Jean-Pierre Lemaire – Poèmes

Le petit cavalier 

Il avale en route
Les champs verts et jaunes
Les châteaux, les rivières
Toutes les nouveautés 
Du monde inépuisable
Il est de plus en plus grand
De plus en plus léger
Il entend presque battre 
Le cœur lent du ciel
Tout ce qu’il mange
Se transforme en nuages 

*
Il se rappelait quand le soleil forgeait la mer
Bouclier splendide, à grands coups de marteau
Un jour, on ne sait comment
Le marteau est tombé au fond
A présent, la mer est presque plate
D’un vert secret
Elle porte les bateaux 
*

Je suis
Ce cri d’enfant
D’oiseau
Ce nuage
Accroché dans les branches
Je sors pour étendre
Le linge de la nuit
D’une étoile à l’autre 
Et j’oublie mes bras 

Sur le plus haut fil
*

Dans la cuisine au dessus de nos têtes
Il y avait le grand séchoir à linge 
C’était la fête quand il descendait
Avec son armée d’anges et de fantômes 
En février, pendant le repassage 
Nous dessinions avec le doigt sur la buée des vitres
Soleil, maisons, frères et sœurs
En attendant que fonde sur les radiateurs
Le chocolat pour les tartines de qu’âtre heures
C’était la vie, cette vie qui prend toujours tant de chemins pour s’égarer loin d’elle même …

Depuis le talus de la voie ferrée
Près de la passerelle, au milieu des figuiers secs
Tu regardais la gare avec ton grand père
Les locomotives noires, sérieuses, sûres d’elles
Trainant les trains compacts vers l’Italie
Et sur le côté la petite grise
Avec des temps en temps un panache blanc
Celle qu’on appelait « la petite paresseuse »
Parce qu’à nos yeux elle ne bougeait guère
Et restait des journées entières au soleil
Comme un retraité tirant parfois sur sa pipe
Les trains partaient, nous le savions, vers l’âge adulte
Le pays des grandes responsabilités
Et c’était celui là que nous admirions
N’ayant que tendresse et indulgence pour le notre
Le doux pays de la vieillesse et de l’enfance 
Tout un peuple en bleus de travail
S’affairait au-delà des murs du potager
Autour des locomotives aux roues gigantesques
Nous allions les voir quelquefois la nuit
Qui haletaient doucement au dépôt
Comme des bêtes à peine apprivoisées
La vie nous précédait alors de quelques mètres
Nous avons cru plus tard la dépasser 
Et il nous faut ici de nouveau l’attendre
Comme une petite sœur barbouillée de groseilles
*

Quelle naissance a réchauffé 
Chez nous jusqu’aux étoiles ? 
Nos rêves s’apaisent
Comme dans ton enfance quand il faisait froid
Et que ta mère, mystérieusement
Te rajoutait dans ton sommeil une couverture 
*

L’aube si fatiguée
Qu’elle sourit au lieu de parler
Vient encore une fois d’accoucher du monde
Sans un cri, presque gênée d’occuper tant de place
Dans l’indifférence quasi générale
Excepté les oiseaux et les adolescents
Qui la regardent longuement, le menton dans les mains
Entre les pots de géranium et les peupliers
Émus, rêvant qu’ils voient leur propre naissance
Et déjà leur première paternité 


Quand il t’est donné voir cette vie
Non plus seulement sous le ciel
Mais comme à travers lui
(Tu devines alors l’existence 
d’un second ciel en transparence
Et même parfois d’un troisième)
Tu peux supporter le cri du peuplier
Les yeux des offenses et ta propre histoire
Comme si la mémoire à cette profondeur
Prenait la couleur de la miséricorde
De même que l’air devient bleu..

Leave a comment