Dans l’attente de Dieu – Simone Weil

Dans un poème, si l’on demande pourquoi tel mot est à tel endroit, et s’il y a une réponse, ou bien le poème n’est pas de premier ordre, ou bien le lecteur n’a rien compris. Pour un poème vraiment beau, la seule réponse c’est que le mot est là parce qu’il convenait qu’il y fût. La preuve de cette convenance, c’est qu’il est là, et que le poème est beau. Le poème est beau, c’est à dire que le lecteur ne souhaite pas qu’il soit autre. La question de Beaumarchais : “pourquoi ces choses et non pas d’autres?” n’a jamais de réponse, parce que l’univers est vide de finalité. L’absence de finalité, c’est le règne de la nécessité. Le malheur force à sentir avec toute l’âme la force de la finalité. Si l’orientation de l’âme est l’amour, plus on contemple la nécessité, plus on serre contre soi, à même la chair, la dureté et le droit métalliques, plus on s’approche de la beauté du monde. C’est ce qu’éprouve Job. C’est parce qu’il fut si honnête dans sa souffrance, parce qu’il n’admit en lui-même aucune pensée susceptible d’altérer la vérité, que Dieu descendit vers lui pour lui révéler la beauté du monde. Toutes les fois qu’un homme s’élève à un degré d’excellence qui fait de lui par participation un être divin, il apparaît en lui quelque chose d’impersonnel, d’anonyme. Sa voix s’enveloppe de silence. Cela est manifeste dans les grandes oeuvres de l’art et de la pensée, dans les grandes actions des saints et dans leurs paroles. Tout être humain est enraciné ici bas par une certaine poésie terrestre, reflet de la lumière céleste, qui est son lien plus ou moins vaguement senti avec sa patrie universelle.

La pitié dangereuse

“Il y a deux sortes de pitié: L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces et même au-delà.”

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J’entends mon cœur frapper contre mes cotes comme sur du bois

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J’avais toujours cru jusqu’alors, avec mon peu d’expérience, que la pire souffrance était celle de l’amour non partagé. Je me rendais compte maintenant qu’il en existait une plus terrible encore : être aimé contre sa volonté et ne pas pouvoir se défendre contre cette passion qui vous importune et vous harcèle; voir à côté de soi un être humain se consumer au feu de son désir et assister impuissant à ses tourments, sans avoir le pouvoir, la force, la possibilité de le arracher aux flammes qui le dévorent. Celui qui aime d’un amour malheureux peut arriver à dompter sa passion, parce qu’il n’est pas seulement celui qui souffre, il est aussi le créateur de sa propre souffrance. S’il n’y parvient pas, il souffre du moins par sa propre faute. Mais perdu sans recours, celui qui est l’objet d’un amour auquel il ne peut répondre, car ce n’est pas en lui qu’est la mesure et la limite de la passion mais en dehors de lui et de sa volonté. (…) et c’est un tourment à nul autre pareil, que cette culpabilité dans l’innocence.

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Le miracle qu’ils attendaient tous de moi ne s’était pas produit. Je n’étais plus Dieu, mais un petit homme insignifiant, qui faisait du mal avec sa faiblesse, avec sa pitié malsaine et destructrice

Jaccottet

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Là où la terre s’achève 
levée au plus près de l’air 
(dans la lumière où le rêve 
invisible de Dieu erre)
entre pierre et songeries 

cette neige : hermine enfuie 

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Les chèvres dans l’herbage 
sont une libation de lait

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Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre
On avance peu à peu
comme un colporteur
d’une aube à l’autre 



Peut il y avoir plus futile qu’une vie avec sa charge d’images, et pourtant on pressent un autre ordre de mesure. Tant de peine pour un nœud d’air! Si vite si aisément dénoue!

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Encore, de nouveau, ce soir, cette rumeur
Désespérée et vaine contre ce qui l’alimente,
Parole fille de la mort contre la mort
Engendrée et détruite ensemble par la mort
Bruit de mouches perpétuel et sans pouvoir
Contre la pourriture de la chair
Et la splendeur surplombante du jour.

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Le quotidien : allumer le feu (et il ne prend pas du premier coup, parce que le bois est humide, il aurait fallu l’entasser dehors, cela aurait pris du temps), penser aux devoirs des enfants, à telle facture en retard, à un malade à visiter. Comment la poésie s’insère-t-elle dans tout cela ? Ou elle est ornement, ou elle devrait être intérieur à chacun de ces gestes ou actes : c’est ainsi que Simone Weil entendait la religion, que Michel Deguy entend la poésie, que j’ai voulu l’entendre. Reste le danger de l’artifice, d’une sacralisation appliquée, laborieuse. Peut être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire : la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c’est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut être même faudrait-il consentir à lui laisser ce caractère d’exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu’on peut, tant bien que mal. Sinon, risque d’apparaître le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s’isoler, en « oraison (ce qui gêne quelquefois chez Rilke). Pour moi, du moins, je dois accepter plus de faiblesse.

Mauriac

Mort de Blum

“Il avait encore des adversaires, mais à part des communistes il n’avait plus d’ennemi. Il appartient à ce très petit nombre d’êtres dont la vie, quand on la considère du dehors, apparaît comme une lente montée, comme un perfectionnement continu. “Vivre avilit” : ce raccourci sinistre de Régnier ne vaut pas pour Léon Blum. Il n’est pas sorti désespéré de ce monde recru d’horreur… Le passage de Léon Blum au pouvoir fut une occasion manquée… Mais c’est sa grandeur de n’avoir pas cédé à l’amertume ni conclu de l’échec d’une génération à celui de la destinée humaine. L’exemple de Léon Blum nous rappelle que l’ennoblissement est possible, et qu’en dépit de toutes les défaites, la vie est une partie, que jusqu’à la fin, nous restons libres de gagner.”

Blum

Pour moi, je suis vieux, et je ne toucherai pas la terre promise. Je ne verrai pas l’union parfaite des peuples dans la justice et dans la paix. Je ne verrai pas, selon l’image du poète, les nations assises autour de leur foyer commun “comme des sœurs autour de l’âtre”, mais ce qui fait la noblesse de l’homme c’est de prévoir, c’est d’espérer, c’est d’anticiper, c’est de travailler à une œuvre qu’il ne contemplera pas achevée et dont il ne profitera pas lui-même.

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Nous avons apporté une véritable révolution dans la condition juridique, morale et matérielle des travailleurs de ce pays. Et puis, c’était peut être plus sensible il y a un an qu’aujourd’hui, mais si l’on veut bien regarder autour de soi, c’est bien sensible encore : je crois que nous avons rajeuni ce pays. Je crois que nous lui avons rendu l’alacrité, la confiance en lui-même, le sens de la vie. Nous avons fait cela sur la jeunesse, nous l’avons fait sur l’âge adulte. Par le changement même que nous apportions dans la condition des hommes, nous avons appris à des masses entières à reprendre un contact avec la nature, avec l’air, avec le soleil, avec toutes les formes de la vie, celles que l’homme a créées, avec la culture, avec l’art, avec les connaissances humaines de toutes sortes. (congrès de Royan, 1938)

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Illégal dans son principe, le procès qui m’est fait est donc arbitraire dans son application à ma personne. Mais, pour achever de le caractériser, je tiens à rappeler une considération d’un ordre encore plus élevé à mes yeux. Dans la Constitution Républicaine de 1875, la souveraineté appartient au peuple français. Elle s’exprime par le suffrage universel. Elle est déléguée au Parlement. Quand on impute une responsabilité pénale à un homme, à un chef de gouvernement, sans établir, et même sans alléguer contre lui, rien qui touche à sa personne, sans articuler un seul fait contraire à la probité, à l’honneur, au devoir professionnel d’application, de labeur, de conscience, quand on lui fait crime exclusivement d’avoir pratiqué la politique commandée par le suffrage universel souverain, contrôlée et approuve par le Parlement délégataire de la souveraineté, alors on dresse le procès, non plus de cet homme, non plus de ce gouvernement, mais du régime républicain lui-même. Ce procès, je suis fier d’avoir à le soutenir au nom des convictions de toute ma vie.

Le Gai Savoir

Autrefois, on voulait faire parler de soi: désormais, cela ne suffit plus, car le marché est devenu trop vaste, il faut faire crier

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Avarice de la nature : pourquoi la nature a-t-elle été si parcimonieuse envers l’homme qu’elle ne l’ait pas fait resplendir, celui-ci davantage, celui-là moins, chacun suivant selon son abondance de lumière intérieure ? Pourquoi les grands hommes ne possèdent ils pas dans leur ascension et leur déclin une visibilité aussi belle que le soleil? Comme toute vie parmi les hommes serait moins ambiguë!

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Prendre au sérieux. – L’intellect est chez la plupart une machine pesante, morne et grinçante que l’on a du mal à mettre en marche : ils parlent de « prendre la chose au sérieux » quand ils veulent travailler avec cette machine et penser pour de bon – oh, qu’il doit leur être incommode de penser pour de bon ! L’aimable  bête homme perd à chaque fois, semble-t-il, sa bonne humeur lorsqu’elle pense pour de bon : elle devient « sérieuse » ! Et « là où l’on trouve rire et gaieté, la pensée ne vaut rien » : – tel est le préjugé de cette bête sérieuse envers tout « gai savoir ». – Fort bien ! Montrons que c’est un préjugé !

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Loisir et oisiveté. – Il y a une sauvagerie à l’indienne, propre au sang indien, dans la manière dont les Américains courent après l’or : et leur course effrénée au travail – le vice propre au Nouveau Monde – commence déjà, par contagion, à rendre la vieille Europe sauvage et à répandre sur elle une absence d’esprit absolument stupéfiante. On a déjà honte, aujourd’hui, du repos ; la méditation prolongée provoque presque des remords. On pense la montre en main, comme on déjeune, le regard rivé au bulletin de la Bourse, – on vit comme un homme qui constamment « pourrait rater » quelque chose. « Faire n’importe quoi plutôt que rien» – ce principe aussi est une corde qui permet de faire passer de vie à trépas toute éducation et tout goût supérieur. Et de même que cette course des gens qui travaillent fait visiblement périr toutes les formes, de même, le sens de la forme lui-même, l’oreille et l’œil sensibles à la mélodie des mouvements, périssent également. La preuve en est la netteté pesante que l’on exige aujourd’hui partout, dans toutes les situations où l’homme veut se montrer probe envers l’homme, dans les rapports avec ses amis, les femmes, les parents, les enfants, les professeurs, les élèves, les dirigeants et les princes, – on n’a plus de temps ni de force pour les cérémonies, pour les détours dans l’obligeance, pour l’esprit dans la conversation et pour tout otium en général. Car vivre à la chasse au profit contraint continuellement à dépenser son esprit jusqu’à épuisement à force de constamment dissimuler, donner le change et prendre de vitesse : la véritable vertu est aujourd’hui de faire quelque chose en moins de temps qu’autrui. Et ainsi il n’y a que bien peu d’heures où l’on se permet la probité : mais on est alors fatigué et l’on aimerait non pas simplement se « laisser aller » mais se vautrer de tout son long, et de tout son large et de tout son poids. C’est en conformité avec ce penchant que l’on écrit aujourd’hui ses lettres ; lettres dont le style et l’esprit seront toujours le véritable « signe des temps ». Si l’on prend encore plaisir à la société et aux arts, c’est un plaisir comme s’en organisent des esclaves épuisés à force de travail. Oh, qu’ils sont peu exigeants en matière de « joie », nos hommes cultivés et incultes ! Oh, que de suspicion croissante envers toute joie ! Le travail ne cesse d’accaparer davantage toute la bonne conscience : le penchant à la joie s’appelle déjà « besoin de se divertir » et commence à avoir honte de lui-même. « On doit faire attention à sa santé » – dit-on lorsqu’on est surpris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, on pourrait bientôt en arriver au point où l’on ne céderait plus à un penchant pour la vita contemplavita (c’est-à-dire pour la promenade avec des pensées et des amis) sans mépris pour soi-même et mauvaise conscience. – Eh bien ! jadis, c’était l’inverse : c’est sur le travail que pesait la mauvaise conscience. Un homme bien né cachait son travail, (265) lorsque la nécessité le contraignait à travailler. L’esclave travaillait écrasé par le sentiment de faire quelque chose de méprisable : – le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable. « La noblesse et l’honneur n’habitent que l’otium et le bellum[90] » : voilà ce que faisait entendre la voix du préjugé antique !
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On doit apprendre à aimer. – Voici ce qui nous arrive dans la musique : on doit commencer par apprendre à entendre une séquence et une mélodie, la dégager par l’ouïe, la distinguer, l’isoler et la délimiter en tant que vie à part ; il faut alors effort et bonne volonté pour la supporter, malgré son étrangeté, il faut faire preuve de la patience envers son aspect et son expression, de charité envers ce qu’elle a d’étrange : vient enfin un moment où nous sommes habitués à elle, où nous l’attendons, où nous pressentons qu’elle nous manquerait si elle n’était pas là ; et désormais, elle ne cesse d’exercer sur nous sa contrainte et son enchantement et ne s’arrête pas avant que nous soyons devenus ses amants humbles et ravis qui n’attendent plus (268) rien de meilleur du monde qu’elle et encore elle. – Mais ceci ne nous arrive pas seulement avec la musique : c’est exactement de cette manière que nous avons appris à aimer toutes les choses que nous aimons à présent. Nous finissons toujours par être récompensés pour notre bonne volonté, notre patience, équité, mansuétude envers l’étrangeté en ceci que l’étrangeté retire lentement son voile et se présente sous la forme d’une nouvelle et indicible beauté : – c’est son remerciement pour notre hospitalité. Qui s’aime soi-même l’aura appris aussi en suivant cette voie : il n’y a pas d’autre voie. L’amour aussi doit s’apprendre.

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L’ « humanité » à venir. – Si je considère cette époque avec les yeux d’une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l’homme d’aujourd’hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l’on appelle « le sens historique ». C’est une ébauche de quelque chose d’entièrement neuf et inconnu dans l’histoire : qu’on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu’à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d’un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, – nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l’impression qu’il ne s’agit pas d’un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : – le sens historique est encore quelque (273) chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d’autres le signe de l’âge qui s’approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l’histoire de sa jeunesse. En effet : c’est là l’une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l’histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l’affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l’amoureux à qui l’on ravit la femme qu’il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami – ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d’affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l’aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l’aristocratie de tout l’esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d’une noblesse nouvelle, telle que n’en vit et n’en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l’humanité : détenir enfin tout cela au sein d’une seule âme et le condenser en un seul sentiment : – voilà qui devrait produire un bonheur que l’homme n’a pas encore connu jusqu’à présent, – un bonheur de dieu, débordant de puissance et d’amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s’appellerait alors – humanité !

Défense de la rhétorique

Quiconque examine les programmes de l’enseignement en France et réfléchit aux moyens d’action qu’ils devraient donner aux élèves pour les futures luttes de la vie est souvent frappé de la constatation suivante : presque aucune part n’est réservée à l’enseignement de la parole proprement dite ; l’écolier apprend à lire, à écrire, à compter, à raisonner, non à parler. Or c’est en parlant que bien souvent il devra exercer sa profession ; c’est en parlant, en tout cas, qu’il lui faudra presque toujours défendre ses intérêts, soutenir sa pensée, convaincre ses interlocuteurs. Certes on s’est plaint du verbalisme ; l’université n’a pas pour but de former des rhéteurs ; il y a des écoles d’éloquence politique. Mais ce n’est pas de politique qu’il s’agit, ni de rhétorique. Trop souvent les meilleurs sujets de nos lycées en sortent enrichis de connaissances, mais inhabiles à en tirer une argumentation verbale, incapables quelquefois de faire prévaloir les ressources de leur intelligence. Ils seront dans la vie la proie de quelque bavard, expert au langage courant. Ils rédigeront parfaitement à tête reposée ; mais ils improviseront mal. Leur vocabulaire sera pauvre dans la conversation. Combien de bons élèves ne sont-ils pas victimes de cette lacune éducative dès la partie orale de l’examen, où ils se trouvent en état d’infériorité naturelle ? Quant aux médiocres, ils massacreront en paroles la langue française. Ce qu’ils hésiteraient peut-être à écrire, ils ne répugneront point à le dire. À personne, l’art de discuter, de mener méthodiquement une controverse, fût-elle d’ordre purement pratique, de choisir et mettre en ordre des arguments, de vaincre la timidité, n’a été enseigné.

En relisant les instructions de 1937, on trouve bien dans leur préambule l’affirmation que les élèves « devront posséder l’art de persuader les hommes, c’est-à-dire de convaincre leur raison et de gagner leur cœur ». Dans le chapitre consacré à l’enseignement du français, on lit le développement suivant : « Le but essentiel de l’enseignement du français – il faut insister là-dessus – est d’habituer les enfants à bien manier la langue française. Une langue vivante – et le français est pour les Français la langue la plus vivante de toutes –, instrument d’échange entre les hommes, est faite avant tout pour être pratiquée et non pour être examinée ; le langage est exercice pratique avant d’être objet d’étude. Il appartient au domaine de l’action plutôt qu’à celui de la connaissance. Savoir le français, c’est d’abord savoir se servir de la langue française. »  Les prescriptions utiles étaient donc faites. Mais combien de professeurs, même excellents, en tenaient compte suffisamment ? Les exercices de langage n’étaient-ils pas pour la plupart qu’une préparation à la rédaction et à la composition française, à l’examen écrit ? Et nos instructions officielles ne se bornaient-elles pas trop, sur ce point, à la théorie, sans imposer d’applications pratiques ? Elles mentionnaient à peine les « exercices d’élocution », conseillant d’habituer les enfants « à parler une langue correcte » et de « les rompre à la gymnastique du langage oral en profitant de toutes les occasions que peuvent offrir la vie et le travail scolaires », notamment par le « résumé oral » et le « compte rendu de lecture ». Mais, en fait, chaque élève sait qu’on lui a appris à connaître, non à parler. C’est un enseignement méthodique de la parole qui devrait prendre sa place à l’université, un enseignement limité et prudent, mais un enseignement véritable. Faudrait-il ressusciter en partie une de nos traditions pédagogiques les plus oubliées ? « L’argumentation a été considérée pendant des siècles comme la forme essentielle de l’éducation », rappelait jadis Paul Janet. Elle forma « les vigoureux esprits du xviie siècle ». On reproche aujourd’hui à nos maîtres de ne point préparer suffisamment d’hommes d’action. Or, dans la vie moderne, dans la vie de demain, dans les rencontres où se confronteront des races et des civilisations différentes, tant d’intérêts passionnés et avides, on n’agira point sans parler.

Joue et dors, bonne soif…

Joue et dors, bonne soif, nos oppresseurs ici ne sont pas sévères. 
Volontiers ils plaisantent ou nous tiennent le bras.
Pour traverser la périlleuse saison.
Sans doute, le poison s’est-il assoupi en eux,
Au point de desserrer leur barbare humeur.
Comme ils nous ont pourtant pourchassés jusqu’ici, ma soif,
Et contraints à vivre dans l’abandon de notre amour réduit à une mortelle providence !
Aromates, est-ce pour vous ? Ou toutes plantes qui luttez sous un mur de sécheresse, est-ce pour vous ? Ou nuages au grand large, prenant congé de la colonne ?
Dans l’immense, comment deviner ?
Qu’entreprendre pour fausser compagnie à ces tyrans, ô mon amie ?
Joue et dors, que je mesure bien nos chances.
Mais, si tu me viens en aide, je devrais t’entraîner avec moi, et je ne veux pas t’exposer.
Alors, restons encore… Et qui pourrait nous dire lâches ?

Aristote – Epistémologie sociale

Une pluralité de gens, qui un par un sont des hommes sans valeur politique, est néanmoins capable quand elle est rassemblée d’être meilleure qu’une élite non pas quand on les prend un par un, mais tous ensemble, comme les repas où chacun apporte son écot sont meilleurs que ceux où un seul régale. En effet, lorsqu’il y a pluralité, chaque partie possède une partie de vertu et de sagesse pratique et, quand la pluralité se rassemble, exactement comme la foule devient un seul homme plein de pieds, plein de mains et de sensibilités, il en va de même pour les dispositions morales et intellectuelles. C’est pourquoi la pluralité juge mieux les oeuvres musicales et poétiques : chacun juge une partie et tous jugent le tout.

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Commentaire de J. Ober “Democracy’s Wisdom: An Aristotelian Middle Way for Collective Judgment”

The question of whether a democracy can make appropriate use of diverse forms of expertise, while preserving its core val ues, has concerned political theorists and practitioners since antiquity. Political decision making, for Aristotle, was an epistemic endeavor in that it was meant to discover the best answers to questions of appropriately-shared concern.