(…) je crois qu’une espèce de lumière tient en respect la mort, comme un enfant opiniâtre et peureux je ne veux poursuivre qu’elle, même si cela ne se fait pas, même si ce n’est pas la bonne voie, même si c’est insensé, il n’y a que cela qui m’intéresse : rattraper ces fuyards, ramener à moi, à nous, ce monde devenu presque invisible ; aller à lui, ou tout faire pour qu’il vienne à moi ; car il est vrai, aussi vrai que je suis ici à écrire, il est vrai que parfois, jadis, et maintenant même encore, et pourquoi pas demain, il est vrai que quelque chose est passé de lui à moi, comme une parole non illusoire s’échange entre deux hommes. Ainsi un mur tombe, et c’est peut-être un mur de mot ; il y a peut être une façon de dire arbre, chemin, prairie, qui éloigne de nous l’arbre, le chemin, la prairie ; et peut être une autre façon de les nommer, qui au contraire, abat le mur de la distance, supprime la séparation, ou du moins la change en une autre espèce de séparation. N’est-ce pas là le travail même que le poète effectue sur les mots ? D’opaques qu’ils lui furent donnés, il s’acharne à leur rendre la transparence, à nous rendre le bonheur. Ainsi, une fois de plus, je suis enclin à réunir, à confondre, beau, bon et vrai.
Philippe Jaccottet