Ballade sur la mort de du Guesclin

Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,

Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui onques fut en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.
O Bretagne, pleure ton espérance,
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument.
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer aquerre
Tragédiens, Aréthusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort le cœur serre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.
Hé! gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père – vous étiez ses enfants –
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement;
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist paradis conquerre;
Qui deuil n’en fait et qui ne prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie :
De tout honneur était la droite serre :

Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie.

-Eustache Deschamps

To Night

Swiftly walk o’er the western wave,
Spirit of Night!
Out of the misty eastern cave,
Where, all the long and lone daylight,
Thou wovest dreams of joy and fear,
Which make thee terrible and dear,—
Swift be thy flight!

Wrap thy form in a mantle gray,
Star-inwrought!
Blind with thine hair the eyes of Day;
Kiss her until she be wearied out,
Then wander o’er city, and sea, and land,
Touching all with thine opiate wand—
Come, long-sought!

When I arose and saw the dawn,
I sighed for thee;
When light rode high, and the dew was gone,
And noon lay heavy on flower and tree,
And the weary Day turned to his rest,
Lingering like an unloved guest.
I sighed for thee.

Thy brother Death came, and cried,
Wouldst thou me?
Thy sweet child Sleep, the filmy-eyed,
Murmured like a noontide bee,
Shall I nestle near thy side?
Wouldst thou me?—And I replied,
No, not thee!

Death will come when thou art dead,
Soon, too soon—
Sleep will come when thou art fled;
Of neither would I ask the boon
I ask of thee, belovèd Night—
Swift be thine approaching flight,
Come soon, soon

-Shelley

Sonnailler, mon bien chéri…

Sonnailler, mon bien chéri, qui mille fois
Êtes venu au sel là-bas, auprès de ce rocher,
Et dans ma main rude avez mis votre bouche
Et votre langue de giroflée,

Dans quelle âpre  vous êtes-vous fourvoyé
Pour que votre âme soit à ce point touchée de sauvagerie ?
Quelle fureur est coupable d’une si démente condition 
Que vous en avez perdu raison et mémoire ?

Allez brouter l’anacardina afin qu’elle vous tire
De ce cruel et mercenaire sommeil,
Et ne buvez pas l’eau de l’oubli

Ici est votre prairie, votre  et votre forêt,
Je suis votre pasteur et vous êtes mon maître,
Vous êtes mon troupeau et je suis votre égaré.

-Lope de Vega

Sonnet 13

Que de fois, tout en pleurs, fuyant le genre humain,
Et me fuyant moi-même en mon charmant asile,
J’inonde ma poitrine et l’herbe du chemin !
Que de fois mes soupirs troublent l’air immobile!
Que de fois, seul, en proie à mes rêves d’amour,
Au fond d’un bois épais et d’une grotte obscure,
Je cherche autour de moi cette femme si pure
Que me ravit la tombe où j’aspire à mon tour!
Tantôt elle s’élance en nymphe vaporeuse
Sur les flots argentés de la Sorgue écumeuse,
Et s’assied près de moi sur ses bords enchanteurs;
Tantôt, d’un pied léger, son image chérie
Agite doucement les fleurs de la prairie,
Et semble à mon aspect prendre part à mes pleurs.

-Pétrarque

Pham Cong Thien

Peut-être que les gens diront que nous les jeunes avons le cœur trop sensible ; ceux qui fuient, ceux qui capitulent et abdiquent devant la vie. Et nous ne leur répondrons qu’avec un sourire silencieux, ou un regard grave. Puis, nous nous inclinerons vers le ciel et prierons pour qu’il pleuve beaucoup. Oui, que la pluie tombe, tombe encore ! La pluie doit beaucoup tomber car ce monde est devenu trop sec. Le sol s’est soulevé et nos cœurs se sont transformés en gravier…

-Le soir à Saïgon, on se promenait dans les rues maussades de la ville, et on se rassemblait dans les boîtes de nuit pour écouter de la musique extérieure, parce que nous avions perdu tout ce qui chante à l’intérieur de nous, parce que les petits oiseaux avaient cessé de chanter dans nos cœurs

Extraits de ses lettres

Il se lavait dehors en pleine nuit…

Il se lavait dehors en pleine nuit.
Le firnament brillait d’après étoiles.
La cuve refroidit pleine à ras bords
Et le rayon est comme du sel sur la hache.

A double tour on a fermé la grille
La terre est rude en toute conscience
On chercherait en vain plus pure trame
Que la vérité de la toile fraîche

Dans la cuve l’étoile fond comme du sel
Et l’eau froide est de plus en plis noire
Et plus pure la mort plus âcre le malheureux
Et la terre plus cruelle et plus vraie

-Mandelstam

Suppose que l’étoile…

Suppose que l’étoile
Qui brille toujours au-dessus du magasin de mode
S’enfonce brusquement
Dans mon cœur, ainsi qu’une longue épingle 

Je n’ai pas su, dans le brouillard, saisir
Ton image douloureuse et fragile.
« Seigneur » ai-je dit par erreur, 
Sans vouloir prononcer ce mot.

Le nom divin, comme un oiseau immense 
S’est échappé de la poitrine.

-Mandelstam

La démarche des chevaux est si lente…

La démarche des chevaux est si lente
Et la flamme des lanternes si pauvre !
Où me conduit-on, je me le demande,
Ces inconnus, probablement, le savent.

Je m’abandonne à leur sollicitude,
Le froid me gagne, et aussi le sommeil ;
Dans un tournant un cahot m’a jeté
Le rayon d’une étoile en plein front.

De la tête en feu le balancement,
La glace tendre de doigts inconnus,
Et les sombres sapins, leurs silhouettes
De mon regard encore inaperçues

-Mandelstam

L’immense abîme…

L’immense abîme est sombre et transparent,
La fenêtre langoureuse blanchit.
Qu’est ce qui fait le coeur, si lentement
Et si obstinément s’appesantir ?

Tantôt il coule vers le fonds de tout son poids,
Ayant du cher limon la nostalgie,
Tantôt brin de paille manquant la profondeur,
Il fait surface sans effort.

Avec une feinte douceur, reste au chevet
Et sois toute ta vie par toi-même bercé,
Souffre de ton angoisse comme d’une fable,
Et sois tendre, mais avec un superbe ennui

-Mandelstam