Textes

Religio

L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
Hermann me dit : – Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
Parle. Es-tu ton propre géant ?
Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
Sur le tas de cendre Néant,

Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
Quelle est donc la source où tu bois ?
Je me taisais ; il dit : – Songeur qui civilises,
Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ?
Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis : – Je prie. – Hermann dit : – Dans quel temple ?
Quel est le célébrant que ton âme contemple,
Et l’autel qu’elle réfléchit ?
Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
– L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre …
En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
Je lui dis : – Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
Et voici l’élévation.

Les Contemplations

Au bord de l’infini

Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
Fouillant le bas, creusant le haut,
Il cherche à s’évader à travers la nature,
L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture
À la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;
Il tombe, il meurt ; son temps est court ;
Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,
Que ce que dit tout bas la création bègue
À l’oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.
Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
Nous sommes le gouffre agité ;
Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;
Nous sommes les flocons de la neige éternelle
Dans l’éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?
Ils vont. Rien ne répond dans l’éther taciturne.
L’homme grelotte, seul et nu.
L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine ;
L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine
Pouvoir contenir l’inconnu.

Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !
Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !
Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;
La création flotte et fuit, des vents battue ;
Nous distinguons dans l’ombre une immense statue,
Et nous lui disons : Jéhovah !

-Victor Hugo

Pensée sur la poésie

(…) je crois qu’une espèce de lumière tient en respect la mort, comme un enfant opiniâtre et peureux je ne veux poursuivre qu’elle, même si cela ne se fait pas, même si ce n’est pas la bonne voie, même si c’est insensé, il n’y a que cela qui m’intéresse : rattraper ces fuyards, ramener à moi, à nous, ce monde devenu presque invisible ; aller à lui, ou tout faire pour qu’il vienne à moi ; car il est vrai, aussi vrai que je suis ici à écrire, il est vrai que parfois, jadis, et maintenant même encore, et pourquoi pas demain, il est vrai que quelque chose est passé de lui à moi, comme une parole non illusoire s’échange entre deux hommes. Ainsi un mur tombe, et c’est peut-être un mur de mot ; il y a peut être une façon de dire arbre, chemin, prairie, qui éloigne de nous l’arbre, le chemin, la prairie ; et peut être une autre façon de les nommer, qui au contraire, abat le mur de la distance, supprime la séparation, ou du moins la change en une autre espèce de séparation. N’est-ce pas là le travail même que le poète effectue sur les mots ? D’opaques qu’ils lui furent donnés, il s’acharne à leur rendre la transparence, à nous rendre le bonheur. Ainsi, une fois de plus, je suis enclin à réunir, à confondre, beau, bon et vrai.

Philippe Jaccottet

Nazim Hikmet

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.

Et puis tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce.

Et puis, quand ici les prisonniers tombent dans le sommeil
quand le calme revient dans l’infirmerie,
Mon cœur s’en va, docteur,
chaque nuit,
il s’en va dans une vieille
maison en bois à Tchamlidja
Et puis voilà dix ans, docteur,
que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple,
rien qu’une pomme,
une pomme rouge : mon cœur.
Voilà pourquoi, docteur,
et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bat avec l’étoile la plus lointaine.

***

Je suis dans la clarté qui s’avance
Mes mains sont toutes pleines de désir
Le monde est beau
Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres
Les arbres si verts, les arbres si pleins d’espoir
Un sentier s’en va à travers les mûriers
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie
Je ne sens pas l’odeur des médicaments
Les oeillets ont dû s’ouvrir quelque part
Être captif, là n’est pas la question
Il s’agit de ne pas se rendre
Voilà.

Prière du poète

Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;

Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre
Du songe de l’aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.

L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,
L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encor tout entier.

J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme…
Mon coeur appelait sur la fin du jour…
Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme.
Et j’ai su chanter des chansons d’amour.

J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;
Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir
Ont hurlé dans mon coeur à la mort de leur maître.
J’ai su depuis chanter le désespoir.

J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,
Leur glas au cou, lamentable troupeau,
Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.
J’ai su depuis la chanson du tombeau…

Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise
La chanson du bonheur, la plus belle chanson,
Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?
Je n’en inventerai que la contrefaçon.

Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,
De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,
Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,
Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.

Un peu – si peu – ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre…
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.

Car pour moi qui n’en ai jamais eu l’habitude,
Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,
Sa trace au loin éclairera ma solitude
Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.

Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse
Que je demande ainsi de la joie à goûter,
C’est que, pour bercer l’homme en la Cité nombreuse,
La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.

Prête-m’en… Ne crains rien, à l’heure de le rendre,
Mes mains pour le garder ne le serreront pas,
Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre
Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras…

Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son coeur tu ne l’as mis avant.

Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,

Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon coeur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux coeur, un coeur bon à rien.

Aimez-moi, hâtez-vous… J’entends le temps qui passe…
Le temps passera… le temps est passé…
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon coeur roulera par le vent poussé,

Sans voix, sans coeur, avec les feuilles dans l’espace.

-Marie Noël

Sois tranquille, cela viendra…

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
Tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin 
du poème, plus que le premier sera proche
de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches
ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche, 
la pire soif, la douce bouche avec ses cris

doux, même quand tu serres avec force le noeud de vos quatre bras
pour être bien immobiles
Dans la brûlante obscurité de vos cheveux, 

Elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille
Elle vient : d’un mot à l’autre tu es plus vieux.

Philippe Jaccottet

Insomnie

Mon cœur est si léger et ma tête est si lourde !
J’entends mes rêves éclater en obus dans la nuit sourde,
Mes pensées déchirer le ciel en longs fragments,
Et des mots vides geindre sous maints éboulements.
Sur le lit bleu de la mer on voit se décomposer
L’image foudroyée de mon désir métamorphosé,
– Tantôt en roi conquérant, tantôt en valet servile –
Et les dieux fuient le ciel qui s’embrase sous la lune immobile,
Car au creux du brasier, dans les flammes vacillantes
Rugissent les lions de mes folies ardentes…

Le voyageur

Je laisse inachevé tout ce que je commence ;
Je suis le livre ouvert par un couple naissant,
La grappe de raisin volée par un passant,
Et j’habite mon corps comme une ombre en partance.

A celui qui écrit “Ceci est”, je réponds
“-Peut-être.”  Ma vie est un accord de guitare,
Qui se perd dans la voix nue d’un chanteur, le soir,
Lorsque les derniers pêcheurs ont quitté le pont.

Mes amours, où sont-ils ? Sûrement dans le creux
D’un fauteuil ou d’un lit, chez un homme bienheureux,
Réchauffés par un feu silencieux et paisible.

Mais moi, l’homme pluvial, enfant de l’Idéal,
Je porte seul mon sac, ma douleur et ma bible,
Et j’erre dans la nuit où rôde l’Animal…

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.


Un éclair… puis la nuit ! – fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

-Charles Beaudelaire

Chants de la merci

À tous ceux-là qui très loin sont captifs
Dans le silence ; aux âmes enchaînées
Par la longueur des muettes années
En nul ne sait quels abîmes plaintifs ;
À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle
Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle
De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ;
Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort,
Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ;
Ceux dont le cœur bat sans trouver de porte,
À tous ceux-là — je ne sais pas combien —
Je viens. Je suis petit oiseau, je viens.
Je viens, je suis moucheron, un rien frêle.
Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile
Pour alléger leur épaule et mon chant
Pour délivrer leur âme à travers champs.
Je viens. J’ai pris dans leurs fers, à leur place,
Leur cœur en moi pour m’envoler avec.
Je suis le pleur jailli de leurs yeux secs,
Je souffre en eux, je lutte, je suis lasse,
J’ai faim. Je tremble en des rêves tout bas,
J’ai peur… Je suis ce que je ne suis pas,
— Ce que je suis peut-être — jeune fille
Que le printemps entête et qui vacille
Avec ce cœur lourd de divin ennui
Qu’on ne peut pas porter seule — Je suis
Celle blessée entre toutes qui pleure.
Et je serai les pauvres tout à l’heure.
— Quand je suis eux je ne dors pas la nuit —
J’irai criant, pour qu’un cri nous soutienne,
Mes maux — les leurs — nos tâches, nos soucis
Avec leur bouche pauvre, pas la mienne.
Je serai vieille, veuve… morte aussi
Avec les morts. Je serai, quand la route
Fuit sous ses pieds, pâle, celui qui doute,
Tombe renversé dans le noir de Dieu
Et ne peut plus remonter au milieu
De ses dociles et douces prières.
Je serai lui — peut-être moi derrière,
Dans son abîme — Et, peut-être, au bord bleu
Du Paradis, je serai sainte un peu
Pour ceux des saints emmêlés en ce monde
— Les plus petits — dont la chantante foi
Veut s’envoler mais qui n’ont pas de voix.
Je viens, je suis, folle ou triste à la ronde,
Tous ceux qui sont…
                                 Et quand je serai moi,
Moi toute seule, aride, sans génie,
Seule au lieu morne où la route est finie,
Seule au moment où le ciel obscurci
Ne s’ouvre plus ; quand, sans être entendue,
J’aurai ma voix et mes ailes perdues,
— Déjà peut-être elles sont loin d’ici —
Quelqu’un viendra. Je l’attendrai dans l’ombre,
Un frère, un cœur entre les cœurs sans nombre,
Quelqu’un à moi viendra pour la Merci
Aider mon âme à se sauver aussi.

-Marie Noël