Textes

L’ignorant – Jaccottet

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),

et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :

que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant

qui l’empêche si bien de mourir ?  Quelle force

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?

Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »  

Tel est le monde


Dans l’ombre et l’heure d’aujourd’hui se tient cachée, ne disant mot, cette ombre d’hier.
Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre, pour appeler encore et encore, et trembler de ne plus voir.
Ainsi s’applique l’appauvri, comme un homme a genoux qu’on verrait s’efforcer contre le vent de rassembler son maigre feu…

J’aurais voulu …

J’aurais voulu parler sans images, simplement 
pousser la porte… 
                         J’ai trop de crainte 
pour cela, d’incertitude, parfois de pitié : 
on ne vit pas longtemps comme les oiseaux 
dans l’évidence du ciel, 
                                et retombé à terre, 
on ne voit plus en eux précisément que des images 
ou des rêves. 

Parler est facile…

Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.
 
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.
 
Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant,
la distance de plus en plus faible — si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.
 
Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

-Jaccottet

Extraits Jaccottet

Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ?

(Une transaction secrète, Gallimard, 1987)

***

Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre. Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.

**

Vérité, non-vérité 
se résorbent en fumée

Monde pas mieux abrité 
que la beauté trop aimée, 
passer en toi, c’est fêter
de la poussière allumée 

Vérité, non vérité 
brillent, cendre parfumée

**

Toute fleur n’est que de la nuit
qui feint de s’être rapprochée 

Mais là d’où son parfum s’élève 
Je ne puis espérer entrer
C’est pourquoi tant il me trouble
Et me fait si longtemps veiller
Devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie 
Naît d’où le regard s’arrête 

Ce monde n’est que la crête 
D’un invisible incendie

****

Arbres, travailleurs tenaces
ajoutant peu à peu la terre

Ainsi le cœur endurant
Peut-être, purifie

***

Peu m’importe le commencement du monde

Maintenant ses feuilles bougent
Maintenant c’est un arbre immense
Dont je touche le bois navré

Et la lumière à travers lui
Brille de larmes

***

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
Comme un colporteur
d’une aube à l’autre

***

Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
me couvrant d’images les yeux,
j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,
épargné, souffrant à peine,
aller tracer des routes jusque-là !

À présent, lampe soufflée,
main plus errante, qui tremble,
je recommence lentement dans l’air

**

Un homme (ce hasard aérien, 
plus grêlé sous la foudre qu’insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs)

***

Regarde-la courir sur ses jambes toutes nouvelles
à la rencontre de l’amour
comme un ruisseau de verre tintant sur les roches,
pleine de hâte et de rire! 

Est ce le fouet des hirdondelles sur les pres humides
Qui la presse?

***

On dirait qu’il se cache, avec effroi, dans la lumière de l’aurore
Comme au fond d’une roseraie;
Il y respire un tel parfum 
Qu’il lui semble, à sa suite, échapper aux barreaux de brume.

Ah! Comme il l’a regarde, cette aurore, 
Ce peu de braise dans le fer des montagnes,
Celle qui s’en éloigne un peu plus chaque matin!
Comme il se souvient ! Comme il se souvient mal :
quand le visage, quand le corps devenait rose
au premier vague cri d’oiseau aventuré!

**

Qu’on me le montre, celui qui aurait conquis la certitude
Et qui rayonnerait à partir de là dans la paix
Comme une montagne qui s’éteint la dernière 
Et ne frémit jamais sous la pesée de la nuit

***

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie

**

Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches 

Et que le monde merveilleux ne tombe en ruine ?

***

Zola – Germinal

D’une voix ardente, il parlait sans fin. C’était, brusquement, l’horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s’ouvrait dans la vie sombre de ces pauvres gens. L’éternel recommencement de la misère, le travail de brute, ce destin de bétail qui donne sa laine et qu’on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup de soleil ; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du ciel. Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l’égalité et la fraternité. Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les songes, une ville immense, d’une splendeur de mirage, où chaque citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes. Le vieux monde pourri était tombé en poudre, une humanité jeune, purgée de ses crimes, ne formait plus qu’un seul peuple de travailleurs, qui avait pour devise : à chacun suivant son mérite, et à chaque mérite suivant ses œuvres. Et, continuellement, ce rêve s’élargissait, s’embellissait, d’autant plus séducteur, qu’il montait plus haut dans l’impossible.

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Il n’écoutait point, il la pressait éperdument, le cœur noyé d’une tristesse immense. Un besoin de paix, un invincible besoin d’être heureux l’envahissait ; et il se voyait marié, dans une petite maison propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir là, tous les deux. Du pain le contenterait ; même s’il n’y en avait que pour un, le morceau serait pour elle. À quoi bon autre chose ? est-ce que la vie valait davantage ?

Oscar Wilde : The picture of Dorian Gray

the stupid have the best of it in this world. They can sit at their ease and gape at the play. If they know nothing of victory, they are at least spared the knowledge of defeat. They live as we all should live—undisturbed, indifferent, and without disquiet. They neither bring ruin upon others, nor ever receive it from alien hands.

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Nowadays people know the price of everything and the value of nothing.

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Most people become bankrupt through having invested too heavily in the prose of life. To have ruined one’s self over poetry is an honour.

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-“Knowledge would be fatal. It is the uncertainty that charms one. A mist makes things wonderful.

-One may lose one’s way.

-“All ways end at the same point, my dear Gladys.”

Proust extraits La Recherche

A propos de la Musique : et nous l’aimerons plus longtemps que les autres parce que nous aurons mis plus longtemps à l’aimer

*

 On est rendu moins amoureux par un être que par un abandon… Car bien souvent, pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu’arrive le jour de la séparation. Dans ces cas où c’est une attente vaine, un mot de refus, qui fixent un choix, l’imagination fouettée par la souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si folle un amour à peine commencé et qui restait informe, que par instants l’intelligence s’écrie : “Mais tu es fou !…” »

*

De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment.là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous ait plu jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand, à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux, un besoin absurde – le besoin insensé et douloureux de le posséder. 

*

L’image que je cherchais, où je me reposais, contre laquelle j’aurais voulu mourir, ce
n’était plus d’Albertine ayant une vie inconnue, c’était une Albertine aussi connue de
moi qu’il était possible (et c’est pour cela que cet amour ne pouvait être durable à moins
de rester malheureux, car, par définition, il ne contentait pas le besoin de mystère)

**

Jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver, et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. L’habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

**

Je ne tenais pas seulement à souffrir, mais à respecter l’originalité de ma souffrance telle que je l’avais subie tout d’un coup sans le vouloir, et je voulais continuer à la subir, suivant ses lois à elle, a à chaque fois que revenait cette contradiction si étrange de la survivance du et du néant entrecroisés en moi.

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Même quand on ne tient plus aux choses, il n’est pas absolument indifférent du avoir tenu, parce que c’était toujours pour des raisons qui échappaient aux autres.

***

L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au coeur

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Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. […] Malgré l’illusion
dont nous voudrions être dupes, […] nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut
sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment

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Comme par un courant électrique qui vous meut, j’ai été secoué par mes amours, je les
ai vécus, je les ai sentis : jamais je n’ai pu arriver à les voir ou à les penser. J’incline
même à croire que dans ces amours (je mets de côté le plaisir physique, qui les
accompagne d’ailleurs habituellement, mais ne suffit pas à les constituer), sous
l’apparence de la femme, c’est à ces forces invisibles dont elle est accessoirement
accompagnée que nous nous adressons comme à d’obscures divinités (III, 511).

*

La grandeur de l’art véritable c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui subis titrons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue et qui et tout simplement notre vie

***

Il vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas donner à la jalousie le moindre détail concret 

(On a beau vivre sous l’équivalent d’une cloche diplomatique, les associations d’idées, les souvenirs continuent à jouer)

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Comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amour n’est provoque que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a fait souffrir ?

***

Et le lecteur sent bien sûr que ce n’est pas à cause de la chaleur du soleil, mais par émotion devant la majesté de la mort que les deux hommes virils, qui n’ont jamais le mot tendresse ou chagrin à la bouche, se sont découverts

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Les jambes les bras sont pleins de souvenirs engourdis 

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Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums de sons de projets et de climats

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Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres.

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Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée où a la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus.

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Elle la taisait, du moins je l’ai cru longtemps, car à cette époque-là je me figurais encore que c’était au moyen de paroles qu’on apprend aux autres la vérité.

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A toute vitesse rentre le peuple des bruits exilés

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Ce visage ne pouvait ne lui apparaître qu’à travers les rêves qu’il avait formés

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Ma solitude une vie de salon mentale 

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En sortant de la poussière du souvenir, Albertine se reconstruisait devant moi

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 Notre connaissance des visages n’est pas mathématique

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Le visage humain est vraiment comme celui du Dieu d’une théogonie orientale, toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu’on ne voit pas à la fois 

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Cette Albertine-là n’était guère qu’une silhouette, tout ce qui s’y était superposé était de mon cru, tant dans l’amour les apports qui viennent de nous l’emportent – à ne se placer même qu’au point de vue de la quantité – sur ceux qui nous viennent de l’être aimé. 

***

Ainsi ce n’est qu’après avoir reconnu non sans tâtonnements les erreurs d’optique du début qu’on pourrait arriver à la connaissance exacte d’un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l’est pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n’est pas un objectif inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n’est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus. 

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Devant les pensées, les actions d’une femme que nous aimons, nous sommes (…) comme un être pour l’esprit de qui le principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas capable d’établir un lien de causalité entre un phénomène et un autre et devant qui le spectacle du monde serait incertain comme un rêve.

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Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse

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Car ma raison savait que l’habitude — l’habitude qui allait assumer maintenant l’entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place la glace, la nuance des rideaux, d’arrêter la pendule — se charge aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu d’abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique le son d’une voix, de modifier l’inclination des cœurs. Certes ces amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l’oubli des anciennes ; mais justement ma raison pensait que je pouvais envisager sans terreur la perspective d’une vie où je serais à jamais séparé d’êtres dont je perdrais le souvenir, et c’est comme une consolation qu’elle offrait à mon cœur une promesse d’oubli qui ne faisait au contraire qu’affoler son désespoir. Ce n’est pas que notre cœur ne doive éprouver luiaussi, quand la séparation sera consommée, les effets analgésiques del’habitude ; mais jusque-là il continuera de souffrir. Et la crainte d’un avenir où nous serons enlevés la vue et l’entretien de ceux que nous aimons et d’où nous tirons aujourd’hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s’accroît si à la douleur d’une telle privation nous pensons que s’ajoutera ce qui pour noussemble actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous, mais notre affection pour eux ; elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont elle est aujourd’hui une notable part, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d’eux dont la pensée nous fait horreur aujourd’hui ; ce serait donc une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi différent et jusqu’à l’amour duquel ne peuvent s’élever les parties de l’ancien moi condamnées à mourir.

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Extraits épars de Balzac

Le sentiment que l’homme supporte le plus difficilement est la pitié, surtout quand il la mérite. La haine est un tonique ; elle fait vivre, elle inspire la vengeance ; mais la pitié tue, elle affaiblit encore notre faiblesse. C’est le mal devenu patelin, c’est le mépris dans la tendresse, ou la tendresse dans l’offense […]. Cette pitié produisit au cœur de Raphaël un horrible poème de deuil et de mélancolie

La Peau de Chagrin

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La patience est en effet ce qui, chez l’homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu’est-ce que l’art, monsieur ? C’est la nature concentrée.

***

N’est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur l’oreiller en pouvant se dire : « Je n’ai pas jugé les œuvres d’autrui, je n’ai causé d’affliction à personne ; mon esprit, comme un poignard, n’a fouillé l’âme d’aucun innocent ; ma plaisanterie n’a immolé aucun bonheur, elle n’a même pas troublé la sottise heureuse, elle n’a pas injustement fatigué le génie ; j’ai dédaigné les faciles triomphes de l’épigramme ; enfin je n’ai jamais menti à mes convictions ?

***

Le caractère de l’amour véritable offre de constantes similitudes avec l’enfance : il en a l’irréflexion, l’imprudence, la dissipation, le rire et les pleurs. 

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Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l’intention d’y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire.

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Illusions Perdues

Jean-Louis Chrétien sur la caresse

Ce que la caresse approche, et ce vers quoi elle s’appareille, n’est jamais ce à quoi elle échouera, épaule ou sein, lombes ou joue. Sa destination n’est pas une partie du corps de l’autre, mais ce corps tout entier, et c’est pourquoi elle se voudrait ubiquitaire. Et ce n’est pas même ce corps tout entier comme une forme achevée dans l’espace, qui pourrait être circonscrite et dont nous pourrions faire le tour. Elle ne veut atteindre ni une partie du corps, ni un corps, mais l’être aimé lui-même, en lui-même, dans l’inépuisable incarnation de sa présence. Et c’est bien lui qu’à chaque instant elle atteint, dans un tact qui est contact, touchant ce qui ne subit pas la caresse, mais la reçoit, l’accueille et lui répond, avec une certitude imprévisible et une scintillation qui toujours préserve l’obscurité. Mais elle ne l’atteint qu’en tant qu’il se dérobe à elle, qu’il la déborde de toute part que chaque contact révèle une plénitude qu’aucune ne circonscrit.

L’effroi du beau