Seigneur, donne à chacun sa propre mort…

Seigneur,
donne à chacun sa propre mort
O Seigneur donne à chacun sa propre mort
Sa mort qui vienne de sa propre vie
Où il connut amour, sens et détresse
Car nous ne sommes que l’écorce et la feuille.
La grande mort, que chacun porte en lui,
Là est le fruit autour de qui tout gravite.
Seigneur, accorde-nous le savoir et la force
D’ouvrir et de lier nos vies en espaliers
Pour lesquels fleurira un printemps
plus précoce.
Car ce qui fait la mort étrange et difficile,
C’est qu’au lieu de la nôtre arrive l’imprévue,
L’authentique, la vraie n’ayant pas su mûrir


(…)


Ressuscite pour l’homme en son cœur
la merveille
De l’enfance éblouie et les contes secrets,
Comme aux primes années
où la pensée s’éveille.
Et donne-lui alors de veiller jusqu’à l’heure
Où il enfantera une Mort souveraine,
Comme un parc murmurant
ou comme un voyageur
Retour d’une contrée lointaine

Le livre de la pauvreté et de la mort

Fais Seigneur…

Fais, Seigneur, qu’un homme soit saint et grand
et donne-lui une nuit profonde, infinie,
où il ira plus loin qu’on ait jamais été ;
donne-lui une nuit où tout s’épanouisse,
et que cette nuit soit odorante comme des glycines,
et légère comme le souffle des vents.
et joyeuse comme Josaphat.

Fais qu’il parvienne enfin à la maturité,
qu’il soit si vaste que l’univers suffise à peine à le vêtir ;
et permets-lui d’être aussi seul qu’une étoile
pour qu’aucun regard ne vienne le surprendre
à l’heure où son visage change, bouleversé.

Fais que le temps de son enfance ressuscite dans son cœur ;
Ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles
de ses premières années pleines de pressentiments.

Fais qu’il lui soit permis de veiller jusqu’à l’heure
où il enfantera sa propre mort,
plein d’échos comme un grand jardin
ou comme un voyageur qui revient de très loin…

Tiens-nous éveillés, une fois au moins ;
révèle ce qui gît au fond de nous.

Ne nous force plus à enfanter dans la souffrance ;
donne à notre enfantement un sens plus lourd.

Toi qui peux tout, plutôt que d’exaucer le rêve
de la femme qui croit porter Dieu dans son sein,
fais-nous connaître enfin l’homme dans sa vérité,
l’homme qui porte en lui sa propre mort,
montre-nous le chemin qui mène à lui
et délivre-nous des mains acharnées à sa perte

Le Livre de la Pauvreté et de la mort

Extraits des élégies de Duino

Septième élégie

Etre ici est splendeur. Vous l’avez su, jeunes filles, vous aussi
qui sembliez en manque, naufragées – vous, dans les plus basses
ruelles des villes, purulentes, ou livrées
au déchet. Car, à chacune, une heure, peut être pas
une heure pleine, un laps à peine mesure
en mesures de temps entre deux instants aura échu,
où avoir une vie. Tout avoir. De la vie plein les veines.
Mais nous oublions vite ce que le voisin rieur 
ne nous confirme ou ne nous envie pas. Nous voulons voir
les choses devant nous, quand le plus visible bonheur
ne se livre que si nous le transformons en nous.

Huitième élégie

Qui nous a retournés de la sorte, que nous
ayons, quoi que nous fassions, l’attitude 
de quelqu’un qui s’en va ? Et, comme sur 
la dernière hauteur qui montre encore une fois
sa vallée toute entière, il s’arrête, s’attarde -,
ainsi vivons-nous, à chaque instant prenant congé. 

Neuvième élégie

C’est ici le temps du dicible, ici sa patrie. 
Parle et professe. 

Loue à l’ange le monde, non pas l’indicible, car lui, 
tu ne peux l’éblouir d’émois sublimes ; dans l’univers
à ses sens plus sensible, tu es novice. Donc, montre-lui
le simple, tout ce qui, modelé d’âge en âge,
vit comme nôtre, à portée de la main et dans nos yeux.
Dis-lui les choses. Il s’arrêtera, étonné, comme tu t’arrêtas
devant le cordier de Rome, ou le potier au bord du Nil.
Dis lui combien heureuse peut être une chose, innocente, nôtre,
comment la plaintive douleur elle-même s’évanouit en forme pure,
sert comme une chose, ou meurt dans une chose – et de l’autre côté,
émane, radieuse, du violon. – Et ces choses, qui vivent
d’adieu, comprennent que tu les célèbres ; passagères,
Elles nous croient, nous les plus passagers, un pouvoir de sauver.
Nous voulons, nous devons, dans l’invisible coeur, les changer
entièrement – infiniment – en nous ! Qui que nous soyons à la fin.

Dixième élégie

Qu’un jour enfin, trouvée l’issue de l’étude acharnée,
je chante gloire et joie à des anges approbateurs.
Que des marteaux de mon coeur, frappés clair,
aucun ne faille sur des cordes lâches, indécises 
ou qui cassent. Que ma face fluviale
me rende plus resplendissant ; que les pleurs inapparents
fleurissent. Comme alors vous me serez chères, ô nuits,
chagrinées. Que ne vous ai-je, inconsolables soeurs,
accueillies plus agenouillé, que ne me suis-je, en vos cheveux dénoués,
mieux dénoué ! Nous les gaspilleurs de souffrances.
Qui d’avance leur demandons, dans leur triste durée,
Si d’aventure elles ne vont pas cesser. Elles sont pourtant
notre vert hivernal, notre sombre pervenche,
l’un des temps de l’année intime – non pas rien
que temps, mais lieu, séjour, camp, sol et demeure.

(…)

Dans le monde des hommes, il arrive qu’on trouve un fragment de douleur originelle, poli,

ou d’un ancien volcan, quelque scorie de colère pétrifiée

et nous qui pensons le bonheur 

comme ascendant, nous sentirions en nous

ce mouvement qui presque nous confonds

quand une chose heureuse tomhe

Ainsi donc…

Ainsi donc : cela sort de moi et cela se
dilue dans l’air et dans les sensibles bosquets,
cela, léger, m’échappe et cesse d’être à moi
et brille, de ne rencontrer aucun refus.

De moi sans trêve cela se détache,
je ne veux pas partir, j’attends, je tarde,
mais la hâte est dans toutes mes limites,
elles se ruent et déjà sont là-bas.

Même dans le sommeil. Rien assez ne nous lie.
Milieu docile en moi, noyau trop faible
pour maintenir sa chair. Fuite et envol
de tous les points de toute ma surface.

Ce qui prend forme là et me ressemble
et, tremblant monte en signes pleins de larmes,
a pu peut être ainsi dans une femme
renaître, mais restait hors de portée,

si loin que j’aille le poursuivre en elle.
Maintenant c’est couché sur l’eau éparse,
indifférente, et sous ma couronne de roses,
je puis longtemps le contempler, surpris.

Là ce n’est pas aimé. Il n’y a là-dessous
que pierres impassibles écroulées,
et je vois bien à quel point je suis triste.
Fut-ce là mon image dans ses yeux ?

Se changeait-elle ainsi, peu à peu dans son rêve,
en douce peur? Je pressens presque la sienne.
Car, lorsque je me perds en mon regard,
je pourrais croire que je suis meurtrier.

Fleur, vigne et fruit,

Fleur, vigne et fruit, notre lien existe avec eux.
Leur langage n’est pas que celui des saisons.
De l’ombre monte un faste de couleurs, en elles ce qui éclate est peut être la jalousie

Des morts, des morts qui font la force de la terre.
Quel savoir avons-nous de la part qu’ils y prennent ? 
Leur moelle en liberté, ils ont depuis longtemps 
leur façon d’en doter, d’en imprégner la glaise.

Reste alors la question : le font-ils de bon gré?
Ce fruit est-il de suite, œuvre de grands esclaves, 
Plein et dense expédié là-haut, vers nous leurs maîtres ?

Les maîtres, serait-ce eux, dormant près des racines, 
et de leur superflu nous accorderaient-ils
cette chose entre force muette et baiser?

(Rilke)

Salut à l’esprit

Salut à l’esprit, qui sait nous unir,
Car nous ne vivons vraiment qu’en figures.
A pas menus les horloges ne font
Que côtoyer nos véritables jours.

Sans que notre lieu vrai nous soit connu,
Notre action provient d’un rapport réel.
L’antenne entre en contact avec l’antenne,
Et le porteur, c’était au loin le vide…

Pure tension. Ô musique des forces !
N’est ce pas grâce aux besognes futile
Qu’est détourné de toi le moindre trouble ?

Le paysan a beau veiller à tout,
Là où le grain en été se transforme, 
Jamais il n’y suffit. La terre donne.

Rilke

Il serait temps maintenant que les dieux…

Il serait temps maintenant que les dieux
sortent des choses habitées…
Et qu’ils renversent chaque mur
dans ma maison. Nouvelle face. Le vent seul
que ferait cette page en tournant, suffirait
à retourner comme une motte l’air : 
champ nouveau pour le souffle. Vous, dieux !
souvent-venus, qui dormez dans les choses,
qui vous levez gaiemet, qui vous lavez le cou
et le visage aux sources que nous devinons, 
qui ajoutez légèrement votre fraîcheur
à ce qui semble plein, au plein de notre vie ;
que ce soit encore une fois votre matin.
Nous répétons. Vous seuls êtes premiers.
Le monde en même temps que vous se lève ; aux cassures
de nos échecs brille un commencement

Où, dans quels grands jardins paisibles…

Où, dans quels grands jardins si arrosés qu’ils sont comme ivres,
sur quels arbres, de quelles fleurs tendrement effeuillées, 
où mûrit-il, l’étrange fruit de la consolation ?
Mais tu vas en trouver, peut être, un précieux, dans l’herbage

piétiné de ta pauvreté. De l’une à l’autre fois
tu t’émerveilleras que le fruit soit de grosseur telle,
que sa chair soit fraicheur, que plus que douce en soit la peau,
et que l’insouci de l’oiseau ne l’ait pris avant toi,

le ver jaloux non plus. Arbres fécondés par des anges, 
soignés curieusement par de lents jardiniers secrets, nous portez-vous vos fruits sans nous appartenir ?

Avons-nous jamais pu, nous les ombres et nous les schèmes,
par nos actes mûris trop tôt et trop tôt desséchés,
troubler l’égalité de ces étés paisibles?

Muscle floral …

Muscle floral, ouvrant à l’anémone
Par lents degrés le matin des prairies, 
Jusqu’à ce qu’en son sein les cieux déversent

Leur clarté, leur pleine polyphonie, 
Muscle tendu de l’accueil infini 
Au cœur de cet astre en fleur,
Accablé parfois de tant d’abondance

Que c’est à peine, au signal du couchant,
Si les plus loin rebords de tes pétales
Peuvent alors se replier vers toi : 
Force et décision, toi, de tant de mondes !

Nous, les violents, nous durons plus longtemps.
Mais quand, dans quelle existence entre toutes, nous ouvrons nous enfin pour accueillir ? 

Rilke