Extraits Jaccottet

Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ?

(Une transaction secrète, Gallimard, 1987)

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Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre. Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.

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Vérité, non-vérité 
se résorbent en fumée

Monde pas mieux abrité 
que la beauté trop aimée, 
passer en toi, c’est fêter
de la poussière allumée 

Vérité, non vérité 
brillent, cendre parfumée

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Toute fleur n’est que de la nuit
qui feint de s’être rapprochée 

Mais là d’où son parfum s’élève 
Je ne puis espérer entrer
C’est pourquoi tant il me trouble
Et me fait si longtemps veiller
Devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie 
Naît d’où le regard s’arrête 

Ce monde n’est que la crête 
D’un invisible incendie

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Arbres, travailleurs tenaces
ajoutant peu à peu la terre

Ainsi le cœur endurant
Peut-être, purifie

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Peu m’importe le commencement du monde

Maintenant ses feuilles bougent
Maintenant c’est un arbre immense
Dont je touche le bois navré

Et la lumière à travers lui
Brille de larmes

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Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
Comme un colporteur
d’une aube à l’autre

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Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
me couvrant d’images les yeux,
j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,
épargné, souffrant à peine,
aller tracer des routes jusque-là !

À présent, lampe soufflée,
main plus errante, qui tremble,
je recommence lentement dans l’air

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Un homme (ce hasard aérien, 
plus grêlé sous la foudre qu’insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs)

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Regarde-la courir sur ses jambes toutes nouvelles
à la rencontre de l’amour
comme un ruisseau de verre tintant sur les roches,
pleine de hâte et de rire! 

Est ce le fouet des hirdondelles sur les pres humides
Qui la presse?

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On dirait qu’il se cache, avec effroi, dans la lumière de l’aurore
Comme au fond d’une roseraie;
Il y respire un tel parfum 
Qu’il lui semble, à sa suite, échapper aux barreaux de brume.

Ah! Comme il l’a regarde, cette aurore, 
Ce peu de braise dans le fer des montagnes,
Celle qui s’en éloigne un peu plus chaque matin!
Comme il se souvient ! Comme il se souvient mal :
quand le visage, quand le corps devenait rose
au premier vague cri d’oiseau aventuré!

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Qu’on me le montre, celui qui aurait conquis la certitude
Et qui rayonnerait à partir de là dans la paix
Comme une montagne qui s’éteint la dernière 
Et ne frémit jamais sous la pesée de la nuit

***

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie

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Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches 

Et que le monde merveilleux ne tombe en ruine ?

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