Textes

Redonnez leur

Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe.
Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage,
Ils chériront le vide de leur coeur jusqu’au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.

–Fureur et Mystère

René Char : quelques aphorismes

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Le poète recommande : « penchez vous, penchez vous davantage. » il ne sort pas toujours indemne de sa page, mais comme le pauvre il sait tirer parti de l’éternité d’une olive

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Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion ? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs…

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J’ai confectionné avec des déchets de montagnes des hommes qui embaumeront quelque temps les glaciers…

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Nous sommes pareils à ces poissons retenus vifs dans la glace des lacs de montagne. La matière et la nature semblent les protéger cependant qu’elles limitent à peine la chance du pêcheur.

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Il ne faudrait pas aimer les hommes pour leur être d’un réel secours. Seulement désirer rendre meilleure telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus appauvri qu’eux, prolonger d’une seconde telle minute agréable de leur vie. A partir de cette démarche et chaque racine traitée, leur respiration se ferait plus sereine. Surtout, ne pas entièrement leur supprimer ces sentiers pénibles, à l’effort desquels succède l’évidence de la vérité à travers pleurs et fruits

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La contre-terreur, c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble, c’est le fugace bruissement des feuilles comme un essaim de fusées engourdies, c’est cette pesanteur bien répartie, c’est cette circulation ouatée d’animaux et d’insectes tirant mille traits sur l’écorce tendre de la nuit, c’est cette graine de luzerne sur la fossette d’un visage caressé, c’est cet incendie de la lune qui ne sera jamais un incendie, c’est un lendemain minuscule dont les intentions nous sont inconnues, c’est un buste aux couleurs vives qui s’est plié en souriant, c’est l’ombre à quelques pas, d’un bref compagnon accroupi qui pense que le cuir de sa ceinture va céder… qu’importent alors l’heure et le lieu où le diable nous a fixé rendez-vous!

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Ce soir un village d’oiseaux
Très haut exulte et passe

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L’action qui a un sens pour les vivants n’a de valeur que pour les morts, d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnnent.

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Certains de mes actes se frayent une voie dans ma nature comme le train parcourt la campagne, suivant la même involonté, avec le même art qui fuit.

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L’homme qui ne voit qu’une source ne connaît qu’un orage. Les chances en lui sont contrariées 

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Nous regardions couler devant nous l’eau grandissante. Elle effaçait d’un coup la montagne, se chassant de ses flancs maternels. Ce n’étais pas un torrent qui s’offrait à son destin mais une bête ineffable dont nous devenions la parole et la substance. Elle nous tenait amoureux sur l’arc tout-puissant de son imagination. Quelle intervention eût pu nous contraindre? La modicité quotidienne avait fui, le sang jeté était rendu à sa chaleur. Adoptes par l’ouvert, ponces jusqu’à l’invisible, nous étions une victoire qui ne prendrait jamais fin.

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L’intelligence avec l’ange, notre primordial souci. 

(Ange, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient à l’écart du compromis religieux, la parole du plus haut silence, la signification qui ne s’évalue pas. (…) Connaît le sang, ignore le céleste. Ange: la bougie qui se penche au Nord du cœur)

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J’ai toujours le cœur content de partager à Forcalider, de prendre un repas chez les Bardouin, de serrer les mains de Marius l’imprimeur et de Figuière. Ce rocher de braves gens est la citadelle de l’amitié. Tout ce qui entrave la lucidité et ralentit la confiance est banni d’ici. Nous nous sommes épousés une fois pour toutes devant l’essentiel.

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Le poète ne peut pas longtemps demeurer dans la stratosphere du verbe. Il doit se lover dans de nouvelles larmes et pousser plus avant dans son ordre.

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Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers…

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Épouse et n’épouse pas ta maison 

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Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d’appeler une mouche « Madame »

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L’acte est vierge, même répété.

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Toute la masse d’arôme de ces fleurs pour rendre sereine la nuit qui tombe sur nos larmes

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Un oiseau chante sur un fil
Cette vie simple, à fleur de terre.
Notre enfer s’en réjouit.
Puis le vent commence à souffrir
Et les étoiles s’en avisent.

Ô folles, de parcourir
Tant de fatailité profonde !

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Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir qui vaut d’être regardé.

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On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant.

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A en croire le sous-sol de l’herbe où chantait un couple de grillons cette nuit, la vie prénatale devait être douce.

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On ne fait pas un lit aux larmes comme à un visiteur de passage.

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Sagesse, toi qui composes l’avenir sans croire au poids qui décourage, qu’il sente s’élancer dans son corps l’électricité du voyage 

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« J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre de l’éternité. » Afin qu’il n’y soit rien changé.

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Rivière au coeur jamais détruit dans ce monde fou de prison
Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon

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« Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son cœur. » Afin qu’il n’y soit rien changé,

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« N’incitez pas les mots à faire une politique de masse. »

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« La poésie porte secours à l’instinct en perdition. »

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« Le rêve, machine à mortifier le présent »

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« L’instant est une particule concédée par le temps et enflammée par nous. »

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« Nous appartenons à ces ruisseaux prodigués qui poussent leurs eaux dans des terres de plus en plus accablées. »

« Qui boit à l’éclair goûte aussi son froment. »

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« la nuit circonspecte hésite à guérir la plaie du jour. »

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« Je vous écris en cours de chute, c’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. » 

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“Ne viens pas trop tôt, amour, va encore;
L’arbre n’a tremblé que sa vie;
Les feuilles d’avril sont déchiquetées par le vent.
La terre apaise sa surfaceEt referme ses gouffres.
Amour nu, te voici, fruit de l’ouragan !
Je rêvais de toi décousant l’écorce.”

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« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». 

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« À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir »

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À tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide, mais le couvert est mis.

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Voici l’époque où le poète sent se dresser en lui cette méridienne force d’ascension. (162)

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Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit. (165)

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Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue (197)

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Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. (237)

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René Char – Camus

Notre amitié est une écorce libre. Elle ne se détache pas des prouesses de notre cœur.

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On est si mécontent de soi quand, rendu à la solitude de son terrier, on songe à ses meilleurs frères qu’on a mal aidés – non au « sens religieux » mais avec les ressources du verger secret réparties dans notre main et dans nos yeux et qui sont le seul digne héritage de nos foutus ancêtres, de temps en temps.

     C’est une lettre silencieuse que j’aurais aimé vous écrire, comme la planche de Parménide dont parle Nietzsche, celles-là sont seules pleines de ce qui convient. Pas une pellicule de langue… Je crois, Albert, que nous avons bien et beaucoup marché ensemble depuis quelques années…

Nos semelles ont écrasé nombre de mots inutiles. Voyez. Et nous ne tirons pas les feux d’artifices avec des sentiments. Je vous envoie toute mon affection.

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Vous êtes un des rares hommes, Albert, que j’aime et que j’admire d’instinct et de connaissances à la fois (les deux si souvent se détruisent), ces hommes que le temps, le souci, l’espoir, la fatigue puis l’allégresse de vivre font grandir chaque jour dans notre coeur dont ils occupent et dessinent le sommet que la nature ne nous a point donné et qui n’est dû qu’à nous et à cet infime nombre de frères que nous chérissons et qui nous éclairent à tout moment là-haut… 

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 Mais je pense souvent à vous, à notre amitié : comme une pierre grecque. Le Temps relâche alors son hostilité ; mes mains ne sont plus tristes. Un peu d’enfance et de maquis réchauffent mon cœur perdu.

Herman Hesse

« celui qui a gouté aux autres journées, à ces journées funestes marquées par des crises de goutte ; à ces journées où une névralgie épouvantable, térébrante, venue se loger derrière les prunelles des yeux, jette un maléfice sur toute activité visuelle et auditive, la transformant diaboliquement de joie en torture ; à ces journées d’agonie de l’âme, à ces âpres journées de vide intérieur et de désespoir où, au beau milieu d’un monde détruit, exploité par les sociétés anonymes, l’univers des hommes et leur prétendue culture apparaissent à chaque seconde dans leur splendeur de pacotille, mensongère et vulgaire, grimaçant comme un personnage répugnant dont l’image se concentre dans l’esprit malade jusqu’au comble de l’insupportable. Celui qui a goûté à cet enfer éprouve beaucoup de satisfaction à vivre des journées normales, en demi-teinte, semblables  celle qui venait de s’écouler. Il est assis, reconnaissant, près du poêle chaud ; en lisant le journal du matin, il constate, reconnaissant, qu’aujourd’hui encore aucune guerre n’a été déclarée, qu’aucune dictature nouvelle n’a été instaurée, qu’aucune affaire particulièrement véreuse n’a été découverte dans le monde politique et économique ; il accorde reconnaissant, les cordes de sa vielle rouillée et entame un hymne empreint de retenue, d’enthousiasme modéré, allant presque jusqu’à la gaieté. »

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« Comment ne pas devenir un loup des steppes et un ermite sans manières dans un monde dont je ne partage aucune des aspirations, dont je ne comprends aucun des enthousiasmes ? Je ne puis tenir longtemps dans un théatre ou dans un cinéma ; je lis à peine le journal et rarement un livre contemporain ; je suis incapable de comprendre quels plaisirs et quelles joies les hommes recherchent dans les trains et les hôtels bondés, dans les cafés combles où résonne une musique oppressante et tapageuse, dans les bars et les music-halls des villes déployant un luxe élégant, dans les expositions universelles, dans les grandes avenues, dans les conférences destinées aux assoiffés de culture, dans les grands stades. Non, je ne suis pas capable de comprendre et de partager toutes ces joies qui sont à ma portée et auxquelles des milliers de gens s’efforcent d’accéder en se bousculant les uns les autres. Ce que j’éprouve dans mes rares instants de bonheur, ce qui constitue pour moi un ravissement, une expérience extraordinaire, une extase et une élévation de l’âme  est connu, recherché et apprécié par la majorité tout au plus dans la littérature ; dans la vie, on traite cela de folie. Et de fait, si la majorité a raison, si cette musique dans les cafés, ces divertissements de masse, ces êtres américanisés aux désirs tellement vite assouvis représentent le bien, alors, je suis dans l’erreur, je suis fou, je suis vraiment un loup des steppes, comme je me suis souvent surnommé moi-même ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture…

Le Loup des Steppes

Tocqueville

« Celui qui a renfermé son cœur dans la seule recherche des biens de ce monde est toujours pressé, car il n’a qu’un temps limité pour les trouver, s’en emparer et en jouir. Le souvenir de la brièveté de la vie l’aiguillonne sans cesse. Indépendamment des biens qu’il possède, il en imagine à chaque instant mille autres que la mort l’empêchera de goûter, s’il ne se hâte, Cette pensée le remplit de troubles, de craintes et de regrets, et maintient son âme dans une sorte de trépidation incessante qui le porte à changer à tout moment de desseins et de lieu. »

DLDA T2.

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Il est donc toujours à craindre que les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs désirs et que, renonçant entièrement à obtenir ce qui ne peut s’acquérir sans de longs efforts, ils ne fondent rien de grand, de paisible et de durable. 

Horace

[A compléter]

Sage, dételle à temps ton vieux cheval fourbu
Avant qu’il bronche à faire rire et ne soit fin rendu

Epitres, I, I, 8-9

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J’ai achevé un monument plus durable que l’airain, plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l’Aquilon ne pourront détruire, ni l’innombrable suite des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier, et une grande part de moi-même évitera la Déesse funèbre

Exegi momentum

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Quand les rois sont fous furieux, les Grecs souffrent. 

Épîtres I, 2, vers 14

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D’ou vient, Mécène, que nul ne vit content de sa condition, soit que la raison la lui ait faite, soit que la destinée la lui ait jetée, et qu’il vante celle des autres ? – “O heureux marchands !” dit le soldat lourd d’années, les membres rompus par une longue fatigue. Et le marchand sur sa nef battue des vents : “Le métier de soldat vaut mieux ! quoi, en effet ? on se bat ; et, dans l’espace d’une heure, c’est une prompte mort ou une joyeuse victoire.” L’homme habile en droit et dans les lois envie le laboureur, quand le client pousse sa porte dès le chant du coq ; et le laboureur, arraché de son champ et amené, dans la ville par les assignations, ne proclame heureux que ceux qui vivent en ville. 
 Satires, livre I, 1, vers 1-12

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Pourquoi tendons-nous à tant de choses, nous qui vivons si peu ? Pourquoi cherchons-nous des terres chauffées par un autre soleil ? 
 Odes, II, 16,vers 18-20

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Non, l’ivoire pas plus que l’or 
Ne brille aux noirs plafonds de ma simple retraite ;
Nul portique n’y mêle encore
Le marbre de l’Afrique au marbre de l’Hymette.
Content de mon humilité,
Je n’ai point envahi le palais d’un Attale (Souverain de Pergame
De nobles mains ne m’ont doté
D’aucun de ces tissus où la pourpre s’étale.

La soif de l’or, Ode XVIII livre II.

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La coupe en main ce soir, chassons, pleins d’espérance, 
Tout souvenir de nos revers ;
Demain, d’un libre essor, dans l’horizon immense,
Nous tenterons encor les mers.

Tibur, ode VII, livre 1 

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 Non, ne recherche point, c’est le secret des cieux !
A mes ans comme aux tiens quel terme ont mis les dieux ;
N’en crois pas les calculs qu’invoque Babylone.
Qu’l vaut bien mieux souffrir ce que le sort ordonne !
Soit qu’il ajouter encore au nombre de tes jours,
Soit que sa main avare en ait borné le cours
Au rigoureux hiver qui maintenant déchaîne
Contre ses bords rocheux le golfe de Tyrrhène,
Leuconoé, sois sage et rafraîchis ton vin.
Que ton plus long espoir mesure un cours espace !
Tandis que nous parlons, le temps jaloux s’efface :
Cueille la fleur du jour sans croire au lendemain. 

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Faust

Eh bien ! Rends-moi les temps où moi-même j’étais en devenir, où une source neuve de chants pressés naissait sans interruption, où les brumes me cachaient le monde, où le bouton de rose promettait encore merveilles. Où je cueillais ces mille fleurs qui remplissaient les vallées ! Je n’avais rien, j’avais assez pourtant : le goût de la vérité et la joie de l’illusion. Rends-moi indomptés ces élans, le profond, douloureux bonheur, la force de haïr, le pouvoir d’aimer, rends-moi ma jeunesse. 

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Grise, très cher ami, est toute théorie, et vert l’arbre doré de la vie. »

(Mephistophélès.)

Souvenir

J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu’une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m’enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m’attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur.
Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,
Et fier aussi mon coeur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères,
Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.
Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
Ne poussent point ici.

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;
Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,
Et tu t’épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :
Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie
Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?
Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant ;
Et rien qu’en regardant cette vallée amie
Je redeviens enfant.

O puissance du temps ! ô légères années !
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;
Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
Vous ne marchez jamais.

Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !
Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir
D’une telle blessure, et que sa cicatrice
Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,
Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,
Que viennent étaler sur leurs amours passées
Ceux qui n’ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe,
Et faut-il l’oublier du moment qu’il fait nuit ?
Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,
Est-ce toi qui l’as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire,
Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.
Un souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l’infortuné qui trouve une étincelle
Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,
Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie,
Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant,
Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie
N’est qu’un affreux tourment !

Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire,
Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,
Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire,
D’un éternel baiser !

Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,
Et qui pourra jamais aimer la vérité,
S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont quelqu’un n’ait douté ?

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?
Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;
Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
Ne vous dérangent pas ;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène
Vers quelque monument d’un amour oublié,
Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine
Qu’il vous heurte le pied.

Et vous criez alors que la vie est un songe ;
Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,
Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge
Ne dure qu’un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie
A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas,
Ce fugitif instant fut toute votre vie ;
Ne le regrettez pas !

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,
Vos agitations dans la fange et le sang,
Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :
C’est là qu’est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?
Que demandent au ciel ces regrets inconstants
Que vous allez semant sur vos propres ruines,
A chaque pas du Temps ?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main,
Que le vent nous l’enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,
Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
Et des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.

Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,
La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,
La source desséchée où vacillait l’image
De leurs traits oubliés ;

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,
Etourdis des éclairs d’un instant de plaisir,
Ils croyaient échapper à cet être immobile

Qui regarde mourir !
Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.
Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète,
Si le vent te fait peur?

J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses
Que les feuilles des bois et l’écume des eaux,
Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses
Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres
Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres
Porté par Roméo.

J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
Devenue elle-même un sépulcre blanchi,
Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri,

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !
C’était plus qu’une vie, hélas ! c’était un monde
Qui s’était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire,
Et c’était une voix ;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces regards adorés dans les miens confondus ;
Mon coeur, encor plein d’elle, errait sur son visage,
Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle,
Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,
Et j’aurais pu crier : ” Qu’as-tu fait, infidèle,
Qu’as-tu fait du passé? “

Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue
Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;
Et je laissai passer cette froide statue
En regardant les cieux.

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère
Que ce riant adieu d’un être inanimé.
Eh bien ! qu’importe encore ? O nature! ô ma mère !
En ai-je moins aimé?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :
Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché !
Comme le matelot brisé par la tempête,
Je m’y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;
Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce qu’ils ensevelissent.

Je me dis seulement : ” À cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. “
J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l’emporte à Dieu !

Extraits – Les confessions Musset

« Quel est l’homme qui croit avoir vécu s’il nie la puissance des femmes ? s’il n’a jamais quitté » une belle danseuse avec des mains tremblantes ? s’il n’a jamais senti ce je ne sais quoi indéfinissable, ce magnétisme énervant qui, au milieu d’un bal, au bruit des instruments, à la chaleur qui fait pâlir les lustres, sort peu à peu d’une jeune femme, l’électrise elle-même, et voltige autour d’elle comme le parfum des aloès sur l’encensoir qui se balance au vent ? »

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« Ô malheureux ! prends garde aux hommes ; tant que tu marcheras sur la route où tu es, il te semblera voir une plaine immense où se déploie en guirlande fleurie une farandole de danseurs qui se tiennent comme les anneaux d’une chaine ; mais ce n’est là qu’un mirage léger ; ceux qui regardent à leurs pieds savent qu’ils voltigent sur un fil de soie tendu sur un abîme. »

***

« J’avoue que ces existences à part, qui sont comme enfouies ça et là dans les villes, sous des milliers de toits ignorés, m’ont toujours effrayé comme des espèces de citernes dormantes, l’air ne m’y semble pas viable ; dans tout ce qui est oubli sur la terre, il y a un peu de la mort. 

***