Le Gai Savoir

Autrefois, on voulait faire parler de soi: désormais, cela ne suffit plus, car le marché est devenu trop vaste, il faut faire crier

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Avarice de la nature : pourquoi la nature a-t-elle été si parcimonieuse envers l’homme qu’elle ne l’ait pas fait resplendir, celui-ci davantage, celui-là moins, chacun suivant selon son abondance de lumière intérieure ? Pourquoi les grands hommes ne possèdent ils pas dans leur ascension et leur déclin une visibilité aussi belle que le soleil? Comme toute vie parmi les hommes serait moins ambiguë!

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Prendre au sérieux. – L’intellect est chez la plupart une machine pesante, morne et grinçante que l’on a du mal à mettre en marche : ils parlent de « prendre la chose au sérieux » quand ils veulent travailler avec cette machine et penser pour de bon – oh, qu’il doit leur être incommode de penser pour de bon ! L’aimable  bête homme perd à chaque fois, semble-t-il, sa bonne humeur lorsqu’elle pense pour de bon : elle devient « sérieuse » ! Et « là où l’on trouve rire et gaieté, la pensée ne vaut rien » : – tel est le préjugé de cette bête sérieuse envers tout « gai savoir ». – Fort bien ! Montrons que c’est un préjugé !

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Loisir et oisiveté. – Il y a une sauvagerie à l’indienne, propre au sang indien, dans la manière dont les Américains courent après l’or : et leur course effrénée au travail – le vice propre au Nouveau Monde – commence déjà, par contagion, à rendre la vieille Europe sauvage et à répandre sur elle une absence d’esprit absolument stupéfiante. On a déjà honte, aujourd’hui, du repos ; la méditation prolongée provoque presque des remords. On pense la montre en main, comme on déjeune, le regard rivé au bulletin de la Bourse, – on vit comme un homme qui constamment « pourrait rater » quelque chose. « Faire n’importe quoi plutôt que rien» – ce principe aussi est une corde qui permet de faire passer de vie à trépas toute éducation et tout goût supérieur. Et de même que cette course des gens qui travaillent fait visiblement périr toutes les formes, de même, le sens de la forme lui-même, l’oreille et l’œil sensibles à la mélodie des mouvements, périssent également. La preuve en est la netteté pesante que l’on exige aujourd’hui partout, dans toutes les situations où l’homme veut se montrer probe envers l’homme, dans les rapports avec ses amis, les femmes, les parents, les enfants, les professeurs, les élèves, les dirigeants et les princes, – on n’a plus de temps ni de force pour les cérémonies, pour les détours dans l’obligeance, pour l’esprit dans la conversation et pour tout otium en général. Car vivre à la chasse au profit contraint continuellement à dépenser son esprit jusqu’à épuisement à force de constamment dissimuler, donner le change et prendre de vitesse : la véritable vertu est aujourd’hui de faire quelque chose en moins de temps qu’autrui. Et ainsi il n’y a que bien peu d’heures où l’on se permet la probité : mais on est alors fatigué et l’on aimerait non pas simplement se « laisser aller » mais se vautrer de tout son long, et de tout son large et de tout son poids. C’est en conformité avec ce penchant que l’on écrit aujourd’hui ses lettres ; lettres dont le style et l’esprit seront toujours le véritable « signe des temps ». Si l’on prend encore plaisir à la société et aux arts, c’est un plaisir comme s’en organisent des esclaves épuisés à force de travail. Oh, qu’ils sont peu exigeants en matière de « joie », nos hommes cultivés et incultes ! Oh, que de suspicion croissante envers toute joie ! Le travail ne cesse d’accaparer davantage toute la bonne conscience : le penchant à la joie s’appelle déjà « besoin de se divertir » et commence à avoir honte de lui-même. « On doit faire attention à sa santé » – dit-on lorsqu’on est surpris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, on pourrait bientôt en arriver au point où l’on ne céderait plus à un penchant pour la vita contemplavita (c’est-à-dire pour la promenade avec des pensées et des amis) sans mépris pour soi-même et mauvaise conscience. – Eh bien ! jadis, c’était l’inverse : c’est sur le travail que pesait la mauvaise conscience. Un homme bien né cachait son travail, (265) lorsque la nécessité le contraignait à travailler. L’esclave travaillait écrasé par le sentiment de faire quelque chose de méprisable : – le « faire » lui-même était quelque chose de méprisable. « La noblesse et l’honneur n’habitent que l’otium et le bellum[90] » : voilà ce que faisait entendre la voix du préjugé antique !
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On doit apprendre à aimer. – Voici ce qui nous arrive dans la musique : on doit commencer par apprendre à entendre une séquence et une mélodie, la dégager par l’ouïe, la distinguer, l’isoler et la délimiter en tant que vie à part ; il faut alors effort et bonne volonté pour la supporter, malgré son étrangeté, il faut faire preuve de la patience envers son aspect et son expression, de charité envers ce qu’elle a d’étrange : vient enfin un moment où nous sommes habitués à elle, où nous l’attendons, où nous pressentons qu’elle nous manquerait si elle n’était pas là ; et désormais, elle ne cesse d’exercer sur nous sa contrainte et son enchantement et ne s’arrête pas avant que nous soyons devenus ses amants humbles et ravis qui n’attendent plus (268) rien de meilleur du monde qu’elle et encore elle. – Mais ceci ne nous arrive pas seulement avec la musique : c’est exactement de cette manière que nous avons appris à aimer toutes les choses que nous aimons à présent. Nous finissons toujours par être récompensés pour notre bonne volonté, notre patience, équité, mansuétude envers l’étrangeté en ceci que l’étrangeté retire lentement son voile et se présente sous la forme d’une nouvelle et indicible beauté : – c’est son remerciement pour notre hospitalité. Qui s’aime soi-même l’aura appris aussi en suivant cette voie : il n’y a pas d’autre voie. L’amour aussi doit s’apprendre.

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L’ « humanité » à venir. – Si je considère cette époque avec les yeux d’une époque lointaine, je ne sais rien trouver de plus remarquable dans l’homme d’aujourd’hui que sa vertu et sa maladie caractéristique, que l’on appelle « le sens historique ». C’est une ébauche de quelque chose d’entièrement neuf et inconnu dans l’histoire : qu’on accorde à ce germe quelques siècles et plus, et il pourrait bien finir par donner le jour à une plante merveilleuse exhalant un parfum tout aussi merveilleux, grâce auquel notre vieille terre serait plus agréable à habiter que jusqu’à présent. Nous, hommes du présent, commençons tout juste à forger la chaîne d’un sentiment à venir très puissant, maillon après maillon, – nous savons à peine ce que nous faisons. Nous avons presque l’impression qu’il ne s’agit pas d’un sentiment nouveau, mais du dépérissement de tous les sentiments anciens : – le sens historique est encore quelque (273) chose de si pauvre et de si froid, et il en saisit beaucoup comme un coup de gel, et les rend encore plus pauvres et plus froids. Il semble à d’autres le signe de l’âge qui s’approche à pas de loup, et notre planète leur paraît un malade mélancolique qui pour oublier son présent écrit l’histoire de sa jeunesse. En effet : c’est là l’une des colorations de ce sentiment nouveau : qui sait ressentir l’histoire des hommes dans son ensemble comme sa propre histoire éprouve, en une universalisation formidable, toute l’affliction du malade qui pense à la santé, du vieillard qui pense au rêve de sa jeunesse, de l’amoureux à qui l’on ravit la femme qu’il aime, du martyr qui voit périr son idéal, du héros au soir de la bataille qui demeure indécise et lui a pourtant valu des blessures et la perte de son ami – ; mais supporter, savoir supporter cette formidable somme d’affliction de tous genres et demeurer cependant le héros qui, lorsque se lève un second jour de bataille, salue l’aurore et son bonheur en homme qui a face à lui et derrière lui un horizon de millénaires, en héritier de toute l’aristocratie de tout l’esprit passé, et en héritier à qui incombent des obligations, en homme le plus noble de tous les nobles anciens et en même temps premier-né d’une noblesse nouvelle, telle que n’en vit et n’en rêva encore aucune époque : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien, le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l’humanité : détenir enfin tout cela au sein d’une seule âme et le condenser en un seul sentiment : – voilà qui devrait produire un bonheur que l’homme n’a pas encore connu jusqu’à présent, – un bonheur de dieu, débordant de puissance et d’amour, débordant de larmes et débordant de rire, un bonheur qui, tel le soleil le soir, prodigue et répand continuellement dans la mer les dons de son inépuisable richesse, et qui, comme lui, ne se sent jamais plus riche que lorsque même le plus pauvre des pêcheurs a encore, pour ramer, une rame en or ! Ce sentiment divin s’appellerait alors – humanité !

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