Autres Extraits Philippe Desportes

Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine 

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Moi donc qui ne suis rien qu’un songe et qu’un ombrage
Se faut-il étonner en ce terrible orage,
Si ce qui t’a touché m’a du tout emporté ?
Si pour un de tes pleurs, j’ai versé des rivières ?
Toi, soleil flamboyant, seul père des lumières,
Moi, nuage épaissi, moite d’obscurité?

Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire

Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire,
Père alme, nourricier de tous les animaux,
Enchanteur gracieux, doux oubli de nos maux,
Et des esprits blessés l’appareil salutaire :

Dieu favorable à tous, pourquoi m’es-tu contraire ?
Pourquoi suis-je tout seul rechargé de travaux,
Or que l’humide nuit guide ses noirs chevaux,
Et que chacun jouit de ta grâce ordinaire ?

Ton silence où est-il ? ton repos et ta paix,
Et ces songes volant comme un nuage épais,
Qui des ondes d’Oubli vont lavant nos pensées ?

Ô frère de la Mort, que tu m’es ennemi !
Je t’invoque au secours, mais tu es endormi,
Et j’ards, toujours veillant, en tes horreurs glacées.

-Philippe Desportes

Pauvres filles de Sion

Pauvres filles de Sion,
Vos liesses sont passées;
La commune affliction
Les a toutes effacées.

Ne luiront plus vos habits
De soie avec l’or tissue;
La perle avec le rubis
N’y sera plus aperçue.

La chaîne qui dévalait
Sur vos gorges ivoirines
Jamais comme elle soûlait
N’embellira vos poitrines.

Vos seins, des cèdres pleurants
En mainte goutte tombée
Né seront plus odorants,
Ni des parfums de Sabée,

Et vos visages, déteints
De leur naturel albâtre,
N’auront souci que leurs teints
Soient peinturés de cinabre.

L’or crêpé de vos cheveux,
Qui sur vos tempes se joue,
De mille folâtres noeuds
N’ombragera votre joue.

Nous n’entendrons plus les sons
De la soupireuse lyre,
Qui s’accordait aux chansons,
Que l’amour vous faisait dire,

Quand les cuisantes ardeurs
Du jour étant retirées,
On dansait sous les tiédeurs
Des brunissantes soirées,

Et que ceux-là dont l’amour
Tenait les âmes malades,
Faisaient aux dames la cour
De mille douces aubades,

Contant les affections
De leurs amitiés fidèles
Et les dures passions
Qu’ils souffraient pour l’amour d’elles.

Las ! que tout est bien changé !
Nous n’avons plus que tristesse.
Tout plaisir s’est étrange
De nous, et toute liesse.

Notre orgueilleuse Cité,
Qui les cités de la terre
Passait en félicité,
N’est plus qu’un monceau de pierres.

Dessous ses murs démolis,
Comme en communs cimetières,
Demeurent ensevelis
La plus grand’part de nos frères.

Et nous, malheureux butin,
Allons soupirer, captives,
Bien loin dessous le matin,
Sur l’Euphrate aux creuses rives,

Où confites en tourment,
Toute liberté ravie,
En pleurs et gémissement
Nous finirons notre vie.

-Robert Garnier

Comme on voit sur la branche

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose;

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur;
Mais battue, ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendres tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses.

-Pierre de Ronsard

Marie, levez-vous…

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.

Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos oeillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir de l’eau, d’une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,

Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

-Pierre de Ronsard

Quand je suis vingt ou trente mois

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vandomois,
Plein de pensées vagabondes.
Plein d’un remors et d’un souci.
Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres, et aux ondes.

Rochers, bien que soyez âgez
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ny d’estat ny de forme :
Mais tousjours ma jeunesse fuit.
Et la vieillesse qui me suit.
De jeune en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans
En l’hyver voz cheveux plaisans,
L’an d’après qui se renouvelle.
Renouvelle aussi vostre chef :
Mais le mien ne peut derechef
R’avoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis veu chez vous
Avoir jadis verds les genous.
Le corps habile, et la main bonne :
Mais ores j’ay le corps plus dur,
Et les genous, que n’est le mur »
Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez.
Et vous menez et ramenez
Voz flots d’un cours qui ne séjourne :
Et moy sans faire long séjour
Je m’en vais de nuict et de jour.
Mais comme vous, je ne retourne.

Si est-ce que je ne voudrois
Avoir esté rocher ou bois.
Pour avoir la peau plus espesse,
Et veincre le temps emplumé :
Car ainsi dur je n’eusse aimé
Toy qui m’as fait vieillir, Maistresse.

-Pierre de Ronsard, Odes

Heureux qui comme Ulysse…

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

-Joachim du Bellay

Au fleuve de Loire

Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
Ô mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
A ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.

-Joachim du Bellay

Charles d’Orléans

En regardant vers le païs de France,
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,
Qu’il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye oudit pays trouver ;
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Je m’avisay que c’estoit non savance
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournay en confort mon penser.
ais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay en la nef d’Esperance
Tous mes souhaitz, en leur priant d’aler
Oultre la mer, sans faire demourance,
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc auray loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.

ENVOI

Paix est tresor qu’on ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier ;
Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cueur amer doit.

Virelai sur la tristesse du temps présent

Je ne voie ami n’amie
Ni personne qui bien die ;
Toute liesse défaut,
Tous cœurs ont pris par assaut
Tristesse et mélancolie.

Aujourd’hui n’est âme lie,
On ne chante n’esbanie (*),                 (*) ni se distrait                     
Chacun cuide (*) avoir défaut ;           (*) pense                      
Li uns a sur l’autre envie
Et médit par jonglerie,
Toute loyauté défaut ;

Honneur, amour, courtoisie,
Pitié, largesse est périe,
Mais convoitise est en haut
Qui fais de chacun versaut                              
Dont joie est anéantie :
Je ne vois amie n’amie.

Trop règne dolente vie ;
Cet âge ne durra mie,
Car d’honneur à nul ne chaut ;
Connaissance est endormie,
Vaillance n’est à demie
Connue ni mise en haut.

Loyauté, sens, prud’homie
Ni bonté n’est remerie                                         
On lève ce qui ne vaut,
Et ainsi tout perdre faut,
Par non sens et par folie.
Je ne vois ami n’amie.

-Eustache Deschamps