Pour moi, je suis vieux, et je ne toucherai pas la terre promise. Je ne verrai pas l’union parfaite des peuples dans la justice et dans la paix. Je ne verrai pas, selon l’image du poète, les nations assises autour de leur foyer commun “comme des sœurs autour de l’âtre”, mais ce qui fait la noblesse de l’homme c’est de prévoir, c’est d’espérer, c’est d’anticiper, c’est de travailler à une œuvre qu’il ne contemplera pas achevée et dont il ne profitera pas lui-même.
*
Nous avons apporté une véritable révolution dans la condition juridique, morale et matérielle des travailleurs de ce pays. Et puis, c’était peut être plus sensible il y a un an qu’aujourd’hui, mais si l’on veut bien regarder autour de soi, c’est bien sensible encore : je crois que nous avons rajeuni ce pays. Je crois que nous lui avons rendu l’alacrité, la confiance en lui-même, le sens de la vie. Nous avons fait cela sur la jeunesse, nous l’avons fait sur l’âge adulte. Par le changement même que nous apportions dans la condition des hommes, nous avons appris à des masses entières à reprendre un contact avec la nature, avec l’air, avec le soleil, avec toutes les formes de la vie, celles que l’homme a créées, avec la culture, avec l’art, avec les connaissances humaines de toutes sortes. (congrès de Royan, 1938)
*
Illégal dans son principe, le procès qui m’est fait est donc arbitraire dans son application à ma personne. Mais, pour achever de le caractériser, je tiens à rappeler une considération d’un ordre encore plus élevé à mes yeux. Dans la Constitution Républicaine de 1875, la souveraineté appartient au peuple français. Elle s’exprime par le suffrage universel. Elle est déléguée au Parlement. Quand on impute une responsabilité pénale à un homme, à un chef de gouvernement, sans établir, et même sans alléguer contre lui, rien qui touche à sa personne, sans articuler un seul fait contraire à la probité, à l’honneur, au devoir professionnel d’application, de labeur, de conscience, quand on lui fait crime exclusivement d’avoir pratiqué la politique commandée par le suffrage universel souverain, contrôlée et approuve par le Parlement délégataire de la souveraineté, alors on dresse le procès, non plus de cet homme, non plus de ce gouvernement, mais du régime républicain lui-même. Ce procès, je suis fier d’avoir à le soutenir au nom des convictions de toute ma vie.