Le bilan de l’intelligence

Je n’hésite jamais à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture. Plus les diplômes ont pris d’importance dans la vie, (et cette importance n’a fait que croître à cause des circonstances économiques), plus le rendement de l’enseignement a été faible. Plus le contrôle s’est exercé, s’est multiplié, plus les résultats ont été mauvais.

Mauvais par ses effets sur l’esprit public et sur l’esprit tout court. Mauvais parce qu’il crée des espoirs, des illusions de droits acquis. Mauvais par tous les stratagèmes et les subterfuges qu’il suggère ; les recommandations, les préparations stratégiques, et, en somme, l’emploi de tous expédients pour franchir le seuil redoutable. C’est là, il faut l’avouer, une étrange et détestable initiation à la vie intellectuelle et civique.

Ce n’est pas tout. Le diplôme donne à la société un fantôme de garantie, et aux diplômés des fantômes de droits. Le diplômé passe officiellement pour savoir : il garde toute sa vie ce brevet d’une science momentanée et purement expédiente. D’autre part, ce diplômé, au nom de la loi est porté à croire qu’on lui doit quelque chose. Jamais convention plus néfaste à tout le monde, à l’État et aux individus, (et, en particulier, à la culture), n’a été instituée. C’est en considération du diplôme, par exemple, que l’on a vu se substituer à la lecture des auteurs l’usage des résumés, des manuels, des comprimés de science extravagants, les recueils de questions et de réponses toutes faites, extraits et autres abominations. Il en résulte que plus rien dans cette culture adultérée ne peut aider ni convenir à la vie d’un esprit qui se développe.

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Mais d’où vient-elle ? C’est ici que se manifeste le second genre de leçons dont je vous parlais. Ce sont celles qui ne nous sont pas données par notre expérience personnelle directe, mais que nous tenons de nos lectures ou de la bouche d’autrui.

Vous savez, mais vous ne l’avez peut-être pas assez médité, à quel point l’ère moderne est parlante. Nos villes sont couvertes de gigantesques écritures. La nuit même est peuplée de mots de feu. Dès le matin, des feuilles imprimées innombrables sont aux mains des passants, des voyageurs dans les trains, et des paresseux dans leurs lits. Il suffit de tourner un bouton dans sa chambre pour entendre les voix du monde, et parfois la voix de nos maîtres. Quant aux livres, on n’en a jamais tant publié. On n’a jamais tant lu, ou plutôt tant parcouru !

Que peut-il résulter de cette grande débauche ?

Les mêmes effets que je vous décrivais tout à l’heure ; mais, cette fois, c’est notre sensibilité verbale qui est brutalisée, émoussée, dégradée… Le langage s’use en nous.

L’épithète est dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber à rien la puissance des adjectifs les plus forts. La louange et même l’injure sont dans la détresse ; on doit se fatiguer l’esprit à chercher de quoi glorifier ou insulter les gens !

D’ailleurs, la quantité des publications, leur fréquence diurne, le flux des choses qui s’impriment ou se diffusent, emportent du matin au soir les jugements et les impressions, les mélangent et les malaxent, et font de nos cervelles une substance véritablement grise, où rien ne dure, rien ne domine, et nous éprouvons l’étrange impression de la monotonie de la nouveauté, et de l’ennui des merveilles et des extrêmes.

Que faut-il conclure de ces constatations ? (…) Mais l’individu c’est aussi la liberté de l’esprit. Or, nous avons vu que cette liberté, (dans son sens le plus élevé), devient illusoire par le seul effet de la vie moderne. Nous sommes suggestionnés, harcelés, abêtis, en proie à toutes les contradictions, à toutes les dissonances, qui déchirent le milieu de la civilisation actuelle. L’individu est déjà compromis, avant même que l’État l’ait entièrement assimilé.

Cecilia Meireles

Doce peso
Desta sonolência 
leve cadência 
De amor e desprezo

Lua mansa 
pedaço perdido
Do anel partido 
De alguma esperança

Grande estrela 
Toda desfolhada 
Na água parada
Para recebe-lá

Noite fria,
Sem desejo humano.
Brisa no oceano
Da melancolia

Rosto sério
Das ondas do mundo.
Boiam no fundo
Ramos de mistério.

(Doce peso
Desta sonolência…
Leve cadência
De amor e desprezo…)

***

Eu não tinha este rosto de hoje,
assim calmo, assim triste, assim magro,
nem estes olhos tão vazios,
nem o lábio tão amargo.

Eu não tinha estas mãos tão sem força,
Tão paradas e frias e mortas;
Eu não tinha este coração
Que nem se mostra.

Eu não dei por esta mudança,
Tão simples, tão certa, tão fácil:
– Em que espelho ficou retida
a minha face?

Viagem (1939)

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Gosto da gota d’água que se equilibra
na folha rasa, tremendo ao vento.

Todo o universo, no oceano do ar, secreto vibra:
e ela resiste, no isolamento.

Seu cristal simples reprime a forma, no instante incerto:
pronto a cair, pronto a ficar – límpido e exato.

E a folha é um pequeno deserto
para a imensidade do ato.

**

Agora é como depois de um enterro.
Deixa-me neste leito, do tamanho do meu corpo,
junto à parede lisa, de onde brota um sono vazio.
A noite desmancha o pobre jogo das variedades.
Pousa a linha do horizonte entre as minhas pestanas,
e mergulha silêncio na última veia da esperança.
Deixa tocar esse grilo invisível
– mercúrio tremendo na palma da sombra –
deixa-o tocar a sua música, suficiente
para cortar todo o arabesco da memória…

Rilke

Il ne te faut pas comprendre la vie,
elle deviendra une fête alors.
Et laisse venir chaque jour,
comme un enfant, en marchant,
de chaque vent,
se fait offrir maintes fleurs.

Les rassembler, les conserver
ne lui effleur pas l’esprit.
Il les détache doucement des cheveux
dont elles étaient si volontiers prisonnières,
et tend les mains vers les jeunes annés,
en en espérant de nouvelles.

Carnet de Huguenin

Je ne suis pas sur terre pour me ménager afin de mourir plus confortablement. Ma mission d’écrivain et d’homme m’interdit de participer à ces rites qui, sitôt nés, s’évanouissent et laissent place à d’autres rites éphémères. Le goût des choses périssables est sacrilège. Je veux agrandir mon âme de tout ce que je refuserai, consacrer ma vie à affirmer que je suis libre, et mourir dans l’amour des choses qui demeurent.

*
Le créateur n’est pas libre de faire dire ou de faire faire à ses personnages ce qu’il veut. A un moment donné, dans des conditions données, un personnage ne peut faire qu’un seul acte, dire qu’une seule phrase. C’est ceux-là qu’il faut découvrir. Les grandes oeuvres sont celles qui ne mentent jamais. Ainsi des grandes âmes.

*
Ma législation : un indestructible espoir. Un immortel désespoir
*
La mission, le seul but de tout homme véritable sur terre : devenir simple et pur. La vraie virilité n’est pas celle des soudards. La vraie virilité, c’est la pureté.
*
Voyant la journée venir de ses pas égaux ruisselants de pluie
et les femmes revenir du marché
et des enfants, leur cartable sous le bras, lancer des coups de pied dans les feuilles mortes
quoi de plus tendre
quel plus parfait spectacle d’espoir
que des petits enfants qui reviennent de l’école?
voyant la lente journée se dérouler comme prévu.
Tristement telle que la veille et que le lendemain.
car au fond…
malgré tout ce qui peut arriver
on sait bien, on est secrètement persuadé, qu’il n’arrivera rien du tout.
Et pourtant, pas découragé le moins du monde.
Prêt à aimer la journée d’aujourd’hui comme j’ai aimé celle d’hier
et que pourtant j’ai haïe
Comptant toujours sur le mircale, comme un naufragé
sur la fumée, au loin, d’un gros paquebot charitable.
Comptant toujours sur la grâce, sur la joie
Me disant toujours, la joie est aux portes de mon coeur
et le plus fort, c’est que la joie vient parfois en effet.
Ah vraiment, il y a bien de quoi être humble.
Mais comme cette humidité-là,
pareille à la petite pluie, fine gazouillante, implacable,
comme cette humilité quotidienne
vaut mieux que la honte du péché.
comme il est doux, au fond de n’avoir rien fait
que d’avoir fait quelque chose de mal.
D’avoir tout à faire,
Plutôt que d’avoir tout défait.
Le miracle que l’on attend toujours
et dont on crit qu’il n’arrive jamais.
le vrai miracle que l’on est trop bête pour voir
c’est que chaque jour est un commencement.
c’est que la nuit a comme lavé nos souillures, nous a purifiés,
renouvelés, remis à neuf
pour le lendemain.
Moi qui pensais hier : mon âme est plus pervertie,
plus pourrie
qu’un tronc de saule dégouttant de pluie et dévoré de vers
mon âme est comme ces draps tâchés, raidis par la luxure,
comme ces torchons maculés de graisse,
noircis par les fourneaux,
elle est laide, avilie, abaissée à jamais.
Voilà qu’aujourd’hui je la retrouve blanche et candide, et qu’elle se gonfle et claque au vent
qu’elle revit.
Voilà le mystère, voilà le miracle.
Il me semble aujourd’hui qu’après tout je suis merveilleusement doué pour vivre.
*
Effroi de l’habitude. Casser, couper, tracncher. Il faut vivre au couteau 
*
L’orgueil ne joue qu’un petit rôle dans la volonté d’être grand. C’est la tendresse qui élève. Tendresse pour les martyrs et les héros, admiration tendre, désir de leur rendre hommage en les imitant: l’amour, l’imitation. 
*
Il faut se faire à cette idée que c’est notre rêve et notre immense espoir qui nous donnent le bonheur ; les rêves ne se partagent pas. C’est le fond douloureux de chaque rêve, sa noblesse désespérée, sa sainteté. Il est intransmissible, le moindre contact avec la plupart des gens le fait se dissiper d’un seul coup, comme ces fils de la vierge qu’il suffit d’effleurer pour qu’ils s’évanouissent. Mais je sais que c’est leur vie qui est fausse, et que ce sont mes rêves qui existent 
*
Pouvoir dire, à la fin de sa vie : « je suis la seule personne qui ne m’ait pas déçu. » non pas au nom d’un orgueil insensé, mais parce que, seul dans cet océan de misère et de boue, nous n’avons jamais eu le désespoir de nous y jeter. Personne pour nous applaudir, presque rien pour nous encourager, et pourtant rester digne, rester un homme d’honneur. Au nom de quoi..?
*
Malheur à ceux dont les seules blessures ne furent jamais que des blessures d’orgueil! 
*
Se raconter est fat. S’expliquer est vain. Se justifier est lâche. Si je veux que vous me compreniez, je me garderai bien de vous parler de moi. 
*
Je cherche en vain des êtres brûlants 
*
Ne plus me donner qu’à de l’inconnu
*
Je sais que je ne saurais supporter de vivre sans risque. Prendre le plus grand nombre de risques. Tout jouer sur une carte. Toujours préférer la générosité du danger à la pire forme d’avarice qui soit au monde : celle de la Prudence. 
*
Ce sera la Liberté. Les portes de l’espace s’ouvriront. Mes moindres désirs prendront corps à mon gré et mes choix seront sans recours. 
*
Consolider l’ordre. Agrandir mes jours. 
*
S’attacher toujours plus tendrement à sa vie en la rendant toujours plus difficile.
*
Ce qui m’intéresse chez autrui, ce sont les rapports qu’il a avec lui-même. Comment se voit-il? S’aime-t-il? Éprouve-t-il seulement sa présence ? Que fait-il, lorsqu’il est seul? L’unique angoisse: penser à soi. Monstruosité de l’homme seul ; homme seul, homme mortel.
*
Tout ce qui me pèse me porte. Plus mon destin me demande, plus je lui donne. Je resterai toujours, quoiqu’il arrive, du côté de la vie. 
*
Être plus fort que sa chance. 
*
Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, qu’elle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que mon imperialisme. 

Rita

Entre Rita et mes yeux, un fusil
Et celui qui connaît Rita se prosterne
Et adresse une prière
à la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel
Moi, j’ai embrassé Rita
quand elle était petite
Je me rappelle comment elle se colla contre moi
Et de sa plus belle tresse couvrit mon bras
Et moi, je me rappelle Rita
Ainsi qu’un moineau se rappelle son étang
Ah Rita!
Entre nous, mille oiseaux, mille images
D’innombrables rendez-vous
criblés de balles par un fusil
Le nom de Rita prenait dans ma bouche un goût de fête
Le corps de Rita dans mon sang était célébration de noces
Et deux ans durant, je me suis perdue dans Rita
Et deux ans durant, Rita a dormi sur mon bras
Nous prêtâmes serment
autour du plus beau calice, nous brulâmes
dans le vin de (nos) lèvres
et nous ressuscitâmes.
Ah Rita!
Qu’est-ce qui aurait pu éloigner mes yeux des tiens,
Hormis le sommeil
et les nuages couleur de miel,
avant ce fusil ?
Il était une fois
Ô silence du crépuscule
Au matin, ma lune a émigré, loin
dans ces yeux couleur de miel
Et la ville
a balayé tous les aèdes…et Rita.
Entre Rita et mes yeux, un fusil.

A ma mère

J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère…
Et l’enfance grandit en moi,
Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J’aurais honte des larmes de ma mère !

Fais de moi, si je rentre un jour,
Une ombrelle pour tes paupières.
Recouvre mes os de cette herbe
Baptisée sous tes talons innocents.
Attache-moi
Avec une mèche de tes cheveux,
Un fil qui pend à l’ourlet de ta robe…
Et je serai, peut-être, un dieu,
Peut-être un dieu,
Si j’effleurais ton coeur !

Si je rentre, enfouis-moi,
Bûche, dans ton âtre.
Et suspends-moi,
Corde à linge, sur le toit de ta maison.
Je ne tiens pas debout
Sans ta prière du jour.
J’ai vieilli. Ramène les étoiles de l’enfance
Et je partagerai avec les petits des oiseaux,
Le chemin du retour…
Au nid de ton attente !

1966

Mitterrand au Mexique

exte intégral

Aux fils de la Révolution mexicaine, j’apporte le salut fraternel des fils de la Révolution française !
– Je le fais avec émotion et respect. Je suis conscient de l’honneur qui a été consenti, à travers ma personne, à la France nouvelle : l’honneur de pouvoir m’adresser au peuple du Mexique du haut d’une tribune entre toutes symbolique.
– Ce privilège exceptionnel consacre une amitié exceptionnelle. Notre sympathie mutuelle ne date pas d’hier et ne s’évanouira pas demain, car elle fait corps avec l’histoire de nos deux républiques. Mais c’est maintenant que nous pouvons, que nous devons parler à coeur ouvert, comme on le fait entre vieux compagnons.
– Jadis, alors que les défenseurs de Puebla étaient assiégés par les troupes de NAPOLEON III, un petit journal mexicain, imprimé sur deux colonnes, l’une en français, l’autre en espagnol, s’adressant à nos soldats, écrivait : “Qui êtes-vous ? Les soldats d’un tyran. La meilleure France est avec nous. Vous avez NAPOLEON, nous avons Victor HUGO”. Aujourd’hui, la France de Victor HUGO répond à l’appel du Mexique de Benito JUAREZ et elle vous dit : “Oui, Français et Mexicains sont et seront au coude-à-coude pour défendre le droit des peuples.”.
Nos deux pays ont des buts communs, parce qu’ils ont des sources communes. Ce monument parle lui-meme. Il montre sur quelles pierres d’angle repose la grandeur du Mexique moderne. Chacune porte un nom. La démocratie : MADERO. La légalité : CARRANZA. Le rassemblement : CALLES. L’indépendance économique : CARDENAS. Par chance, les constructeurs du monument de la Révolution n’ont pas oublié de faire une place à Pancho VILLA et, pour ma part, permettez-moi de vous le dire, je n’oublierai pas non plus Emiliano ZAPATA, le signataire du Plan d’Ayala, le rédempteur des paysans dépossédés.
– Ces héros qui ont faconné votre histoire n’appartiennent qu’à vous. Mais les principes qu’ils incarnent appartiennent à tous. Ce sont aussi les nôtres. C’est pourquoi, je me sens ici, au Mexique en terre familière. Les grands souvenirs des peuples leur font de grandes espérances.
– Ni le Mexique, ni la France ne peuvent se détourner des sources vives de leur passé révolutionnaire sans se renier et, à terme, sans se scléroser. Adultes, maîtres deux-mêmes, en pleine ascension, nos deux pays n’ont pas seulement pour mission de faire entrer des principes dans la vie, chez eux, mais de les faire connaître partout où ils sont bafoués.
” Le Mexique, pour la première fois, disait, il y peu, le président LOPEZ PORTILLO, a le sentiment qu’il peut apporter quelque chose au monde. Je crois que le monde a le sentiment qu’il peut recevoir quelque chose du Mexique “.
– Chacun admet que votre pays se distingue, dans le contexte qui est le sien, par deux traits remarquables : la stabilité politique et l’élan économique. Si l’on y regarde de près, ces deux mérites qui vous honorent sont porteurs de messages qui intéressent le monde entier et, en-particulier, je crois, le continent américain.
– Le premier message est simple mais, apparemment, il n’est pas encore entendu partout. Il dit ceci : Il n’y a et ne peut y avoir de stabilité politique sans justice sociale. Et quand les inégalités, les injustices ou les retards d’une société dépassent la mesure, il n’y a pas d’ordre établi, pour répressif qu’il soit, qui puisse résister au soulèvement de la vie.
– L’antagonisme Est – Ouest ne saurait expliquer la lutte pour l’émancipation des “damnés de la terre”, pas plus qu’il n’aide à les résoudre. ZAPATA et les siens n’ont pas attendu que LENINE soit au pouvoir à Moscou pour prendre d’eux-mêmes les armes contre l’insoutenable dictature de Porfirio DIAZ.
– Le second message du Mexique, à valeur universelle, je l’énoncerai volontiers ainsi : il n’y a pas de développement économique véritable sans la préservation d’une identité nationale, d’une culture originale. Le Mexique a fondu dans son creuset trois cultures et leur synthèse à donné à votre pays la capacité de rester lui-même.
– C’est une lourde responsabilité que d’être placé par le destin à la frontière du plus puissant pays du monde, juste à la charnière du Nord et du Sud. Bastion avancé des cultures d’expression latine, le Mexique a pu devenir le lieu naturel du dialogue entre le Nord et le Sud comme l’attestera demain la conférence de Cancun. Parce que le Mexique, réfractaire aux dominations de toute -nature, a su puiser en lui-même sa volonté d’autonomie.
La vraie richesse du Mexique, ce n’est pas son pétrole, c’est sa dignité. Je veux dire : sa culture. La richesse de votre pays, ce sont ses hommes et ses femmes, ses architectes, ses peintres, ses écrivains, ses techniciens, ses chercheurs, ses étudiants, ses travailleurs manuels et intellectuels. Que valent les ressources naturelles sans les ressources humaines ? Le Mexique créateur -compte autant, sinon plus à nos yeux, que le Mexique producteur. C’est le premier qui met en valeur le second.
– Après tout, on connait bien des produits nationaux bruts supérieurs aux vôtres, mais s’il est un jour possible de calculer la création nationale brute par tête d’habitant, on verra alors le Mexique apparâitre au premier rang. Là est votre force. Pour ne rien vous cacher, c’est peut-être aussi la nôtre. Voilà ce qui doit faire passer nos deux pays de l’entente à la coopération.
– Mais nos héritages spirituels, plus vivants que jamais, nous font obligation d’agir dans le monde avec un esprit de responsabilité. Chaque nation est, en un sens, son propre monde : il n’y a pas degrands ou de petits pays, mais des pays également souverains, et chacun mérite un égal respect.
– Appliquons à tous la même règle, le même droit : non ingérence, libre détermination des peuples, solution pacifique des conflits, nouvel ordre international. De ces maîtres-mots qui nous sont communs, la France et le Mexique ont récemment tiré la conséquence logique. Je veux parler du Salvador.
Il existe dans notre code pénal un délit grave, celui de non-assistance à personne en danger. Lorsqu’on est témoin d’une agression dans la rue, on ne peut pas impunément laisser le plus faible seul face au plus fort, tourner le dos et suivre son chemin. En droit international, la non-assistance aux peuples en danger n’est pas encore un délit. Mais c’est une faute morale et politique qui a déjà coûté trop de morts et trop de douleurs à trop de peuples abandonnés, où qu’ils se trouvent sur la carte pour que nous acceptions, à notre tour, de la commettre.
– Les peuples de la région, à défaut des gouvernements, ne se sont pas trompés sur le sens à donner à la déclaration franco – mexicaine sur le Salvador. Le respect des principes dérange le plus souvent les routines diplomatiques. Mais l’histoire qui passe donnera raison au droit qui reste.
– La France comme le Mexique a dit non au désespoir qui pousse à la violence ceux qu’on prive de tout autre moyen de se faire entendre. Elle dit non à l’attitude qui consiste à fouler aux pieds les libertés publiques pour décréter ensuite hors la loi ceux qui prennent les armes pour défendre les libertés.
A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d’espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces “enfant héros” semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l’honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
– Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
– Salut à celles et à ceux qu’on baillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
– Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
– Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
– A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c’est qu’ici ces mots possèdent tout leur sens.
– Quand la championne des droits du citoyen donne la main au champion du droit des peuples, qui peut penser que ce geste n’est pas aussi un geste d’amitié à l’égard de tous les autres peuples du monde, et en-particulier du monde américain ? Et si j’en appelle à la liberté pour les peuples qui souffrent de l’espérer encore ; je refuse tout autant ses sinistres contre-façons, il n’est de liberté que par l’avènement de la démocratie.
Notre siècle a mis l’Amérique latine au premier -plan de la scène mondiale. La géographie et l’histoire ont mis le Mexique au premier rang de l’Amérique latine. S’il n’est pas chef de file, il est des précurseurs.
– Personne ne peut oublier que la première révolution sociale de ce siècle et la première réforme agraire de l’Amérique ont eu lieu ici. Personne ne peut oublier que le premier pays en Occident à avoir récupéré le pétrole pour la nation, est celui du général Lazaro CARDENAS, celui-là même qui vint au secours de la République espagnole écrasée par les bombes du franquisme. Personne ne peut oublier que c’est du Mexique que furent lancées les premières bases juridiques du nouvel ordre économique international, que c’est encore à vous et à votre président LOPEZ PORTILLO que les Nations unies doivent la grande idée annonciatrice d’un plan mondial de l’énergie.
– Voilà pourquoi, quand un Français socialiste s’adresse aux patriotes mexicains, il se sent fort d’une longue histoire au service de la liberté.
– Vive l’Amérique latine, fraternelle et souveraine.
– Vive le Mexique.
– Vive la France.

Michelet sur l’école

Au reste, pour l’enfant, l’intuition durable et forte de la patrie, c’est, avant tout, l’école, la grande école nationale, comme on la fera un jour, je parle d’une école vraiment commune, où les enfants de toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans, s’asseoir ensemble, avant l’éducation spéciale[107], et où l’on n’apprendrait rien autre que la France.

Nous nous hâtons de parquer nos enfants parmi des enfants de notre classe, bourgeoise ou populaire, à l’école, aux collèges; nous évitons tous les mélanges, nous séparons bien vite les pauvres et les riches à cette heureuse époque où l’enfant de lui-même n’eût pas senti ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu’ils ne connaissent au vrai le monde où ils doivent vivre. Nous préparons, par cet isolement précoce, les haines d’ignorance et d’envie, cette guerre intérieure dont nous souffrons plus tard.

Que je voudrais, s’il faut que l’inégalité subsiste entre les hommes, qu’au moins l’enfance pût suivre un moment son instinct, et vivre dans l’égalité! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous conservassent, dans l’école, le touchant idéal de la Société! Et ce serait l’école aussi pour nous; nous irions apprendre d’eux la vanité des rangs, la sottise des prétentions rivales, et tout ce qu’il y a de vie vraie, de bonheur, à n’avoir premier ni dernier.

La patrie apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété à la fois et dans sa concorde. Diversité tout instructive de caractères, de visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune, tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse, le pain noir, l’aliment délicat… Que le riche apprenne là, tout jeune, ce que c’est qu’être pauvre, qu’il souffre de l’inégalité, qu’il obtienne de partager, qu’il travaille déjà à rétablir l’égalité selon ses forces; qu’il trouve assise sur le banc de bois la cité du monde, et qu’il y commence la cité de Dieu!…

Le pauvre apprendra d’autre part, et retiendra peut-être que si ce riche est riche, ce n’est pas sa faute, après tout, il est né tel; et souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de volonté et de force morale.

Ce serait une grande chose que tous les fils d’un même peuple, réunis ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant les vices de la pauvreté et de la richesse, avant l’égoïsme et l’envie. L’enfant y recevrait une impression ineffaçable de la patrie, la trouvant dans l’école non seulement comme étude et enseignement, mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable à lui, une cité meilleure avant la Cité, cité d’égalité où tous seraient assis au même banquet spirituel.

Et je ne voudrais pas seulement qu’il apprît, qu’il vît la patrie, mais qu’il la sentît comme providence, qu’il la reconnût pour mère et nourrice à son lait fortifiant, à sa vivifiante chaleur… Dieu nous garde de renvoyer un enfant de l’école, de lui refuser l’aliment spirituel, parce qu’il n’a pas celui du corps… Oh! l’avarice impie qui donnerait des millions aux maçons et aux prêtres, qui ne serait riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces petits enfants, qui sont l’espoir, la chère vie de la France, et le cœur de son cœur!

Poème à mon fils Blaise

La clef est dans le pot à fleurs. Si nous ne devions plus nous revoir, rappelle-toi, Dieu n’existe pas.
Ne te fais pas détruire à tort et à travers. Même si on t’enjoint de le faire, ne te jette pas dans la première guerre venue. Rappelle-toi, choisis ta femme, ton camp et ta mort si faire se peut. A l’occasion, n’hésite pas, tue les tueurs.
Je sais où ma pensée te blesse. Des siècles d’angoisse pèsent sur toi. Tu lèves la tête, tu cherches appui. Rappelle-toi, si par miracle, Dieu existe, ce n’est pas lui qui me contredira ; depuis l’âge de six ans je fais mon métier d’homme sans copier par-dessus son épaule.
Pourtant, parfois, on dirait que c’est lui qui écrit mon poème.