Extraits des élégies de Duino

Septième élégie

Etre ici est splendeur. Vous l’avez su, jeunes filles, vous aussi
qui sembliez en manque, naufragées – vous, dans les plus basses
ruelles des villes, purulentes, ou livrées
au déchet. Car, à chacune, une heure, peut être pas
une heure pleine, un laps à peine mesure
en mesures de temps entre deux instants aura échu,
où avoir une vie. Tout avoir. De la vie plein les veines.
Mais nous oublions vite ce que le voisin rieur 
ne nous confirme ou ne nous envie pas. Nous voulons voir
les choses devant nous, quand le plus visible bonheur
ne se livre que si nous le transformons en nous.

Huitième élégie

Qui nous a retournés de la sorte, que nous
ayons, quoi que nous fassions, l’attitude 
de quelqu’un qui s’en va ? Et, comme sur 
la dernière hauteur qui montre encore une fois
sa vallée toute entière, il s’arrête, s’attarde -,
ainsi vivons-nous, à chaque instant prenant congé. 

Neuvième élégie

C’est ici le temps du dicible, ici sa patrie. 
Parle et professe. 

Loue à l’ange le monde, non pas l’indicible, car lui, 
tu ne peux l’éblouir d’émois sublimes ; dans l’univers
à ses sens plus sensible, tu es novice. Donc, montre-lui
le simple, tout ce qui, modelé d’âge en âge,
vit comme nôtre, à portée de la main et dans nos yeux.
Dis-lui les choses. Il s’arrêtera, étonné, comme tu t’arrêtas
devant le cordier de Rome, ou le potier au bord du Nil.
Dis lui combien heureuse peut être une chose, innocente, nôtre,
comment la plaintive douleur elle-même s’évanouit en forme pure,
sert comme une chose, ou meurt dans une chose – et de l’autre côté,
émane, radieuse, du violon. – Et ces choses, qui vivent
d’adieu, comprennent que tu les célèbres ; passagères,
Elles nous croient, nous les plus passagers, un pouvoir de sauver.
Nous voulons, nous devons, dans l’invisible coeur, les changer
entièrement – infiniment – en nous ! Qui que nous soyons à la fin.

Dixième élégie

Qu’un jour enfin, trouvée l’issue de l’étude acharnée,
je chante gloire et joie à des anges approbateurs.
Que des marteaux de mon coeur, frappés clair,
aucun ne faille sur des cordes lâches, indécises 
ou qui cassent. Que ma face fluviale
me rende plus resplendissant ; que les pleurs inapparents
fleurissent. Comme alors vous me serez chères, ô nuits,
chagrinées. Que ne vous ai-je, inconsolables soeurs,
accueillies plus agenouillé, que ne me suis-je, en vos cheveux dénoués,
mieux dénoué ! Nous les gaspilleurs de souffrances.
Qui d’avance leur demandons, dans leur triste durée,
Si d’aventure elles ne vont pas cesser. Elles sont pourtant
notre vert hivernal, notre sombre pervenche,
l’un des temps de l’année intime – non pas rien
que temps, mais lieu, séjour, camp, sol et demeure.

(…)

Dans le monde des hommes, il arrive qu’on trouve un fragment de douleur originelle, poli,

ou d’un ancien volcan, quelque scorie de colère pétrifiée

et nous qui pensons le bonheur 

comme ascendant, nous sentirions en nous

ce mouvement qui presque nous confonds

quand une chose heureuse tomhe

Leave a comment