Dans un poème, si l’on demande pourquoi tel mot est à tel endroit, et s’il y a une réponse, ou bien le poème n’est pas de premier ordre, ou bien le lecteur n’a rien compris. Pour un poème vraiment beau, la seule réponse c’est que le mot est là parce qu’il convenait qu’il y fût. La preuve de cette convenance, c’est qu’il est là, et que le poème est beau. Le poème est beau, c’est à dire que le lecteur ne souhaite pas qu’il soit autre. La question de Beaumarchais : “pourquoi ces choses et non pas d’autres?” n’a jamais de réponse, parce que l’univers est vide de finalité. L’absence de finalité, c’est le règne de la nécessité. Le malheur force à sentir avec toute l’âme la force de la finalité. Si l’orientation de l’âme est l’amour, plus on contemple la nécessité, plus on serre contre soi, à même la chair, la dureté et le droit métalliques, plus on s’approche de la beauté du monde. C’est ce qu’éprouve Job. C’est parce qu’il fut si honnête dans sa souffrance, parce qu’il n’admit en lui-même aucune pensée susceptible d’altérer la vérité, que Dieu descendit vers lui pour lui révéler la beauté du monde. Toutes les fois qu’un homme s’élève à un degré d’excellence qui fait de lui par participation un être divin, il apparaît en lui quelque chose d’impersonnel, d’anonyme. Sa voix s’enveloppe de silence. Cela est manifeste dans les grandes oeuvres de l’art et de la pensée, dans les grandes actions des saints et dans leurs paroles. Tout être humain est enraciné ici bas par une certaine poésie terrestre, reflet de la lumière céleste, qui est son lien plus ou moins vaguement senti avec sa patrie universelle.