Textes

Extrait du Roman Inachevé

Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d’amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d’être crues
Dont les voix encore enfantines
A fredonner tout bas s’obstinent
L’air Ach du lieber Augustin
Qu’un passant siffle dans la rue


Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l’armoire
L’eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L’abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s’ouvre en donnant des idées


Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m’offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat


Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
Que je ne m’y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus


Tout est affaire de décors
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays


Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m’endormais comme le bruit


C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenait mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien


Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola


Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu


Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau


Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

-Louis Aragon

Anecdote sur René Char

« Il est est pas juif untel? Demande l’individu.

-Comment l’entendez vous ? Répond René en se redressant de toute sa stature de colonel de paras. « Non ce n’est pas ce que vous voulez dire, seulement je n’aime pas les antisémites. J’ai ici mes gourdins; Je suis vieux, mais j’ai encore la force de vous en casser un sur le dos si vous remettez les pieds ici »

in Paul Veyne, René Char

Tell me lies about Vietnam

I was run over by the truth one day.
Ever since the accident I’ve walked this way
So stick my legs in plaster
Tell me lies about Vietnam.

Heard the alarm clock screaming with pain,
Couldn’t find myself so I went back to sleep again
So fill my ears with silver
Stick my legs in plaster
Tell me lies about Vietnam.

Every time I shut my eyes all I see is flames.
Made a marble phone book and I carved all the names
So coat my eyes with butter
Fill my ears with silver
Stick my legs in plaster
Tell me lies about Vietnam.

I smell something burning, hope it’s just my brains.
They’re only dropping peppermints and daisy-chains
So stuff my nose with garlic
Coat my eyes with butter
Fill my ears with silver
Stick my legs in plaster
Tell me lies about Vietnam.

Where were you at the time of the crime?
Down by the Cenotaph drinking slime
So chain my tongue with whisky
Stuff my nose with garlic
Coat my eyes with butter
Fill my ears with silver
Stick my legs in plaster
Tell me lies about Vietnam.

You put your bombers in, you put your conscience out,
You take the human being and you twist it all about
So scrub my skin with women
Chain my tongue with whisky
Stuff my nose with garlic
Coat my eyes with butter
Fill my ears with silver
Stick my legs in plaster
Tell me lies, tell me lies about Aghanistan.
Tell me lies about Israel.
Tell me lies about Congo.
Tell me, tell me lies Mr Bush.
Tell me lies Mr B-B-Blair, Brown, Blair-Brown.
Tell me lies about Vietnam.

-Adrian Mitchell

La Solitude

Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l’homme ; et à l’appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l’Église.

Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l’Esprit de meurtre et de lubricité s’enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l’âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certain qu’un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d’une chaire ou d’une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l’île de Robinson. Je n’exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu’il ne décrète pas d’accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s’il leur était permis de faire du haut de l’échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d’autres tirent du silence et du recueillement ; mais je les méprise.

Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m’amuser à ma guise. « Vous n’éprouvez donc jamais, — me dit-il, avec un ton de nez très-apostolique, — le besoin de partager vos jouissances ? » Voyez-vous le subtil envieux ! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s’insinuer dans les miennes, le hideux trouble-fête !

« Ce grand malheur de ne pouvoir être seul !….. » dit quelque part La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux qui courent s’oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes.

« Presque tous nos malheurs nous viennent de n’avoir pas su rester dans notre chambre, » dit un autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle.

-Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris

La chambre double

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie.
Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l’a amenée ? quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu’importe ? la voilà ! je la reconnais.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.
À quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? Ô béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !
Non ! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices !
Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m’a semblé que je recevais un coup de pioche dans l’estomac.
Et puis un Spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l’idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.
Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats ; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière ; les manuscrits, raturés ou incomplets ; l’almanach où le crayon a marqué les dates sinistres !
Et ce parfum d’un autre monde, dont je m’enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas ! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.
Oh ! oui ! Le Temps a reparu ; Le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortége de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d’Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.
Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : — « Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie ! »
Il n’y a qu’une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d’annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.
Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. — « Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Extrait Camus

Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout” .

—- Albert Camus, Les Amandiers (L’Été, Gallimard, 1954)

Statement on the death of Martin Luther King

I have bad news for you, for all of our fellow citizens, and people who love peace all over the world, and that is that Martin Luther King was shot and killed tonight.

Martin Luther King dedicated his life to love and to justice for his fellow human beings, and he died because of that effort.

In this difficult day, in this difficult time for the United States, it is perhaps well to ask what kind of a nation we are and what direction we want to move in. For those of you who are black–considering the evidence there evidently is that there were white people who were responsible–you can be filled with bitterness, with hatred, and a desire for revenge. We can move in that direction as a country, in great polarization–black people amongst black, white people amongst white, filled with hatred toward one another.

Or we can make an effort, as Martin Luther King did, to understand and to comprehend, and to replace that violence, that stain of bloodshed that has spread across our land, with an effort to understand with compassion and love.

For those of you who are black and are tempted to be filled with hatred and distrust at the injustice of such an act, against all white people, I can only say that I feel in my own heart the same kind of feeling. I had a member of my family killed, but he was killed by a white man. But we have to make an effort in the United States, we have to make an effort to understand, to go beyond these rather difficult times.

My favorite poet was Aeschylus. He wrote: “In our sleep, pain which cannot forget falls drop by drop upon the heart until, in our own despair, against our will, comes wisdom through the awful grace of God.”

What we need in the United States is not division; what we need in the United States is not hatred; what we need in the United States is not violence or lawlessness; but love and wisdom, and compassion toward one another, and a feeling of justice toward those who still suffer within our country, whether they be white or they be black.

So I shall ask you tonight to return home, to say a prayer for the family of Martin Luther King, that’s true, but more importantly to say a prayer for our own country, which all of us love–a prayer for understanding and that compassion of which I spoke.

We can do well in this country. We will have difficult times; we’ve had difficult times in the past; we will have difficult times in the future. It is not the end of violence; it is not the end of lawlessness; it is not the end of disorder.

But the vast majority of white people and the vast majority of black people in this country want to live together, want to improve the quality of our life, and want justice for all human beings who abide in our land.

Let us dedicate ourselves to what the Greeks wrote so many years ago: to tame the savageness of man and make gentle the life of this world.

Let us dedicate ourselves to that, and say a prayer for our country and for our people.

Prière pour un chien

Mon humble ami, mon chien fidèle, tu es mort
de cette mort que tu fuyais comme une guêpe
lorsque tu te cachais sous la table. Ta tête
s’est dirigée vers moi à l’heure brève et morne.

Ô compagnon banal de l’homme : être béni !
toi que nourrit la faim que ton maître partage,
toi qui accompagnas dans leur pèlerinage
l’archange Raphaël et le jeune Tobie…

Ô serviteur : que tu me sois d’un grand exemple,
ô toi qui m’as aimé ainsi qu’un saint son Dieu !
Le mystère de ton obscure intelligence
vit dans un paradis innocent et joyeux.

Ah ! faites, mon Dieu, si vous me donnez la grâce
de vous voir face à Face aux jours d’Éternité,
faites qu’un pauvre chien contemple face à face
celui qui fut son dieu parmi l’humanité.

-Francis Jammes

Les adieux à Andromaque

L’intendante se tut. Hector s’en fut la rejoindre,
par le même chemin, le long des rues bien construites.
Quand il parvint par la grande ville à la porte Scéenne,
qu’il franchirait pour s’en retourner sur le champ de bataille,
il vit courir vers lui son épouse aux dons innombrables,
Andromaque, la fille issue d’Eétion magnanime,
Eétion qui tenait, au pied du Placos couvert d’arbres,
Thèbe-sous-le-Placos, et régnait sur la gent cilicienne :
il octroya sa fille à Hector au casque de bronze.
Elle l’avait retrouvé, sa servante marchait à sa suite,
portant contre elle ce tendre enfant, encore tout jeune,
l’Hectoride chéri, semblable à l’astre qui brille.
Son père Hector l’appelait Scamandrios, et les autres,
Astyanax : Hector était seul protecteur de la ville.
Il sourit alors, contemplant son fils en silence ;
405 Andromaque vint à lui, versant une larme.
Elle lui prit la main, l’appela, lui dit ces paroles :
“Insensé, ton ardeur te perdra ! sans pitié, tu négliges
et ton enfant petit, et moi, ton épouse dolente,
bientôt veuve de toi : les Achéens tous ensemble
viendront t’occire sous peu. Pour ma part, il serait préférable,
en te perdant, de rentrer dans le sol : je n’aurai jamais d’autre
réconfort, quand la destinée s’abattra sur ta tête,
rien qu’affliction. Je n’ai plus ni père ni mère très-digne.
Car mon père Eétion fut tué par le divin Achille ;
il ravagea la bonne, opulente, cité cilicienne,
Thèbe haute-porte ; mais il ne dépouilla pas son cadavre,
après l’avoir tué. Un scrupule entra dans son âme :
il le brûla revêtu de ses armes, ouvrages d’artiste,
lui bâtissant un tombeau. Les nymphes venues des montagnes
firent pousser des ormeaux, ces filles de Zeus porte-égide !
Et j’avais aussi sept frères dans ma demeure,
tous, en un seul jour, descendus chez Hadès, disparurent,
tous abattus par le divin Achille aux pieds inlassables,
près de nos blanches brebis et près de nos bœufs marche-torse !
425 Et ma mère, régnant au pied du Placos couvert d’arbres,
il l’emmena par ici avec tous nos biens et richesses,
la délivrant en échange d’une rançon innombrable.
La chasseresse Artémis l’occit au palais de son père.
Toi, Hector, c’est toi, mon père et ma mère très-digne,
et mon frère, et l’époux florissant qui partage ma couche.
Prends pitié maintenant et demeure sur cette muraille,
ne rends pas ton fils orphelin, ni veuve ta femme.
Range l’armée devant le figuier, par où notre ville
offre un passage, par où le rempart est le plus accessible.
Car c’est là que, trois fois, les meilleurs Achéens se risquèrent,
autour des deux Aias et d’Idoménée très-illustre,
autour du fils vaillant de Tydée, autour des Atrides :
soit que quelqu’un leur ait dit, instruit des divins oracles,
soit que leur propre cœur les presse et leur donne des ordres.”
Il lui dit en réponse, le grand Hector casque-flamme :
“Femme, je m’en soucie comme toi, mais je sens une horrible
honte devant les Troyens et Troyennes robe-traînante,
si, tel un lâche, je reste en retrait, à l’abri de la guerre,
et mon cœur l’interdit : j’ai appris à être intrépide
sans relâche, à combattre à l’avant des lignes troyennes,
pour préserver mon renom et le grand renom de mon père.
Certes, je sais bien ceci dans mon cœur, dans mon âme :
viendra le jour où sera détruite Ilios, ville sainte,
et Priam, et aussi son peuple à la lance vaillante.
Mais j’appréhende moins la douleur à venir de mon peuple,
celle du roi Priam, ou celle d’Hécube elle-même,
ou la douleur de mes frères, nombreux et pétris de vaillance,
quand, devant l’ennemi, ils rouleront dans la poudre,
que la tienne, quand l’un des Argiens aux cuirasses de bronze
t’emmènera, pleurante, en t’arrachant au jour libre.
T’en iras-tu dans l’Argolide tisser pour une autre ?
A la source Hypérée, Messéis, iras-tu puiser l’onde ?
Ton fardeau sera lourd, et la nécessité, redoutable.
Quelqu’un dira, quelque jour, te voyant verser une larme :
C’est la femme d’Hector, qui fut le meilleur à la guerre
des cavaliers troyens, au temps où Troie vit combattre
les héros danaens, serviteurs d’Arès le farouche !’
Voilà ce qu’il dira, renouvelant ta souffrance
d’être privée de l’époux qui repousse le jour d’esclavage.
Ah ! puissé-je, mort, être englouti sous la terre,
plutôt qu’entendre tes cris et apprendre Andromaque captive !”
Il tendit les bras vers son fils, Hector le splendide,
mais l’enfant, agrippant sa nourrice à la fine ceinture,
se détourna, cria, prenant peur à la vue de son père,
épouvanté à la fois par le bronze et les crins du panache,
qu’il voyait frémir, affreux, à la cime du casque.
Et de rire aux éclats, son père et sa mère très-digne.
Aussitôt, il ôta son casque, Hector le splendide,
et le posa sur le sol, tout resplendissant de lumière.
Puis il prit son fils, le baisa, le brandit dans ses paumes,
en lançant vers Zeus et les autres dieux sa demande :
“Zeus et vous tous, les dieux, accordez que mon fils se distingue,
par l’honneur, tout autant que moi, dans la foule troyenne,
et par la force vaillante, et qu’il règne sur Troie avec fougue !
Qu’on dise un jour de lui : ‘Il est supérieur à son père !’,
480 quand il rapportera du combat les dépouilles sanglantes
de l’ennemi par lui tué, pour la joie maternelle !”
Il se tut, et remit son fils aux mains de sa femme :
Hypérée et Messéis sont probablement des sources de la région d’Argolide.
Traduction : Philippe Brunet, tous droits réservés
contre son sein parfumé, elle l’étreignit – et de rire
et de pleurer. Hector, la voyant, s’émut du spectacle.
Il la flatta de la main, lui parla, lui dit ces paroles :
“Insensée, pour moi, ne t’afflige pas tant dans ton âme !
Nul ne me jettera dans l’Hadès avant l’heure prédite !
Mais personne n’échappe à son destin, je l’affirme,
une fois né, aucun mortel, ni lâche ni noble !
Va retrouver la maison et tous les travaux qui t’incombent,
le métier à tisser, la quenouille, et invite tes femmes
à travailler ; la guerre sera l’affaire des hommes,
de moi-même d’abord, et de tous les natifs de Troade.”
A ces mots, le vaillant Hector se saisit de son casque
à crinière ; sa tendre épouse s’en fut dans sa chambre
en regardant derrière elle, versant abondance de larmes.
Elle parvint aussitôt dans la bonne, opulente demeure
de l’homicide Hector, trouva ses nombreuses servantes
à l’intérieur ; sa venue déclencha les plaintes de toutes :
elles pleuraient, chez Hector, Hector vivant à cette heure ;
elle ne croyaient plus qu’il pourrait revenir de la guerre,
ni se soustraire à l’ardeur et aux mains de l’armée danaenne.

Trad. Philippe Brunet, Iliade, Chant VI