Textes

Comme on voit sur la branche

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose;

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais battue, ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendres tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses.

-Pierre de Ronsard

Marie, levez-vous…

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.

Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos oeillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir de l’eau, d’une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,

Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

-Pierre de Ronsard

Quand je suis vingt ou trente mois

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vandomois,
Plein de pensées vagabondes.
Plein d’un remors et d’un souci.
Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres, et aux ondes.

Rochers, bien que soyez âgez
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ny d’estat ny de forme :
Mais tousjours ma jeunesse fuit.
Et la vieillesse qui me suit.
De jeune en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans
En l’hyver voz cheveux plaisans,
L’an d’après qui se renouvelle.
Renouvelle aussi vostre chef :
Mais le mien ne peut derechef
R’avoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis veu chez vous
Avoir jadis verds les genous.
Le corps habile, et la main bonne :
Mais ores j’ay le corps plus dur,
Et les genous, que n’est le mur »
Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez.
Et vous menez et ramenez
Voz flots d’un cours qui ne séjourne :
Et moy sans faire long séjour
Je m’en vais de nuict et de jour.
Mais comme vous, je ne retourne.

Si est-ce que je ne voudrois
Avoir esté rocher ou bois.
Pour avoir la peau plus espesse,
Et veincre le temps emplumé :
Car ainsi dur je n’eusse aimé
Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.

-Pierre de Ronsard, Odes

Heureux qui comme Ulysse…

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

-Joachim du Bellay

Au fleuve de Loire

Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
Ô mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
A ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.

-Joachim du Bellay

Charles d’Orléans

En regardant vers le païs de France,
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,
Qu’il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye oudit pays trouver ;
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Je m’avisay que c’estoit non savance
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournay en confort mon penser.
ais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay en la nef d’Esperance
Tous mes souhaitz, en leur priant d’aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc auray loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.

ENVOI

Paix est tresor qu’on ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier ;
Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cueur amer doit.

Virelai sur la tristesse du temps présent

Je ne voie ami n’amie
Ni personne qui bien die ;
Toute liesse défaut,
Tous cœurs ont pris par assaut
Tristesse et mélancolie.

Aujourd’hui n’est âme lie,
On ne chante n’esbanie (*),                 (*) ni se distrait                     
Chacun cuide (*) avoir défaut ;           (*) pense                      
Li uns a sur l’autre envie
Et médit par jonglerie,
Toute loyauté défaut ;

Honneur, amour, courtoisie,
Pitié, largesse est périe,
Mais convoitise est en haut
Qui fais de chacun versaut                              
Dont joie est anéantie :
Je ne vois amie n’amie.

Trop règne dolente vie ;
Cet âge ne durra mie,
Car d’honneur à nul ne chaut ;
Connaissance est endormie,
Vaillance n’est à demie
Connue ni mise en haut.

Loyauté, sens, prud’homie
Ni bonté n’est remerie                                         
On lève ce qui ne vaut,
Et ainsi tout perdre faut,
Par non sens et par folie.
Je ne vois ami n’amie.

-Eustache Deschamps

Ballade sur la mort de du Guesclin

Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,

Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui onques fut en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.
O Bretagne, pleure ton espérance,
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument.
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer aquerre
Tragédiens, Aréthusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort le cœur serre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.
Hé! gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père – vous étiez ses enfants –
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement;
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist paradis conquerre;
Qui deuil n’en fait et qui ne prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie :
De tout honneur était la droite serre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.

-Eustache Deschamps

To Night

Swiftly walk o’er the western wave,
Spirit of Night!
Out of the misty eastern cave,
Where, all the long and lone daylight,
Thou wovest dreams of joy and fear,
Which make thee terrible and dear,—
Swift be thy flight!

Wrap thy form in a mantle gray,
Star-inwrought!
Blind with thine hair the eyes of Day;
Kiss her until she be wearied out,
Then wander o’er city, and sea, and land,
Touching all with thine opiate wand—
Come, long-sought!

When I arose and saw the dawn,
I sighed for thee;
When light rode high, and the dew was gone,
And noon lay heavy on flower and tree,
And the weary Day turned to his rest,
Lingering like an unloved guest.
I sighed for thee.

Thy brother Death came, and cried,
Wouldst thou me?
Thy sweet child Sleep, the filmy-eyed,
Murmured like a noontide bee,
Shall I nestle near thy side?
Wouldst thou me?—And I replied,
No, not thee!

Death will come when thou art dead,
Soon, too soon—
Sleep will come when thou art fled;
Of neither would I ask the boon
I ask of thee, belovèd Night—
Swift be thine approaching flight,
Come soon, soon

-Shelley

Sonnailler, mon bien chéri…

Sonnailler, mon bien chéri, qui mille fois
Êtes venu au sel là-bas, auprès de ce rocher,
Et dans ma main rude avez mis votre bouche
Et votre langue de giroflée,

Dans quelle âpre  vous êtes-vous fourvoyé
Pour que votre âme soit à ce point touchée de sauvagerie ?
Quelle fureur est coupable d’une si démente condition 
Que vous en avez perdu raison et mémoire ?

Allez brouter l’anacardina afin qu’elle vous tire
De ce cruel et mercenaire sommeil,
Et ne buvez pas l’eau de l’oubli

Ici est votre prairie, votre  et votre forêt,
Je suis votre pasteur et vous êtes mon maître,
Vous êtes mon troupeau et je suis votre égaré.

-Lope de Vega