que dire ? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d’interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d’interpreter ? s’y voit-il quelque progrez et advancement vers la tranquillité ? nous faut-il moins d’advocats et de juges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance ? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l’intelligence. Nous ne la descouvrons plus, qu’à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester ; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant, en sa besongne : comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire : mais pendant qu’il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d’empeschemens et de nouvelles questes, qu’elles l’esgarent et l’enyvrent. Non guere autrement, qu’il advint aux chiens d’Esope, lesquels descouvrans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d’asseicher le passage, et s’y estoufferent.

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Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d’autres, ou que nous-mesmes avous trouvé en cette chasse de cognoissance : un plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suivant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre monde. C’est signe de racourcissement d’esprit, quand il se contente : ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s’arreste en soy. Il pretend tousjours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S’il ne s’avance, et ne se presse, et ne s’accule, et ne se choque et tournevire, il n’est vif qu’à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c’est admiration ; chasse, ambiguité : Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement : ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C’est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inventions s’eschauffent, se suivent, et s’entreproduisent l’une l’autre.

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[montaigne fait profession d’ignorance] . Moy, qui ne fais autre profession, y trouve une profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n’a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souvent recognuë, je dois l’inclination que j’ay à la modestie : à l’obeïssance des creances qui me sont prescrites : à une constante froideur et moderation d’opinions : et la haine de ceste arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Aristarchus disoit, qu’anciennement, à peine se trouva-il sept sages au monde : et que de son temps à peine se trouvoit-il sept ignorans : Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps ?

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[sur le corps] Les plaisirs purs de l’imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont les plus grands : comme l’exprimoit la balance de Critolaüs. Ce n’est pas merveille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en plein drap. J’en voy tous les jours, des exemples insignes, et à l’adventure desirables. Mais moy, d’une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict, à ce seul object, si simple : que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels

 Chercheront ils pas la quadrature du cercle, juchez sur leurs femmes ? Je hay, qu’on nous ordonne d’avoir l’esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l’esprit s’y clouë, ny qu’il s’y veautre : mais je veux qu’il s’y applique : qu’il s’y see, non qu’il s’y couche. 

Quand je dance, je dance : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promeine solitairement en un beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps : quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l’appetit : c’est injustice de corrompre ses reigles.

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Quand je vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, jouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relascher son ame, je dis que c’est la roidir, sousmettant par vigueur de courage, à l’usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent creu, que c’estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l’extraordinaire. Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous : je n’ay rien faict d’aujourd’huy. Quoy ? avez-vous pas vescu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m’eust mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je sçavoy faire. Avez vous sceu mediter et manier vostre vie ? vous avez faict la plus grande besoigne de toutes.

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Pour se montrer et exploicter, nature n’a que faire de fortune. Elle se montre egallement en tous estages : et derriere, comme sans rideau. Avez-vous sceu composer vos moeurs : vous avez bien plus faict que celuy qui a composé des livres. Avez vous sceu prendre du repos, vous avez plus faict, que celuy qui a pris des Empires et des villes. Le glorieux chef-d’oeuvre de l’homme, c’est vivre à propos. Toutes autres choses ; regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prens plaisir de voir un general d’armée au pied d’une breche qu’il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et delivre, à son disner, au devis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l’encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breveter Polybe en toute securité. C’est aux petites ames ensevelies du poix des affaires, de ne s’en sçavoir purement desmesler : de ne les sçavoir et laisser et reprendre.

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[jouyr] J’ay un dictionaire tout à part moy : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente l’usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur conte de leur vie, que de la couler et eschaper : de la passer, gauchir, et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir ; comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable : Mais je la cognois autre : et la trouve, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où je la tiens : Et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous, si elle nous presse ; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Je me compose pourtant à la perdre sans regret : Mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu’à ceux, qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouyr : je la jouis au double des autres : Car la mesure en la jouissance, depend du plus ou moins d’application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que j’apperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en poix : Je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie : et par la vigueur de l’usage, compenser la hastiveté de son escoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine.

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C’est une absoluë perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loyallement de son estre : Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nostres : et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul.

Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’estre traictee plus tendrement, Recommandons lá à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse : mais gaye et sociale :

Montaigne et la sexualité

[Sur des vers de Virgile] Mais venons à mon thème. Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment, tuer, dérober, trahir : et cela nous n’oserions qu’entre les dents

[De la force de l’imagination livre I : sur l’impuissance sexuelle] Les maries, qui ont tout leur temps, ne doivent ni presser leur entreprise ni en tâter, s’ils ne sont pas prêts. Et mieux vaut faillir indécemment à étrenner la couche nuptiale, pleine de trouble et de fièvre, et attendre une, puise une autre opportunité plus intime et moins inquiète que de tomber dans une perpétuelle misère pour s’être frappé et désespéré du premier refus. On a bien raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, qui, s’ingérant si importunément alors que nous n’en avons que faire et défaillant si importunément alors que nous en avons le plus affaire, dispute l’autorité à notre volonté de façon si impérieuse en refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations tant mentales que manuelles.

 Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle envie, de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot, armé le monde à l’encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne s’exerce contre nostre volonté. elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le coeur, le poulmon, et le pouls. La veue d’un object agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines, qui s’elevent et se couchent, sans l’adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à noz cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent ou nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’emouvoir les parties, qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. 

Apologie de Raimond de Sebonde

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?

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Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part, l’inconstance, l’irresolution, l’incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l’ambition, l’avarice, la jalousie, l’envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous avons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et cognoistre, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. 

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La peste de l’homme, c’est la prétention de savoir.

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Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens : cette couleur et ce teint, vous presagent quelque defluxion caterreuse : cette saison chaude vous menasse d’une émotion fievreuse : cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous advertit de quelque notable et voisine indisposition : Et en fin elle s’en addresse tout detroussément à la santé mesme : Ceste allegresse et vigueur de jeunesse, ne peut arrester en une assiete, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu’elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d’un homme asservy à telles imaginations, à celle d’un laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n’a du mal que lors qu’il l’a : où l’autre a souvent la pierre en l’ame avant qu’il l’ait aux reins : comme s’il n’estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu’il y sera, il l’anticipe par fantasie, et luy court au devant.

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Contre les exercices d’Epicure et la prétention du philosophe à l’ataraxie :”La mémoire nous représente non pas ce que nous choisissons mais ce qui lui plaît. Voire, il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenance que le désir de l’oublier !”

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ô outrecuidance, combien tu nous empêches !

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Les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n’ayant trouvé dans cet amas de science et cette provision de tant de choses diverses rien de solide et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur présomption et reconnu leur condition naturelle.

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Montaigne dresse un portrait de Pyrrhon qui laisse transparaître en filigrane son propre idéal de vie :

Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu’on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s’accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n’a pas voulu se faire pierre ou souche : il a voulu se faire homme vivant, discourant, et raisonnant, jouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l’homme s’est usurpé, de regenter, d’ordonner, d’establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez.

Si n’est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s’il veut vivre. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s’il luy sera utile : et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode : circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d’aller, et se laisser remuer aux apparances, pourveu qu’elles n’ayent point d’expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame : les sens le poussent, l’esprit l’agite. Encore qu’il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger, et qu’il s’apperçoive, qu’il ne doit engager son consentement, attendu qu’il peut estre quelque faulx pareil à ce vray : il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la conjecture, plus qu’en la science ? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suivent seulement ce qu’il semble ? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l’arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l’ordre du monde. Une ame garantie de prejugé, a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gents qui jugent et contrerollent leurs juges, ne s’y soubsmettent jamais deuëment. Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pedagogues des causes divines et humaines ?

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l n’est rien en l’humaine invention, où il y ait tant de verisimilitude et d’utilité. Cette-cy presente l’homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d’en hault quelque force estrangere, desgarni d’humaine science, et d’autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement, pour faire plus de place à la foy : ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et observances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux ; ennemy juré d’heresie, et s’exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C’est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu’il luy plaira d’y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l’Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu’elles se presentent à toy, du jour à la journée : le demeurant est hors de ta cognoissance.

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Pourquoi non seulement Aristote, mais la plupart des philosophes, ont-ils affecté la difficulté, si ce n’est pour faire valoir la vanité du sujet et amuser la curiosité de notre esprit en lui donnant de quoi se repaître à ronger cet os creux et décharné ? (…) La difficulté est une monnaie que les savants emploient, comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir point la vanité de leur art, et dont l’humaine bêtise se paye aisément.

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A propos de la diversité des opinions des philosophes sur les dieux : fiez-vous donc à votre philosophie, allez vous vanter d’avoir trouvé la fève dans le gateau quand vous voyez ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques !

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L’hommme est bien insensé : il ne saurait forger un ciron, et il forge des dieux par douzaines ! (…) La construction et la déconstruction de Dieu, les conditions de la divinité, se forgent par l’homme par référence à lui-même. Quel patron et quel modèle ! Etirons, élevons, et grossissons les qualités humaines tant qu’il nous plaira. Enfle-toi pauvre homme, et encore, et encore, et encore, tu n’y seras point.

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Il nous faut noter, qu’à chasque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre (Le Lyon, l’aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c’est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. 

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Grand coup d’épée contre Aristote : “le dieu de la science scolastique, c’est Aristote : c’est péché que de débattre de ses ordonnances, comme ce l’était de celles de Lycurgue à Sparte ! Sa doctrine nous sert de loi magistrale, qui d’aventure est aussi fausse qu’une autre.

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Il se void infinis pareils exemples, non d’argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d’ignorance que d’imprudence, lés reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merveilles.

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Sur la multitude des jugements : “je dis de même de la philosophie : elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s’y trouvent. L’humaine phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n’y soit. Et j’en laisse plus librement aller mes caprices en public : d’autant que bien qu’ils soyent nez chez moy, et sans patron, je sçay qu’ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu’un de dire : Voyla d’où il le print.

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Un soing extreme tient l’homme d’alonger son estre ; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps, sont les sepultures : pour la conservation du nom, la gloire.

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Maladie de l’homme curieux : “on le bride et on le garrrotte de religions, de lois, de coutumes, de science, de préceptes, de peines, et de récompenses mortelles et immortelles : encore voit-on que, par sa volatilité et sa débauche, il échappe à tous ces liens. C’est un corps inconsistant, qui n’a par où être saisi et assené, un corps divers et difforme, sur lequel on ne peut assurer ni noeud ni prise. Assurément, il est peu d’âmes assez réflées, assez fortes et assez bien nées auxquelles on puisse se fier pour leur propre conduite et qui puissent, avec modération et sans témérité, voguer dans la liberté de leurs jugements au-delà des opinions communes.”

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Sur la volatilité de nos jugements : Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu’aux autres ? N’est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu’elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c’est la certaine et l’infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l’honneur, la vie et le salut.

J’ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu’apres le repas ; si ma santé me rid et la clarté d’un beau jour, me voylà honneste homme ; si j’ay un cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique ; et de son authorité privée, à cet’heure le chagrin predomine en moy, à cet’heure l’alegresse. Quand je prens des livres, j’auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame ; qu’un’autre fois j’y retombe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et le manier, c’est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l’air de ma premiere imagination : je ne sçay ce que j’ay voulu dire, et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours en avant ; il flotte, il vague.

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Quelle vérité est-ce que les montagnes bornent, et qui est mensonge pour le monde qui se tient au-delà? Rappelle le “Plaisante justice qu’ une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.” de Pascal

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Sur le langage obscur des philosophes: Que l’autheur puisse gaigner cela d’attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner) ; qu’au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement : il ne lui chaille ! Nombre d’esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit.

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sur la multitude des commentateurs : Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s’honorant de l’appliquer à soi, le couche du costé qu’il le veut. On le promeine et l’insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit ; et le differente l’on a soy-mesmes selon le different cours des choses

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Notre raison est bien plus soumise à nos sens que veulent le croire les Epicuriens : A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs ?

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Mais nostre veiller n’est jamais si esveillé qu’il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu’elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n’est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir ? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu’il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous.

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L’humeur que succe la racine d’un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit ; et l’air n’estant qu’un, il se faict, par l’appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s’ils les ont telles ? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence ? D’avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu’elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n’est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie ? Pourquoy n’a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l’intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere ? Le desgouté charge la fadeur au vin ; le sain, la saveur ; l’alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité : car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l’esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent

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Comment résoudre la multitude d’interprétations ? “Il nous faudrait quelqu’un qui fût exempt de ces qualités, afin que, sans préjugé, il jugeât de ces propositions comme de choses qui lui fussent indifférentes : et, à ce compte, il nous faudrait un juge qui ne fût pas !

Livre II

Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Tous les contraires s’y retrouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : timide et insolent, chaste et luxurieux, bavard et taciturne, dur à la peine ou délicat, ingénieux et hébété, chagrin ou débonnaire, menteur et véridique, savant et ignorant, et libéral et avare, et prodigue, tout cela je le vois en moi d’une certaine façon. Je n’ai rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot.

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[de l’affection des pères] Un père est bien misérable s’il ne retient l’affection de ses enfants que par le besoin qu’ils ont de ses secours, si cela doit encore se nommer affection : il faut se rendre respectable par sa valeur et ses talents, et aimable par sa bonté et par la douceur de ses moeurs.

J’accuse toute violence dans l’éducation d’une âme tendre qu’on dresse pour l’honneur et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile dans la rigueur et dans la contrinte, et je tiens que ce qui ne se peut faire par la raison avec prudence et adresse, jamais ne se fait par la force.

A propos d’un père triste de ne s’être jamais ouvert à son fils : comme le je sais par une trop certaine expérience, il n’est aucune consolation aussi douce dans la perte de nos amis que celle que nous apporte la certitude de n’avoir rien oublié de leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication.

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Montaigne misogyne : Cet appétit déréglé et ce goût malade qu’elles ont au temps de leurs grossesses, elles l’ont en l’âme en tout temps. Communément on les voit s’attacher aux plus faibles et aux plus mal bâtis, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encore au col. Car n’ayant point assez de force de jugement pour choisir et embrasser ce qui le vaut, elles se laissent plus volontiers porter là où les sentiments imprimés par la nature règnent le plus seul.

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[des livres]

Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu’elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j’estudie, je n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.
Les difficultez, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux. Si je m’y plantois, je m’y perdrois, et le temps : car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe.

A propos de Cicéron et de ses interminables digressions : Pour moi, qui ne demande qu’à devenir plus sage, et non plus savant ou plus éloquent, ces mises en ordre logiciennes et tout aristotéliques ne sont pas à propos. Je veux qu’on commence par le dernier point : j’entends assez ce que c’est que mort et volupté, qu’on ne s’amuse pas à me les anatomiser ! (…) J’arrive du logis prêt à passer à table : il ne me faut point d’allèchement ni de sauce ; je mange bien la viande toute crue !

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Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté.

Quand tout cela manquerait aux animaux, il y a pourtant un certain respect qui nous attache, et un devoir général d’humanité, non seulement aux bêtes qui ont vie et sentiment, mais même aux arbres et aux plantes.

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[Quand notre désir s’accroît par la malaisance] La volupté même cherche à s’irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle écorche !

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[de la gloire] C’est le sort qui nous applique à la gloire, selon sa témérité. Je l’ai vue fort souvent marcher avant le mérite, et souvent outrepasser le mérité d’une longue mesure !

Qui tient sa mort pour mal employée si ce n’est dans une occasion signalée, au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit souvent sa vie, laissant échapper pendant ce temps plusieurs justes occasions de se hasarder.

Un marin, chez les anciens, disait à Neptune, dans une grande tempête : “Ô Dieu, tu me sauveras si tu veux, si tu veux tu me perdras, mais pourtant je tiendrai toujours droit mon timon”

Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes ; chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances.

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Toute personne d’honneur choisit de perdre son honneur plutôt que de perdre sa conscience.

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Pareillement j’ay en general cecy que, de toutes les opinions que l’ancienneté a eues de l’homme en gros, celles que j’embrasse plus volontiers et ausquelles je m’attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy

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Un coeur généreux ne doit point démentir ses pensées. Il veut qu’on le voie jusqu’au dedans : tout y est bon, ou du moins tout y est humain.

Or, de moy, j’ayme mieux estre importun et indiscret que flateur et dissimulé. J’advoue qu’il se peut mesler quelque pointe de fierté et d’opiniastreté à se tenir ainsin entier et descouvert sans consideration d’autruy ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudroit moins estre, et que je m’eschaufe par l’opposition du respect. Il peut estre aussi que je me laisse aller apres ma nature, à faute d’art. Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle decline vers l’indiscretion et incivilité. Mais, outre ce que je suis ainsi faict, je n’ay pas l’esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en eschaper par quelque destour, ny pour feindre une verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte, ny certes assez d’asseurance pour la maintenir ; et fois le brave par foiblesse. Parquoy je m’abandonne à la nayfveté et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par discours, laissant à la fortune d’en conduire l’evenement. Aristippus disoit le principal fruit qu’il eut tiré de la philosophie, estre qu’il parloit librement et ouvertement à chacun. 

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Confession :

Il faut que j’en conte quelques exemples. Je suis né et nourry aux champs et parmy le labourage ; j’ay des affaires et du mesnage en main, depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys, m’ont quitté leur place. Or je ne sçay conter ny à get ny à plume ; la pluspart de nos monnoyes, je ne les connoy pas ; ny ne sçay la difference de l’un grain à l’autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n’est par trop apparente, ny à peine celle d’entre les choux et les laictues de mon jardin. Je n’entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l’agriculture, et que les enfans sçavent ; moins aux arts mechaniques, en la trafique et en la connoissance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes ; ny à dresser un oiseau, ny à medeciner un cheval ou un chien. Et, puis qu’il me faut faire la honte toute entière, il n’y a pas un mois qu’on me surprint ignorant dequoy le levain servoit à faire du pain, et que c’estoit que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athenes une aptitude à la mathematique en celuy à qui on voioit ingenieusement agencer et fagotter une charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy une bien contraire conclusion : car qu’on me donne tout l’apprest d’une cuisine, me voilà à la faim.

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Nous reconnaissons aisément chez les autres l’avantage du courage, de la force corporelle, de l’expérience, de l’adresse, de la beauté, mais l’avantage du jugement, nous ne le cédons à personne.

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Les plus fermes idées que j’aie, et les plus générales, sont celles qui, pour ainsi dire, naquirent avec moi. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, par une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite. Par la suite, je les ai établies et confortées par l’autorité d’autrui, et par les sains exemples des anciens, auxquels je me suis trouvé en conformité de jugement. Ceux-là m’en ont assuré la prise et m’en ont rendu la jouissance et la possession plus claires.

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Montaigne revient à nouveau à l’éducation : nous savons décliner vertu, à défaut de savoir l’aimer. Si nous ne savons, par effet et par expérience, ce que c’est que prudence, nous le savons du moins par la grammaire et par coeur.

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Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m’estre entretenu tant d’heures oisives, à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent me testonner et composer, pour m’extraire, que le patron s’en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre, que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur : D’une occupation propre : Membre de ma vie : Non d’une occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres livres.

Ay-je perdu mon temps, de m’estre rendu compte de moy, si continuellement ; si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s’examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouvrage, et son mestier : qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force.

Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans : fuyent à laisser trace de soy : et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d’un autre.

Combien de fois m’a cette besongne diverty de cogitations ennuieuses ? (et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles) Nature nous a estrenez d’une large faculté à nous entretenir à part : et nous y appelle souvent, pour nous apprendre, que nous nous devons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resver mesme, par quelque ordre et project, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. 

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[du mensonge] Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société tout entière. C’est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement de notre âme. S’il nous fait défaut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre organisation politique.

[sur le plaisir mélangé] l’homme en tout et partout n’est que rapiècement et bigarrure.

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Pour l’usage de la vie et pour le service du commerce public, il peut y avoir de l’excès dans la pureté et la perspicacité de nos esprits. Cette clarté pénétrante a trop de subilité et de curiosité. Il faut les appensantir et les émousser pour les rendre plus obéissants à l’exemple et à la pratique ; et les épaissir et obscurcir pour les proportionner à notre vie ténébreuse et terrestre. Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser une bonne et grande part aux droits de la fortune. (…) Qui recherche et embrasse toutes les circonstances et toutes les conséquences d’une affaire, il entrave son choix.

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[Vieillesse] C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et plusieurs soucis dont la vie est inquiétée : le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. Celui-ci apprend à parler lorsqu’il lui faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer en tout temps l’étude, non pas l’écolage. La sotte chose qu’un vieillard abécédaire !

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[sur la santé] La volupté, la sagesse, la science et la vertu sans elle se ternissent et s’évanouissent, et aux discours les plus fermes et les plus tendus que la philosophie nous veuille imprimer en sens contraire, nous n’avons qu’à opposer l’image d’un Platon frappé d’épilepsie ou d’apoplexie et de le mettre au défi, dans cette hypothèse, d’appeler à son secours les riches facultés de son âme.

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[Dernier chapitre du livre II] Quel que je sois, je veux l’être ailleurs que sur le papier. Mon art et mon industrie ont été employés à me faire valoir moi-même ; mes études, à m’apprendre à faire, et non à écrire. J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. J’ai désiré du talent pour le service de mes commodités présentes et substantielles, non pour en faire un magasin et une réserve pour mes héritiers.

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La gloire, fût-elle celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée pour un homme de mon humeur si elle lui coûte trois bons accès de colique. La santé, par Dieu !

Montaigne – Livre I

Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon ce que je suis. Je crois aisément qu’il diffère de moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait, et je crois et je conçois mille façons de vie contraires et au rebours du commun. Chez nous, je reçois d’autant plus facilement la différence que la ressemblance. Je décharge autant qu’on veut un autre être de mes conditions et de mes principes et je le considère simplement en lui-même, en l’étoffant sur son propre modèle.

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Et je hais nos gens qui supportent plus malaisément une robe qu’une âme de travers, et qui jugent à quel homme ils ont affaire à sa façon de faire révérence, à son maintien et à ses bottes.

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Toutes les passions qui se laissent goûter et digérer ne sont que médiocres.

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Nous voyons que l’âme dans ses passions se pipe elle-même en se dressant des sujets faux et fantastiques, même contre sa propre créance, plutôt que de rester sans agir contre quelque chose.

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Nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit.

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En commentant la fameuse anecdote de Solon sur le bonheur, Montaigne écrit :

Je trouve vraisemblable qu’il ait regardé plus avant et voulu dire que ce même bon heur de notre vie qui dépend de la tranquillité et du contentement d’un esprit bien né et de la résolution et de l’assurance d’une âme réglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans doute le plus difficile. Dans tout le reste il peut y avoir du masque : ou ces beaux discours de la philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents, en ne nous essayant pas jusqu’au vif, nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais dans ces dernières répliques échangées entre la mort et nous, il n’y a plus moyen de feindre, il faut parler français, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voilà pourquoi c’est à ce dernier trait qu’il faut toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C’est le maître jour, c’est le jour juge de tous les autres, c’est le jour, dit un ancien qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du coeur.

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A propos de la mort :

Il faut être toujours botté et prêt à partir autant qu’il est en nous, et surtout veiller à n’avoir alors affaire qu’à soi.

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Il ne faut rien projeter de si longue haleine, ou du moins avec une telle ardeur qu’on se passionne d’en voir la fin. Je veux qu’on agisse et qu’on allonge les actions de la vie autant qu’on peut et que la mort me trouve plantant mes choux mais insoucieux d’elle, et plus encore de mon jardin inachevé.

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Anecdote de mort lumineuse : “l’autre répondit à son confesseur qui lui promttait qu’il souperait ce jour-là avec notre Seigneur : “Allez-y donc vous-même, car pour ma part, je jeûne.”

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Qui apprendrait aux hommes à mourir leur apprendrait à vivre.

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Tout ce que vous vivez, vous le dérobez à la vie ; c’est à ses dépens. Le continuel ouvrage de votre vie, c’est de bâtir la mort.

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Si vous avez fait profit de la vie, si vous en êtes repu, allez-vous-en satisfait :

Que ne sors-tu content du banquet de la vie ?

Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous importe de l’avoir perdue ? A quoi bon la vouloir encore ? La vie n’est en soi ni bien ni mal ; c’est la place du bien ou du mal, selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu : un jour est égal à tous les autres.

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Ceux qui conseillent aux princes une défiance si attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur conseillent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se fait sans hasard.

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Mais d’où peut venir qu’une âme riche de la connaissance de tant de choses n’en deviennent pas plus vive et plus éveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi, sans s’amender, les discours et les jugements des meilleurs esprits que le monde ait portés, j’en suis encore à me le demander. (…) Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent avec trop d’eau et les lampes avec trop d’huile, autant en fait l’esprit avec trop d’étude et de matière, qui, occupé et embarrassé par une grande diversité de choses, perd le moyen de se démêler et que cette charge le tient courbé et accroupi.

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Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du gain et le portent au bec sans le tâter pour en faire la becquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent.

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L’honneur de la vertu consiste à combattre, non à battre.

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Face au mal ambiant : “il faut, ou imiter les vicieux, ou les haïr. Les deux partis sont dangereux, et de leur ressembler parce qu’ils sont beaucoup, et d’en haïr beaucoup parce qu’ils sont différents.”

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Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulin qui en était l’évêque, qui y avait tout perdu et qui était leur prisonnier, priait ainsi Dieu : “Seigneur, garde-moi de ressentir cette perte, car tu sais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moi”.

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Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout la santé si l’on peut, mais non pas s’y attacher de manière que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, dans laquelle nous établissions notre vraie liberté, notre principale retraite et notre solitude. C’est là qu’ils nous faut tenir notre entretien ordinaire de nous avec nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication de chose étrangère n’y trouve place, discourir et rire comme si nous étions sans femme, sans enfants, et sans biens, san train et sans valets, afin que, quand il nous arrivera de les perdre, il ne soit pas nouveau pour nous de nous en passer.

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Dans nos actions accoutumées, sur mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celui que tu vois grimpant en haut des ruines de ce mur, furieux et hors de soi, en butte à tant d’arquebusades, et cet autre, couvert de cicatrices, transi et pâle de faim qui est bien résolu à crever plutôt qu’à lui ouvrir la porte, penses-tu qu’ils soient là pour eux ? Non, mais ils y seront pour tel que d’aventure ils ne virent jamais, qui ne se met nullement en peine de leur fait et vit plongé pendant ce temps dans l’oisiveté et les délices ! Celui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit de son cabinet d’étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles ! Il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute et la vraie orthographe d’un mot latin !

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Il faut dénouer ces obligations si fortes et désormais aimer ceci ou cela, mais n’épouser rien que soi. C’est-à-dire : que le reste soit à nous, mais non pas joint et collé de façon telle qu’on ne puisse l’en déprendre sans nous écorcher et nous arracher du même coup quelque pièce de ce qui est proprement nôtre. La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

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D’embesognement et d’occupation, il ne faut réserver qu’autant seulement qu’il en est besoin pour nous tenir en haleine et pour nous garantir des incommodités que traîne après soi l’autre extrémité d’une oisiveté lâche et assoupie.

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Montaigne attaque les prétentions de Cicéron et de Pline pour avoir fait publier leurs lettres :

Sied-il pas bien à deux consuls romains, souverains magistrats de la chose publique impératrice du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice ?

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Je hais à mort de sentir le flatteur, ce qui fait que je prends naturellement un parler sec, rond et cru qui, pour qui ne me connaît pas par ailleurs, tire un peu vers le dédaigneux. J’honore le plus ceux à qui je fais le moins d’honneurs, et quand mon âme marche en grande allégresse, j’oublie les pas de convenance : je m’offre maigrement et fièrement à ceux à qui je suis le plus acquis, et je me découvre le moins à ceux à qui je me suis le plus donné. Il me semble qu’ils doivent le lire dans mon coeur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ce que je conçois. Pour donner bienvenue, prendre congé, remercier, saluer, présenter mes services, et pour tous les compliments verbeux de ce genre que réclament les lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connais personne qui soit aussi sottement stérile que moi dans son langage. Et je n’ai jamais été amené à faire des lettres de faveur et de recommandation sans que celui pour qui c’était ne les ait trouvées sèches et sans vigueurs.

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Pourquoi, quand vous évaluez un homme, l’estimez-vous tout enveloppé et empaqueté ? (…) C’est le prix de l’épée que vous cherchez, non celui du fourreau.

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La façon dont nos lois essaient de régler les folles et vaines dépenses de table et de vêtements semble être contraire à sa fin. Le vrai moyen, ce serait de faire naître chez les hommes le mépris de l’or et de la soie, comme des choses vaines et inutiles.

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A propos des changements de coutume et de la mode : la façon présente de se vêtir lui fait sur le champ condamner l’ancienne avec une résolution si forte et un consentement si universel que vous diriez que c’est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l’entendement. Parce que notre changement est en cela si subit et si prompt que l’invention de tous les tailleurs du monde ne saurait fournir assez de nouvelletés, force est que bien souvent les formes méprisées reviennent en crédit, et que celles-là mêmes tombent en mépris tantôt après, et que le jugement d’un même homme adopte en l’espace de quinze ou vingt ans deux ou trois opinions non diverses seulement, mais contraires, avec une inconstance et une légèreté incroybales.

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Jolie introduction du chapitre de “Démocrite et Héraclès” : Je me hasarderais à traiter à fond quelque matière si je me connaissais moins et si je me trompais sur mon impuissance.”

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J’aime mieux la première humeur [rire], non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse et qu’elle nous condamne plus que l’autre, car il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon ce que nous méritons. La plainte et la commisération sont mêlées de quelque estime qu’on a pour la chose qu’on plaint.

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Les simples paysans sont d’honnête gens, et d’honnêtes gens aussi les philosophes, ou bien ce que notre temps nomme des natures fortes et claires, enrichies par une large instruction dans les sciences utiles. Quant aux métis, qui ont dédaigné le premier siège de l’ignorance des lettres, mais qui n’ont pu rejoindre l’autre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d’autres), ils sont dangereux, ineptes, importuns : ceux-ci troublent le monde. C’est pour cela que pour, pour ma part, je me recule autant que je puis au stade premier et naturel, d’où j’ai essayé bien en vain de partir.

Montaigne – de l’institution des enfants

A propos de ceux qui ont la manie de citer les Grands : “N’ayant rien de vaillant par où se produire, ils cherchent à se présenter avec une valeur purement empruntée”.
“Quelles que soient ces inepties que j’écris, je n’ai pas délibéré de les cacher, non plus que je ne le ferais d’un mien portrait chauve et grisonnant où le peintre aurait mis non un visage parfait, mais le mien. Car ce sont ici mes humeurs et mes opinions. Je les donne pour ce que je crois, non pour ce qui est à croire. Je ne vise ici qu’à découvrir qui je suis moi-même, moi qui d’aventure serai autre demain si de nouvelles leçons ne me changent. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui.”

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Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage.

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Qu’il ne lui demande pas [le maître] seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie.

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Qu’on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s’il peut, sinon il demeurera en doute.

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Dans cette école du commerce des hommes, j’ai souvent remarqué ce vice qu’au lieu de chercher à connaître l’autre, nous ne travaillons qu’à nous faire connaître, et nous sommes plus soucieux de débiter notre marchandise que d’en acquérir de nouvelle. Le silence et la modestie sont des qualités très commodes à la conversation. On dressera cet enfant à épargner et ménager son savoir quand il en aura acquis, à ne se formaliser des sottises et des fables que l’on dira en sa présence, car c’est une incivile importunité de s’en prendre à tout ce qui n’est pas de notre goût. Qu’il se contente de se corriger lui-même, et qu’il ne semble pas reprocher à autrui tout ce qu’il se refuse à faire, ni contrevenir aux moeurs publiques. Qu’il fuie ces mines à vouloir régenter le monde, si inciviles, et cette puérile ambition de vouloir paraître plus fin en se montrant différent, et de prétendre s’acquérir par ses critiques la réputation d’avoir quelque mérite particulier, comme si ce fût une rare marchandise que les critiques et les nouvelletés.

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Qu’on lui fasse entendre que confesser la faute qu’il découvrira dans son propre raisonnement, encore qu’elle ne soit aperçue que par lui, est une preuve de jugement et de sincérité, quui sont les principales qualités qu’il recherche ; que s’opiniâtrer et contester sont des manières communes, plus apparentes chez les âmes les plus basses ; que se raviser et se corriger, qu’abandonner un mauvais parti dans le fort de son ardeur, ce sont des qualités rares, fortes et philosophiques.

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Il sondera la portée de chacun : un bouvier, un maçon, un passant, il faut tout mettre en besogne, et emprunter à chacun selon sa marchandise, car tout sert en ménage, la sottise même, et la faiblesse d’autrui lui servira d’instruction.

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C’est un accident singulier que les choses dans notre siècle en soient là que la philosophie soit, jusque pour les gens d’entendement, un nom vain et chimérique qui ne se trouve d’aucun usage et de nul prix pour l’opinion comme de fait. Je crois que les ergotismes en sont la cause qui ont envahi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et sous un visage renfrogné, sourcilleux et terrible : qui me l’a masquée de ce faux visage pâle et hideux ? Il n’est rien de plus gai, de plus gaillard, de plus enjoué, et peu s’en faut que je ne dise folâtre. Elle ne prêche que fête et bon temps!

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Ceux qui ont approché la vertu tiennent au rebours qu’elle loge sur un beau plateau, fertile et fleurissant, d’où elle voit bien sous soi toutes choses, mais qui en connait l’adresse peut y arriver par des routes ombragées, gazonnées et fleurant doux, de façon plaisante, et par une pente facile et unie, comme l’est celle des voûtes célestes. Pour n’avoir pas hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse, pareillement, et courageuse, ennemie avouée et irréconliable de l’aigreur, du déplaisir, de la crainte et la contrainte, qui a pour guide Nature, Fortune et Volupté pour compagnes, ils sont allés avec leur faiblesse feindre cette sotte image, triste, querelleuse, dépite, menaçante, mineuse, et la placer sur un rocher à l’écart, au milieu des ronces, fantôme propre à frapper les gens de stupeur !

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Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies.

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Par rapport à la fausse sophistication du langage : puissé-je ne m’être servi que de ceux qui servent aux halles à Paris ?

Montaigne

Ô frère, toi que plaint mon déplorable cœur,
Avec toi s’en sont allés tous les moments de bonheur
Dont ta douce amitié avait nourri ma vie,
Ta mort, ô mon doux frère, brise tous mes plaisirs,
Mon âme avec la tienne s’est entière ensevelie,
Et depuis que tu n’es plus j’ai vu de mon cœur s’enfuir
Tout cela que j’aimais et les joies de ma vie ;
Pourrais-je te parler ? Ta voix faudra-t-il que je l’oublie ?
O frère qui m’était bien plus cher que mes jours,
Je ne te verrai pus ! Du moins t’aimerai-je toujours.