Lettres à un jeune poète

Je vous prie d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre coeur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l’entrée dans la réponse

Les deux sources de la morale et de la religion

De tout temps ont surgi des hommes exceptionnels en lesquels cette morale s’incarnait. Avant les saints du christianisme, l’humanité avait connu les sages de la Grèce, les prophètes d’Israël, les Arahants du bouddhisme et d’autres encore. C’est à eux que l’on s’est toujours reporté pour avoir cette moralité complète, qu’on ferait mieux d’appeler absolue. Et ceci même est déjà caractéristique et instructif. Et ceci même nous fait pressentir une différence de nature, et non pas seulement de degré, entre la morale dont il a été question jusqu’à présent et celle dont nous abordons l’étude, entre le minimum et le maximum, entre les deux limites. Tandis que la première est d’autant plus pure et plus parfaite qu’elle se ramène mieux à des formules impersonnelles, la seconde, pour être pleinement elle-même, doit s’incarner dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple. La généralité de l’une tient à l’universelle acceptation d’une loi, celle de l’autre la commune imitation d’un modèle.
Pourquoi les saints ont-ils ainsi des imitateurs, et pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter; ils n’ont qu’à exister; leur existence est un appel. Car tel est bien le caractère de cette autre morale. Tandis que l’obligation naturelle est pression ou poussée, dans la morale complète et parfaite il y a un appel.
La nature de cet appel, ceux-là seuls l’ont connue entièrement qui se sont trouves en présence d’une grande personnalité morale. Mais chacun de nous, à des heures où ses maximes habituelles de conduite lui paraissaient insuffisantes, s’est demandé ce que tel ou tel eût attendu de lui en pareille occasion. Ce pouvait être un parent, un ami, que nous évoquions ainsi par la pensée. Mais ce pouvait aussi bien être un homme que nous n’avions jamais rencontré, dont on nous avait simplement raconté la vie, et au jugement duquel nous soumettions alors en imagination notre conduite, redoutant de lui un blâme, fiers de son approbation. Ce pouvait même être, tirée du fond de l’âme à la lumière de la conscience, une personnalité qui naissait en nous, que nous sentions capable de nous envahir tout entiers plus tard, et à laquelle nous voulions nous attacher pour le moment comme fait le disciple au maître. A vrai dire, cette personnalité se dessine du jour où l’on a adopté un modèle : le désir de ressembler, qui est idéalement générateur d’une forme à prendre, est déjà ressemblance; la parole qu’on fera sienne est celle dont on a entendu en soi un écho. Mais peu importe la personne. Constatons seulement que si la première morale avait d’autant plus de force qu’elle se dissociait plus nettement en obligations impersonnelles, celle-ci au contraire, d’abord éparpillée en préceptes généraux auxquels adhérait notre intelligence mais qui n’allaient pas jusqu’à ébranler notre volonté, devient d’autant plus entraînante que la multiplicité et la généralité des maximes vient mieux se fondre dans l’unité et l’individualité d’un homme.

*
Ils disent d’abord que ce qu’ils éprouvent est un sentiment de libération. Bien-être, plaisirs, richesse, tout ce qui retient le commun des hommes les laisse indifférents. A s’en délivrer ils ressentent un soulagement, puis une allégresse. Non pas que la nature ait eu tort de nous attacher par des liens solides à la vie qu’elle avait voulue pour nous. Mais il s’agit d’aller plus loin, et les commodités dont on se trouve bien chez soi deviendraient des gênes, elles tourneraient au bagage encombrant, s’il fallait les emporter en voyage. Qu’une âme ainsi mobilisée soit plus encline à sympathiser avec les autres âmes, et même avec la nature entière, on pourrait s’en étonner si l’immobilité relative de l’âme, tournant en cercle dans une société close, ne tenait précisément à ce que la nature a morcelé l’humanité en individualités distinctes par l’acte même qui constitua l’espèce humaine. Comme tout acte constitutif d’une espèce, celui-ci fut un arrêt. En reprenant la marche en avant, on brise la décision de briser. Pour obtenir un effet complet, il faudrait, il est vrai, entraîner avec soi le reste des hommes. Mais si quelques-uns suivent, et si les autres se persuadent qu’ils le feraient à l’occasion, c’est déjà beaucoup : il y a dès lors, avec le commencement d’exécution, l’espérance que le cercle finira par être rompu. En tout cas, nous ne saurions trop le répéter, ce n’est pas en prêchant l’amour du prochain qu’on l’obtient. Ce n’est pas en élargissant des sentiments plus étroits qu’on embrassera l’humanité. Notre intelligence a beau se persuader à elle-même que telle est la marche indiquée, les choses s’y prennent autrement. Ce qui est simple au regard de notre entendement ne l’est pas nécessairement pour notre volonté. Là où la logique dit qu’une certaine voie serait la plus courte, l’expérience survient et trouve que dans cette direction il n’y a pas de voie. La vérité est qu’il faut passer ici par l’héroïsme pour arriver à l’amour. L’héroïsme, d’ailleurs, ne se prêche pas ; il n’a qu’à se montrer, et sa seule présence pourra mettre d’autres hommes en mouvement. C’est qu’il est, lui-même, retour au mouvement, et qu’il émane d’une émotion – communicative comme toute émotion – apparentée à l’acte créateur.

Horace

Car, si c’est la raison et la sagesse qui dissipent les soucis, et non les lieux qui dominent la vaste mer, en traversant celle-ci, on change de ciel, non d’esprit ; et nous nous épuisons en une oisiveté laborieuse, montant pour vivre heureux sur des nefs et des quadriges. Ce que tu cherches est ici, à Ulubræ, si l’égalité d’âme ne te fait pas défaut.

Pessoa

Si je meurs jeune,
Sans avoir publié aucun livre,
Sans voir à quoi ressemblent mes vers en caractères d’imprimerie,
Je demande, si l’on veut s’attrister sur mon sort,
Que l’on ne s’attriste pas.
S’il en est ainsi, c’est bien ainsi.

Même si mes vers ne sont jamais imprimés,
Ils auront toujours leur beauté, s’ils sont beaux.
Mais ils ne peuvent pas être beaux sans être imprimés :
Les racines peuvent être sous la terre
Mais les fleurs éclosent à l’air libre et à la vue de tous.
C’est forcément comme ça. Rien ne peut l’empêcher.
Avoir de la beauté, c’est montrer la beauté.
Comment cela serait-il possible sans se montrer ?

Si je meurs très jeune, écoutez bien ça :
Je n’ai jamais été qu’un enfant qui jouait.
J’ai été païen comme le soleil et comme l’eau,
D’une religion universelle que seuls les hommes n’ont pas.
J’ai été heureux parce que je n’ai rien demandé,
Que je n’ai pas cherché à trouver quoi que ce soit,
Ni trouvé qu’il y avait d’autres explications
Que de ne trouver aucun sens au mot explication.

Je n’ai désiré qu’être au soleil ou sous la pluie —
Au soleil quand il y avait du soleil
Et sous la pluie quand il pleuvait,
(Et jamais l’inverse)
Et ressentir la chaleur, le froid et le vent,
Sans chercher plus loin.

Une fois, j’ai aimé, j’ai cru qu’on m’aimait,
Mais je n’ai pas été aimé.
Je n’ai pas été aimé pour une seule bonne raison.
Parce que je n’ai pas été aimé.

Je me suis consolé en retournant tout seul au soleil et sous la pluie,
Et en m’asseyant à nouveau sur le pas de ma porte,
Les champs, en fin de compte, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés.
Que pour ceux qui ne le sont pas.
Ressentir, c’est avoir l’esprit ailleurs.

Lucien Becker

Tes cheveux se dénouent sur mon corps
comme une moisson de blé perdue
au détour d’un champ de rosée
dans un matin qui n’a pas de bords.

Tu cherches mes lèvres avec la soif
de quelqu’un qui a traversé le monde
pour aller voir la neige fondre
sur des sommets moins hauts qu’un baiser.

Tu es vivante comme peut l’être
le cri d’un fruit qu’on mord.
En t’aimant, je prends tout l’or
qui veille à l’entrée de ta chair.

(Lucien Becker)

Jean-Pierre Lemaire – Poèmes

Le petit cavalier 

Il avale en route
Les champs verts et jaunes
Les châteaux, les rivières
Toutes les nouveautés 
Du monde inépuisable
Il est de plus en plus grand
De plus en plus léger
Il entend presque battre 
Le cœur lent du ciel
Tout ce qu’il mange
Se transforme en nuages 

*
Il se rappelait quand le soleil forgeait la mer
Bouclier splendide, à grands coups de marteau
Un jour, on ne sait comment
Le marteau est tombé au fond
A présent, la mer est presque plate
D’un vert secret
Elle porte les bateaux 
*

Je suis
Ce cri d’enfant
D’oiseau
Ce nuage
Accroché dans les branches
Je sors pour étendre
Le linge de la nuit
D’une étoile à l’autre 
Et j’oublie mes bras 

Sur le plus haut fil
*

Dans la cuisine au dessus de nos têtes
Il y avait le grand séchoir à linge 
C’était la fête quand il descendait
Avec son armée d’anges et de fantômes 
En février, pendant le repassage 
Nous dessinions avec le doigt sur la buée des vitres
Soleil, maisons, frères et sœurs
En attendant que fonde sur les radiateurs
Le chocolat pour les tartines de qu’âtre heures
C’était la vie, cette vie qui prend toujours tant de chemins pour s’égarer loin d’elle même …

Depuis le talus de la voie ferrée
Près de la passerelle, au milieu des figuiers secs
Tu regardais la gare avec ton grand père
Les locomotives noires, sérieuses, sûres d’elles
Trainant les trains compacts vers l’Italie
Et sur le côté la petite grise
Avec des temps en temps un panache blanc
Celle qu’on appelait « la petite paresseuse »
Parce qu’à nos yeux elle ne bougeait guère
Et restait des journées entières au soleil
Comme un retraité tirant parfois sur sa pipe
Les trains partaient, nous le savions, vers l’âge adulte
Le pays des grandes responsabilités
Et c’était celui là que nous admirions
N’ayant que tendresse et indulgence pour le notre
Le doux pays de la vieillesse et de l’enfance 
Tout un peuple en bleus de travail
S’affairait au-delà des murs du potager
Autour des locomotives aux roues gigantesques
Nous allions les voir quelquefois la nuit
Qui haletaient doucement au dépôt
Comme des bêtes à peine apprivoisées
La vie nous précédait alors de quelques mètres
Nous avons cru plus tard la dépasser 
Et il nous faut ici de nouveau l’attendre
Comme une petite sœur barbouillée de groseilles
*

Quelle naissance a réchauffé 
Chez nous jusqu’aux étoiles ? 
Nos rêves s’apaisent
Comme dans ton enfance quand il faisait froid
Et que ta mère, mystérieusement
Te rajoutait dans ton sommeil une couverture 
*

L’aube si fatiguée
Qu’elle sourit au lieu de parler
Vient encore une fois d’accoucher du monde
Sans un cri, presque gênée d’occuper tant de place
Dans l’indifférence quasi générale
Excepté les oiseaux et les adolescents
Qui la regardent longuement, le menton dans les mains
Entre les pots de géranium et les peupliers
Émus, rêvant qu’ils voient leur propre naissance
Et déjà leur première paternité 


Quand il t’est donné voir cette vie
Non plus seulement sous le ciel
Mais comme à travers lui
(Tu devines alors l’existence 
d’un second ciel en transparence
Et même parfois d’un troisième)
Tu peux supporter le cri du peuplier
Les yeux des offenses et ta propre histoire
Comme si la mémoire à cette profondeur
Prenait la couleur de la miséricorde
De même que l’air devient bleu..

West wing

Education is the silver bullet. Education is everything. We don’t need little changes, we need gigantic, monumental changes. Schools should be palaces. Competition for the best teachers should be fierce; they should be making six figure salaries. Schools should be incredibly expensive for government and absolutely free of charge to it citizens, just like national defense

Anne Perrier

Je poserai mes mains légères 
Sur ton beau front de solitude
Et tu diras
Si la brise d’été tombe plus doucement 

*

N’y a t-il pas quelque part cette nuit
Une étoile qui meurt
Un monde de bonheur
Possible auquel on a pas assez cru
Et qu’on a si mal défendu 
Contre la nuit
Qu’elle nous l’a repris
*

Toute la vie quotidienne 
Est là
Un visage sous les persiennes
Qui se rabat
Le doux soleil
S’en va mourir la tête en bas 
Et le jour se débat 
Comme une fine abeille
Entre deux doigts
*

Qu’on me laisse vieillir 
Sous l’amandier mur
L’automne est proche 
Le temps de voir partir
Les hirondelles
Et tout sera dit
Le silence tombe 
En moi comme un fruit 

On a creusé ma tombe
Au prochain cimetière
La terre sera prête
Moi non
La lumière sera pure
Moi non
Je suis l’enfant du sable
Et du limon
Il faut tant d’eau
Pour laver une ombre 
*

Limpide fontaine
L’heure de midi
Coule dans mes veines
*

Le ciel est pris comme une tourterelle
Endormez vous parfums et chants
O rossignols de mon sang
Éteignez vos prunelles
Plus un bruit
Sois l’immense soleil
La bouche a l’oreille
A tout dit

Que vienne la moisson
Que tombent les fruits mûrs 
Sous les arbres profonds
Le temps saute le mur
Rassemble les saisons
Sonne la trompette royale
J’écoute au loin la houle des vallons
Les grands troupeaux qui s’en vont 
S’abreuver aux étoiles

O vigne o fleur de lait
Ensorcelez l’abeille
Luzerne et serpolet
Pampers et treilles
Et vous gardiens du jour
Lumineux tournesols sans paupière
Ne laissez pas ne laissez pas l’amour
Repasser la rivière 
Retenez la couleur d’été
Couleur d’automne
Son pas résonné
Déjà comme un adieu l’éternité
Ferme les yeux mon cœur est ce la fin du dimanche 

Une pluie tombe des branches 
Pétales pleurs
L’odeur du foin
La bas fait rêver les granges
Le temps meurt
Un ange
Mais d’où ? Me prend la main
*

Et ma vie maintenant la voilà
Fruit vert suspendu
Entre deux branches
Impatient d’un poids
Qui le fera choir
Sur la terre promise
Cherchant le feu cherchant le froid
Guettant la bise 
Qui l’emportera
*

La misère de chaque jour 
Tu la prenais en toi
Comme l’hostie 

*
Dans le jardin désert
Un pavot glorieux
Danse pour toi seul

Suis je autre chose maintenant
Qu’une plage de sable unie
Offerte à l’ocean

Chaque fleur le sait on 
Garde au cœur le nuage irisé
D’une abeille absente

Suspendue au fil 
Du lumineux été
La libellule
En gloire semble attester
Que vivre est une royauté

Fragile 
Si j’étais le berger
De mes pensées de mes rêves obscurs
Je passerais le mur
Des nuits
J’irais conduire mon léger
Troupeau jusqu’à l’inaccessible source
Et nous boirions au long ete
Perdu toute peur endormie à mes pieds
Chienne douce 

Je regarde encore une fois
La haute rose
Pendant que s’éloigne de moi
Le bruit des choses
Qu’ils sont beaux les derniers appels
De la vie

Adieu
Je meurs d’une chute infinie
Dans l’eau du ciel
Mourir en douce
Sans avoir dit un mot
De trop
Sans que l’âme éclabousse
La rue
Quitter la vie
Comme un fleuve ingénu
Remonterait sans bruit
Vers sa source 
Bientôt le dernier oiseau
Viendra frapper à ma fenêtre 
Comment l’engendrai je n’ayant plus d’oreilles
Et comment le verrai-je n’ayant plus d’yeux
Pour les formes terrestres
Cependant je saurai qu’il est la 
Pour moi seule frappant le cristal
Éternel du jour