Celui qui est fidèle dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes. Et si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous ? Nul domestique ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.
Textes
Luc 12.16-35
Et il leur proposa une parabole, disant : Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté. Et il délibérait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas de place pour amasser mes fruits. Et il dit : Voici ce que je ferai ; j’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai tous mes produits et mes biens. Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour beaucoup d’années, repose-toi, mange, bois, réjouis-toi ! Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même, ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, à qui sera-t-il ? Il en est ainsi de celui qui amasse des biens pour lui-même, et qui n’est point riche pour Dieu. Et il dit à ses disciples : C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour la vie, de ce que vous mangerez ; ni pour le corps, de quoi vous serez vêtus. La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit ; combien ne valez-vous pas plus que les oiseaux ! Et qui de vous peut, par ses inquiétudes, ajouter une coudée à la durée de sa vie ? [Τίς δὲ ἐξ ὑμῶν μεριμνῶν δύναται προσθεῖναι ἐπὶ τὴν ἡλικίαν αὐτοῦ πῆχυν ἕνα;] Si donc vous ne pouvez pas même la moindre chose, pourquoi vous inquiétez-vous du reste ? Considérez les lis, comment ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’était point vêtu comme l’un deux. Or, si Dieu revêt ainsi l’herbe qui est aujourd’hui dans les champs, et qui demain est jetée dans un four, combien plus vous, gens de petite foi ! Vous aussi, ne recherchez point ce que vous mangerez, et ce que vous boirez, et n’ayez point l’esprit inquiet. Car toutes ces choses, les païens du monde les recherchent ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Mais plutôt cherchez son royaume, et ces choses vous seront données par-dessus. Ne crains point, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner le royaume. Vendez ce que vous possédez, et le donnez en aumônes ; faites-vous des bourses qui ne vieillissent point, un trésor inépuisable, dans les cieux, où le voleur n’approche point, où la teigne ne détruit point. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur.
Et vous mers…
Saint John Perse
Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laissiez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?
Plus large, ô foule, notre audience sur ce versant d’un âge sans déclin : la Mer, immense et verte comme une aube à l’orient des hommes,
La Mer en fête sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes — la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…
L’odeur funèbre de la rose n’assiégera plus les grilles du tombeau ; l’heure vivante dans les palmes ne taira plus son âme d’étrangère … Amères, nos lèvres de vivants le furent-elles jamais ?
J’ai vu sourire aux feux du large la grande chose fériée : la Mer en fête de nos songes, comme une Pâque d’herbe verte et comme fête que l’on fête,
Toute la Mer en fête des confins, sous sa fauconnerie de nuées blanches, comme domaine de franchise et comme terre de mainmorte, comme province d’herbe folle et qui fut jouée aux dés …
Inonde, ô brise, ma naissance ! Et ma faveur s’en aille au cirque de plus vastes pupilles !.. Les sagaies de Midi vibrent aux portes de la joie. Les tambours du néant cèdent aux fifres de lumière. Et l’Océan de toute part, foulant son poids de roses mortes,
Sur nos terrasses de calcium lève sa tête de Tétrarque !
(…)
Car il y avait un si long temps que j’avais goût de ce poème, et ce fut tel sourire en moi de lui garder ma prévenance : tout envahi, tout investi, tout menacé du grand poème comme d’un lait de madrépore; à son afflux, docile, comme à la quête de minuit, dans un soulèvement très lent des eaux du songe, quand les pulsations du large tirent avec douceur sur les aussières et sur les câbles.
(…)
Ainsi la Mer vint-elle à nous dans son grand âge et dans ses grands plissements hercyniens – toute la mer à son affront de mer, d’un seul tenant et d’une seule tranche !
Et comme un peuple jusqu’à nous dont la langue est nouvelle, et comme une langue jusqu’à nous dont la phrase est nouvelle, menant à ses tables d’airain ses commandements suprêmes,
Par grands soulèvements d’humeur et grandes intumescences du langage, par grands reliefs d’images et versants d’ombres lumineuses, courant à ses splendeurs massives d’un très beau style périodique, et telle, en ses grands feux d’écailles et d’éclairs, qu’au sein des meutes héroïques,
La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s’en vint à nous sur ses anneaux de python noir,
Très grande chose en marche vers le soir et vers la transgression divine…
Ulysses
Alfred Tennyson
It little profits that an idle king,
By this still hearth, among these barren crags,
Match’d with an aged wife, I mete and dole
Unequal laws unto a savage race,
That hoard, and sleep, and feed, and know not me.
I cannot rest from travel: I will drink
Life to the lees: All times I have enjoy’d
Greatly, have suffer’d greatly, both with those
That loved me, and alone, on shore, and when
Thro’ scudding drifts the rainy Hyades
Vext the dim sea: I am become a name;
For always roaming with a hungry heart
Much have I seen and known; cities of men
And manners, climates, councils, governments,
Myself not least, but honour’d of them all;
And drunk delight of battle with my peers,
Far on the ringing plains of windy Troy.
I am a part of all that I have met;
Yet all experience is an arch wherethro’
Gleams that untravell’d world whose margin fades
For ever and forever when I move.
How dull it is to pause, to make an end,
To rust unburnish’d, not to shine in use!
As tho’ to breathe were life! Life piled on life
Were all too little, and of one to me
Little remains: but every hour is saved
From that eternal silence, something more,
A bringer of new things; and vile it were
For some three suns to store and hoard myself,
And this gray spirit yearning in desire
To follow knowledge like a sinking star,
Beyond the utmost bound of human thought.
This is my son, mine own Telemachus,
To whom I leave the sceptre and the isle,—
Well-loved of me, discerning to fulfil
This labour, by slow prudence to make mild
A rugged people, and thro’ soft degrees
Subdue them to the useful and the good.
Most blameless is he, centred in the sphere
Of common duties, decent not to fail
In offices of tenderness, and pay
Meet adoration to my household gods,
When I am gone. He works his work, I mine.
There lies the port; the vessel puffs her sail:
There gloom the dark, broad seas. My mariners,
Souls that have toil’d, and wrought, and thought with me—
That ever with a frolic welcome took
The thunder and the sunshine, and opposed
Free hearts, free foreheads—you and I are old;
Old age hath yet his honour and his toil;
Death closes all: but something ere the end,
Some work of noble note, may yet be done,
Not unbecoming men that strove with Gods.
The lights begin to twinkle from the rocks:
The long day wanes: the slow moon climbs: the deep
Moans round with many voices. Come, my friends,
‘T is not too late to seek a newer world.
Push off, and sitting well in order smite
The sounding furrows; for my purpose holds
To sail beyond the sunset, and the baths
Of all the western stars, until I die.
It may be that the gulfs will wash us down:
It may be we shall touch the Happy Isles,
And see the great Achilles, whom we knew.
Tho’ much is taken, much abides; and tho’
We are not now that strength which in old days
Moved earth and heaven, that which we are, we are;
One equal temper of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.
***
Traduction de Denis Thouard
l sert de peu que, roi inactif,
À ce calme foyer, parmi ces rochers stériles,
Marié d’une vieille femme, je répartisse
D’inégales lois à une race sauvage,
Qui amasse, et dort, et mange, et ne me connaît pas.
Rien ne me calme du voyage : je veux boire
Jusqu’à la lie la vie : de tous temps j’ai aimé
À fond, souffert à fond, tant avec ceux
Qui m’aimaient, que seul ; sur la terre, et quand
Par poussées dévalantes les pluvieuses Hyades
Attaquaient la mer sombre : je suis devenu un nom ;
Car, toujours rôdant, le cœur affamé,
J’ai tant vu, et connu : les cités des hommes
Et leurs coutumes, climats, conseils, gouvernements,
Moi-même non le moindre, mais honoré d’eux tous ;
Et goûté le plaisir des batailles avec mes pairs,
Loin, sur les plaines clinquantes de Troie aux vents.
Je suis une part de toutes ces rencontres.
Mais toute expérience est une arche, à travers elle
Luit le monde inexploré, dont les marges s’effacent
Pour toujours, pour toujours quand j’avance.
Qu’il est terne de s’arrêter, d’en finir,
De rouiller non bruni, sans briller dans l’action !
Comme si vivre, c’était respirer ! la vie sur la vie,
C’est encore trop peu, et d’une seule
Peu me reste : mais chaque heure est sauve
De cet éternel silence, mieux, elle
Apporte de nouvelles choses ; et qu’il serait vil,
Pour quelques trois soleils, de m’épargner, me ménager,
Et cet esprit grisonnant, désirant terriblement
Suivre le savoir, étoile qui décline,
Après les derniers liens de la pensée humaine.
Voici mon fils, mon propre Télémaque,
À qui je laisse le sceptre et l’île –
Bien-aimé de moi, apte à accomplir
Cette tâche, prudemment d’adoucir
Un peuple rude, et par légers degrés
Les soumettre à l’utile et au bon.
Il n’est pas à blâmer, concentré sur
Les devoirs communs, propre à ne pas faillir
Aux offices du cœur, à rendre
L’adoration due à mes dieux familiers,
Moi parti. Il fait sa tâche, moi la mienne.
Voici le port ; le vaisseau gonfle sa voile :
Voici l’obscure clarté de la mer. Mes marins,
Qui avez peiné, et œuvré, et pensé avec moi –
Qui toujours avez pris dans un salut plaisant
Le tonnerre et le soleil, et avez opposé
Des cœurs libres, des fronts libres – vous et moi sommes vieux ;
Le grand âge a encore son honneur et sa peine ;
La mort clôt tout : mais quelque chose, avant la fin,
Un travail de haute menée, peut encore être fait,
Et qui ne messied pas à ceux qui combattirent les dieux.
Les feux scintillent maintenant sur les rochers :
Le long jour blêmit : la lune, lentement, s’élève : le profond
Gémit alentour, de tant de voix. Venez, mes amis,
Il n’est pas trop tard pour chercher d’autres mondes.
Poussez, et siégeant en bon ordre, frappez
Les sillons sonores ; car je projette
De voguer au-delà du couchant, où baignent
Toutes les étoiles d’occident, avant de mourir.
Il se peut que les gouffres nous avalent ;
Il se peut que nous touchions les Iles Fortunées,
Voyant le grand Achille, que nous connûmes.
Beaucoup nous est pris, mais beaucoup nous reste ; et si
Nous ne sommes plus maintenant cette force qui, aux jours anciens,
Remuait terre et ciel, nous sommes ce que nous sommes :
Une même trempe de cœurs héroïques
Affaiblis par le temps et le destin, mais forts par la volonté
De lutter, de chercher, de trouver, et de ne pas céder.
Le sermon sur la Montagne
Evangile selon Saint Luc, 6.23-36
20 Alors Jésus, levant les yeux sur ses disciples, dit : Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous !
21 Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie !
22 Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu’on vous chassera, vous outragera, et qu’on rejettera votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme !
23 Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez d’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais, malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation !
25 Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes !
26 Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi qu’agissaient leurs pères à l’égard des faux prophètes !
27 Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent.
29 Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique.
30 Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas ton bien à celui qui s’en empare.
31 Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux.
32 Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi agissent de même.
34 Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les méchants.
36 Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.
37 Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; absolvez, et vous serez absous.
38 Donnez, et il vous sera donné : on versera dans votre sein une bonne mesure, serrée, secouée et qui déborde ; car on vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis.
Il leur dit aussi cette parabole : Un aveugle peut-il conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans une fosse ?
40 Le disciple n’est pas plus que le maître ; mais tout disciple accompli sera comme son maître.
41 Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ?
42 Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
43 Ce n’est pas un bon arbre qui porte du mauvais fruit, ni un mauvais arbre qui porte du bon fruit.
44 Car chaque arbre se reconnaît à son fruit. On ne cueille pas des figues sur des épines, et l’on ne vendange pas des raisins sur des ronces.
45 L’homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor ; car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle.
46 Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je dis ?
47 Je vous montrerai à qui est semblable tout homme qui vient à moi, entend mes paroles, et les met en pratique.
48 Il est semblable à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé, creusé profondément, et a posé le fondement sur le roc. Une inondation est venue, et le torrent s’est jeté contre cette maison, sans pouvoir l’ébranler, parce qu’elle était bien bâtie.
49 Mais celui qui entend, et ne met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti une maison sur la terre, sans fondement. Le torrent s’est jeté contre elle : aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison a été grande.
Au bord de l’infini
Ô doux commencements d’azur qui me trompiez,
Ô bonheurs, je vous ai durement expiés !
J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près,
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !
Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?
J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,
L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l’amour, et la vie, et l’âme, — fossoyeur.
Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;
J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,
Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l’enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !
Les Contemplations
Au bord de l’infini suite
Nous vivons, debout à l’entrée
De la mort, gouffre illimité,
Nus, tremblants, la chair pénétrée
Du frisson de l’énormité ;
Nos morts sont dans cette marée ;
Nous entendons, foule égarée
Dont le vent souffle le flambeau,
Sans voir de voiles ni de rames,
Le bruit que font ces vagues d’âmes
Sous la falaise du tombeau.
Nous regardons la noire écume,
L’aspect hideux, le fond bruni ;
Nous regardons la nuit, la brume,
L’onde du sépulcre infini ;
Comme un oiseau de mer effleure
La haute rive où gronde et pleure
L’océan plein de Jéhovah,
De temps en temps, blanc et sublime,
Par-dessus le mur de l’abîme
Un ange paraît et s’en va.
Quelquefois une plume tombe
De l’aile où l’ange se berçait ;
Retourne-t-elle dans la tombe ?
Que devient-elle ? On ne le sait.
Se mêle-t-elle à notre fange ?
Et qu’a donc crié cet archange ?
A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
Et la foule cherche, accourue,
En bas la plume disparue,
En haut l’archange évanoui !
Puis, après qu’ont fui comme un rêve
Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
Après qu’on a vu sur la grève
Passer des flots, des flots, des flots,
Dans quelque grotte fatidique,
Sous un doigt de feu qui l’indique,
On trouve un homme surhumain
Traçant des lettres enflammées
Sur un livre plein de fumées,
La plume de l’ange à la main !
Il songe, il calcule, il soupire,
Son poing puissant sous son menton ;
Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
Et l’homme dit : Je suis Newton.
L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
Et dans sa grande main fermée
Il tient le globe de la nuit.
L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
Et son sourcil abrite un astre,
Et sous son crâne un ciel bleuit !
Les Contemplations
Discours de réception du Prix Nobel
J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui
restituer.
La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître
entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Ecart
accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications
pratiques de la science.
Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer
ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car
l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes
d’investigation différent.
Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu
mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines
maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique
d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures
physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de
la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes
d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est
le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant
le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument
poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?
Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ;
et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce,
initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de
l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent
deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules
fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève
phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de
l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne.
Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins
d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses
frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute
chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en
est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de
complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.
Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image
médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et
d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même
de l’Être, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez
l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes
eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là
le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de
l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.
Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie
intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges
atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence
spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit
à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que
trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat
humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de
flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples
en quête de clarté.
Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche
sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité
réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du
mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite
intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien
non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle
n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune
fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême
alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni
de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation
toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est
partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.
Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et
libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier.
Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au
présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec
l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est
d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme
elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit
l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.
Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la
permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit
pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure
de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un
plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène,
torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations
mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule
est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.
Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique.
Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’à tous il dise clairement le goût de vivre
ce temps fort ! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderionsnous l’honneur de notre temps ? …
« Ne crains pas », dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main
levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice.
« Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce
battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en
voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien
de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni
mesure, sous l’incessant afflux de l’Être. La tragédie n’est pas dans la métamorphose ellemême. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et
l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? Et sa
maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse
maturité ? … »
Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser
devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle
même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus
largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face
à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? Oui, si d’argile
se souvient l’homme.
Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.
Mundo Grande
Não, meu coração não é maior que o mundo.
É muito menor.
Nele não cabem nem as minhas dores.
Por isso gosto tanto de me contar.
Por isso me dispo,
por isso me grito,
por isso frequento os jornais, me exponho cruamente nas livrarias:
preciso de todos.
Sim, meu coração é muito pequeno.
Só agora vejo que nele não cabem os homens.
Os homens estão cá fora, estão na rua.
A rua é enorme. Maior, muito maior do que eu esperava.
Mas também a rua não cabe todos os homens.
A rua é menor que o mundo.
O mundo é grande.
Tu sabes como é grande o mundo.
Conheces os navios que levam petróleo e livros, carne e algodão.
Viste as diferentes cores dos homens,
as diferentes dores dos homens,
sabes como é difícil sofrer tudo isso, amontoar tudo isso
num só peito de homem… sem que ele estale.
Fecha os olhos e esquece.
Escuta a água nos vidros,
tão calma, não anuncia nada.
Entretanto escorre nas mãos,
tão calma! Vai inundando tudo…
Renascerão as cidades submersas?
Os homens submersos – voltarão?
Meu coração não sabe.
Estúpido, ridículo e frágil é meu coração.
Só agora descubro
como é triste ignorar certas coisas.
(Na solidão de indivíduo
desaprendi a linguagem
com que homens se comunicam.)
Outrora escutei os anjos,
as sonatas, os poemas, as confissões patéticas.
Nunca escutei voz de gente.
Em verdade sou muito pobre.
Outrora viajei
países imaginários, fáceis de habitar,
ilhas sem problemas, não obstante
exaustivas e convocando ao suicídio.
Meus amigos foram às ilhas.
Ilhas perdem o homem.
Entretanto alguns se salvaram e
trouxeram a notícia
de que o mundo, o grande mundo está
crescendo todos os dias,
entre o fogo e o amor.
Então, meu coração também pode crescer.
Entre o amor e o fogo,
entre a vida e o fogo,
meu coração cresce dez metros e explode.
– Ó vida futura! Nós te criaremos.
Carlos Drummond de Andrade
Autre éventail
Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.
Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.
Vertige ! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s’apaiser.
Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu’un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !
Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.
-Mallarmé