Au reste, pour l’enfant, l’intuition durable et forte de la patrie, c’est, avant tout, l’école, la grande école nationale, comme on la fera un jour, je parle d’une école vraiment commune, où les enfants de toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans, s’asseoir ensemble, avant l’éducation spéciale[107], et où l’on n’apprendrait rien autre que la France.
Nous nous hâtons de parquer nos enfants parmi des enfants de notre classe, bourgeoise ou populaire, à l’école, aux collèges; nous évitons tous les mélanges, nous séparons bien vite les pauvres et les riches à cette heureuse époque où l’enfant de lui-même n’eût pas senti ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu’ils ne connaissent au vrai le monde où ils doivent vivre. Nous préparons, par cet isolement précoce, les haines d’ignorance et d’envie, cette guerre intérieure dont nous souffrons plus tard.
Que je voudrais, s’il faut que l’inégalité subsiste entre les hommes, qu’au moins l’enfance pût suivre un moment son instinct, et vivre dans l’égalité! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous conservassent, dans l’école, le touchant idéal de la Société! Et ce serait l’école aussi pour nous; nous irions apprendre d’eux la vanité des rangs, la sottise des prétentions rivales, et tout ce qu’il y a de vie vraie, de bonheur, à n’avoir premier ni dernier.
La patrie apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété à la fois et dans sa concorde. Diversité tout instructive de caractères, de visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune, tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse, le pain noir, l’aliment délicat… Que le riche apprenne là, tout jeune, ce que c’est qu’être pauvre, qu’il souffre de l’inégalité, qu’il obtienne de partager, qu’il travaille déjà à rétablir l’égalité selon ses forces; qu’il trouve assise sur le banc de bois la cité du monde, et qu’il y commence la cité de Dieu!…
Le pauvre apprendra d’autre part, et retiendra peut-être que si ce riche est riche, ce n’est pas sa faute, après tout, il est né tel; et souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de volonté et de force morale.
Ce serait une grande chose que tous les fils d’un même peuple, réunis ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant les vices de la pauvreté et de la richesse, avant l’égoïsme et l’envie. L’enfant y recevrait une impression ineffaçable de la patrie, la trouvant dans l’école non seulement comme étude et enseignement, mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable à lui, une cité meilleure avant la Cité, cité d’égalité où tous seraient assis au même banquet spirituel.
Et je ne voudrais pas seulement qu’il apprît, qu’il vît la patrie, mais qu’il la sentît comme providence, qu’il la reconnût pour mère et nourrice à son lait fortifiant, à sa vivifiante chaleur… Dieu nous garde de renvoyer un enfant de l’école, de lui refuser l’aliment spirituel, parce qu’il n’a pas celui du corps… Oh! l’avarice impie qui donnerait des millions aux maçons et aux prêtres, qui ne serait riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces petits enfants, qui sont l’espoir, la chère vie de la France, et le cœur de son cœur!