Textes

Sonnet 13

Que de fois, tout en pleurs, fuyant le genre humain,
Et me fuyant moi-même en mon charmant asile,
J’inonde ma poitrine et l’herbe du chemin !
Que de fois mes soupirs troublent l’air immobile!
Que de fois, seul, en proie à mes rêves d’amour,
Au fond d’un bois épais et d’une grotte obscure,
Je cherche autour de moi cette femme si pure
Que me ravit la tombe où j’aspire à mon tour!
Tantôt elle s’élance en nymphe vaporeuse
Sur les flots argentés de la Sorgue écumeuse,
Et s’assied près de moi sur ses bords enchanteurs;
Tantôt, d’un pied léger, son image chérie
Agite doucement les fleurs de la prairie,
Et semble à mon aspect prendre part à mes pleurs.

-Pétrarque

Pham Cong Thien

Peut-être que les gens diront que nous les jeunes avons le cœur trop sensible ; ceux qui fuient, ceux qui capitulent et abdiquent devant la vie. Et nous ne leur répondrons qu’avec un sourire silencieux, ou un regard grave. Puis, nous nous inclinerons vers le ciel et prierons pour qu’il pleuve beaucoup. Oui, que la pluie tombe, tombe encore ! La pluie doit beaucoup tomber car ce monde est devenu trop sec. Le sol s’est soulevé et nos cœurs se sont transformés en gravier…

-Le soir à Saïgon, on se promenait dans les rues maussades de la ville, et on se rassemblait dans les boîtes de nuit pour écouter de la musique extérieure, parce que nous avions perdu tout ce qui chante à l’intérieur de nous, parce que les petits oiseaux avaient cessé de chanter dans nos cœurs

Extraits de ses lettres

Il se lavait dehors en pleine nuit…

Il se lavait dehors en pleine nuit.
Le firnament brillait d’après étoiles.
La cuve refroidit pleine à ras bords
Et le rayon est comme du sel sur la hache.

A double tour on a fermé la grille
La terre est rude en toute conscience
On chercherait en vain plus pure trame
Que la vérité de la toile fraîche

Dans la cuve l’étoile fond comme du sel
Et l’eau froide est de plus en plis noire
Et plus pure la mort plus âcre le malheureux
Et la terre plus cruelle et plus vraie

-Mandelstam

Suppose que l’étoile…

Suppose que l’étoile
Qui brille toujours au-dessus du magasin de mode
S’enfonce brusquement
Dans mon cœur, ainsi qu’une longue épingle 

Je n’ai pas su, dans le brouillard, saisir
Ton image douloureuse et fragile.
« Seigneur » ai-je dit par erreur, 
Sans vouloir prononcer ce mot.

Le nom divin, comme un oiseau immense 
S’est échappé de la poitrine.

-Mandelstam

La démarche des chevaux est si lente…

La démarche des chevaux est si lente
Et la flamme des lanternes si pauvre !
Où me conduit-on, je me le demande,
Ces inconnus, probablement, le savent.

Je m’abandonne à leur sollicitude,
Le froid me gagne, et aussi le sommeil ;
Dans un tournant un cahot m’a jeté
Le rayon d’une étoile en plein front.

De la tête en feu le balancement,
La glace tendre de doigts inconnus,
Et les sombres sapins, leurs silhouettes
De mon regard encore inaperçues

-Mandelstam

L’immense abîme…

L’immense abîme est sombre et transparent,
La fenêtre langoureuse blanchit.
Qu’est ce qui fait le coeur, si lentement
Et si obstinément s’appesantir ?

Tantôt il coule vers le fonds de tout son poids,
Ayant du cher limon la nostalgie,
Tantôt brin de paille manquant la profondeur,
Il fait surface sans effort.

Avec une feinte douceur, reste au chevet
Et sois toute ta vie par toi-même bercé,
Souffre de ton angoisse comme d’une fable,
Et sois tendre, mais avec un superbe ennui

-Mandelstam

Une tristesse inexprimable

Une tristesse inexprimable
A ouvert deux yeux immenses.
Le vase de fleurs d’éveillant
Nous éclabousse de cristal.

Toute la chambre est imprégnée
De langueur – délicieux remède !
Penser qu’un si petit royaume
A englouti tant de sommeil.

Il n’y a qu’un peu de vin rouge
Et qu’un peu de soleil de mai –
La blancheur des doigts les plus fins
Emiette le mince biscuit

-Mandelstam

Le cher levant du monde…

Le cher levain du monde – 
Les bruits, les larmes, les travaux –
L’épellation par les pluies
Du malheur qui bouillonne,
Et les sonorités perdues,
Quel minerai nous les rendra ?

Dans ta miséreuse mémoire
Tu sens les premières ravines
Pleines d’eau cuivreuse,
Et tu les suis à la trace,
Toi à toi-même hostile, inconnu,
Tout ensemble l’aveugle et son guide.

-Mandelstam

Ne dis rien à personne…

Ne dis rien à personne.
Tout ce que tu as vu, oublie,
L’oiseau, la vieille femme, la prison,
Et autres choses encore…

Sinon à peine entr’ouvriras-tu les lèvres,
Que tu seras pris de frissons
Le léger frisson du sapin
A l’approche du jour

Tu te rappelleras les guêpes dans la masure champêtre
Et tache d’encre, le plumier des enfants,
Ou les noires airelles dans la forêt
Qui ne seront jamais cueillies

-Mandelstam