Textes

Si c’est un homme

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis, 
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meut pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ; 
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

-Primo Lévi

Fille brune, fille agile

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,
qui alourdit les blés et tourmente les algues,
a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux
et ta bouche qui a le sourire de l’eau.

Noir, anxieux, un soleil s’est enroulé aux fils
de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.
Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,
qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.

Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.
Tout m’éloigne de toi, comme du plein midi.
Tu es la délirante enfance de l’abeille,
la force de l’épi, l’ivresse de la vague.

Mon coeur sombre pourtant te cherche,
J’aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.
Ô mon papillon brun, doux et définitif,
tu es blés et soleil eau et coquelicot.

-Pablo Neruda

Extraits Montherlant

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Que serait un monde sans dupes ?

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Ô gosses, changeants comme la mer…

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C’était sa faiblesse surtout qui le rendait implacable

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L’oubli est un état qui échappe à l’analyse du romancier

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Mlle de Guerchange était devenue une de ces fumées de cigarettes blondes qui prenaient forme de sylphide dans les affiches de l’époque, puis fumée et sylphide s’évanouissaient ensemble. Avec philosophie, Alban lui disait : « Adieu ! Adieu ! » Que serait une fumée si on ne lui disait pas adieu ?

*

Ce fut sa dernière apparition sur la face lumineuse de l’eau. Ensuite celui qui « avait laissé un souvenir brûlant » redescendit et reposa dans cette fraicheur des grands fonds que les vents n’ont jamais touchés. 

Les Garçons

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un homme va mourir, et toute la fermeté qu’il montrerait devant la mort, si il n’aimait pas, elle tombe en morceaux, s’il laisse des êtres qu’il aime, sous l’horreur de les perdre, et l’angoisse de ce qu’ils vont devenir. Aimer empoisonne, aimer ronge (et, je le répète, il ne s’agit pas ici de l’amour-passion, mais de l’affection conjugale, parental, etc…) Il ne peut y avoir de sagesse philosophique chez celui qui aime. Il ne peut y avoir d’être de sagesse sans égoïsme. (Dieu est tout amour parenthèses disent les chrétiens. L’incroyant répond ceci et cela, mais il pourrait aussi répondre que, si Dieu aime, Dieu est faible, Dieu dépend de la créature et alors il n’est plus Dieu. Un dieu qui aimerait serait un Dieu esclave, et un dieu esclave n’est pas concevable. Regarder le sourire du Bouddha et ne nous parlez plus de son amour pour les hommes : On ne sourit  ainsi que lorsqu’on aime pas.

et cependant, si le non-amour est la liberté de l’âme et de l’esprit, cette inquiétude quand on aime peut-être quelques fois un des soutiens de l’âme et de l’esprit. L’attention à la santé, au bonheur et à la valeur d’un être, non pas permanente, mais toujours retrouver au sortir de ce qui n’est pas elle, cette tension est une sorte de ciment qui se glisse dans tous les interstices d’une vie, en lie les éléments plus ou moins disparates, lui donne la cohérence et par suite la solidité. Elle fait l’unité de temps de vie dispersées ( l’amour maternel chez les veuves), comme elle en fait la plénitude. 

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Quelle que soit leur expérience du contraire, les hommes persistent à croire qu’un caractère marche tout d’une pièce. Or, il n’y a unité de caractère que chez les etres qui s’en fabriquent une par artifice; tout ce qui reste naturel est inconséquent.

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Il y aura sûrement en enfer des démons qui vous désireront, sans qu’on les désire. Il est impossible qu’un Dieu amateur de supplices n’ait pensé à cela.

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Ils restèrent ainsi confondus, comme le ciel et la mer certains jours où la ligne d’horizon n’est plus visible, dans une grande splendeur unie et étale.

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Nous aimons les animaux parce qu’ils ne mentent pas. C’est pour cela que l’homme les a mis en esclavage : ils lui rappelaient la vérité.

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C’est une horrible chose, de n’avoir pour un être que ce sentiment hybride, à mi-chemin entre l’amour et l’indifférence, qu’est la pitié. Sentiment qui fait qu’on ne jouit pas franchement de cet être, qu’il ne jouit pas franchement de vous (car il flaire la pitié, et qui donc à jamais aimé la pitié qu’on lui portait ?), qu’on s’y ronge, qu’on s’y épuise, et tout cela en pure perte, parce que la fin de la pitié est toujours une explosion qui rejette les deux êtres pantelants et meurtris, chacun de son côté, là où il n’aurai jamais dû cesser d’être. 

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Le bien, ça devrait être de vivre puissamment, sans s’occuper des autres. Votre chaleur les réchaufferait, et les mettrait en mouvement.! 

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Les eaux dénouées reprenaient leur cours, avec le bruit ravissant d’une artillerie lointaine; tout était plein d’eaux courantes invisibles. Invisibles ? Mais voici un torrent qui fait jouer dans la nuit ses replis de vipère matraquée, voici des cascades, grandioses par les rochers et la hauteur d’où elles tombent, charmantes parce qu’elles ont l’air d’un long oriflamme qui scintille ou de la queue d’un cheval arabe déployée. La lune était apparue, flanquée de Vénus toute petite (ainsi le boeuf, flanqué de son oiseau pique-boeuf), et les constellations brillaient sur l’autre versant, comme des cristaux de neige au soleil. Grand ciel damasquiné de figures ! Nuit couronnée de souffles et de voix! En vue des premiers feux de Souk et Tnine (il y eut un chien, derrière lui, dont il ne devina la course qu’au bruit des pierres qu’elle faisait dévaler), En vue des premiers feux de Souk et Tnine (il y eut un oiseau insomnieux, qui lui fit un cri de connivence), En vue des premiers feux de Souk et Tnine, Costal eut une pensée un peu bizzare, mais pleine de paix “Après tout, ce n’est qui moi qui meurs”

Homère avait un chien…

Francis Jammes

Homère avait un chien. Homère, je suppose,

chantait des vers sous des arbres droits pleins de roses

et sur des îlots bleus qu’on appelait Délos.

Rien ne le distinguait. Son chien rongeait un os

comme le chien d’un autre, et si ce n’eût été

ce chant où note à note et Printemps et Été

et Automne et Hiver tour à tour étaient peints,

on aurait pris l’aveugle au langage divin

pour un de ces mendiants qui vont de porte en porte

murmurants et vêtus comme des feuilles mortes…

J’aime l’aube aux pieds nus qui se coiffe de thym

J’aime l’aube aux pieds nus qui se coiffe de thym,
Les coteaux violets qu’un pâle rayon dore,
Et la persienne ouverte avec un bruit sonore,
Pour boire le vent frais qui monte du jardin,

La grand’rue au village un dimanche matin,
La vache au bord de l’eau toute rose d’aurore,
La fille aux claires dents, la feuille humide encore,
Et le divin cristal d’un bel oeil enfantin.

Mais je préfère une âme à l’ombre agenouillée,
Les grands bois à l’automne et leur odeur mouillée,
La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,

La lune dans la chambre à travers les rideaux,
Une main pâle et douce et lente qui se pose,
“Deux grands yeux pleins d’un feu triste”,et,sur toute chose

Une voix qui voudrait sangloter et qui n’ose…

-Albert Samain

Emily Dickinson

Not with a club the heart is broken
Nor with a stone
A whip, so small you could not see it, 
I’ve known
To lash the magic creature
Till it fell
Yet that whips name too noble
Then to tell

Magnanimous of bird
By boy descried 
To sing unto the stone
Of which it died

Vinicius de Moraes – Elegias

Ah que a mulher dê sempre a impressāo de que se se fechar os olhos 
Ao abri-los ela não mais estara présente
Com seu sorriso e suas tramas

***

Je te demande pardon pour t’aimer tout à coup
Quoique mon amour soit une vieille chanson à tes oreilles.
Des heures que j’ai passées à l’ombre de tes gestes
Buvant dans ta bouche le parfum des sourires
Des nuits que j’ai vécues bercé
Par la grâce indicible de tes pas éternellement fuyant
Je porte la douceur de ceux qui acceptent mélancoliquement
Et je peux te dire que ma grande affection pour toi
Ne porte ni l’exaspération des larmes ni la fascination des promesses
Ni les mystérieuses paroles des voiles de l’âme
C’est un repos, une onction, un débordement de caresses
Et elle te prie seulement de te reposer, calme, très calme,
Et de laisser les mains ardentes de la nuit rencontrer sans fatalité le regard extatique de l’aurore

***

La lune projetait son profil azuré
Sur les vieilles arabesques des fleurs calmes
La petite véranda était comme le nid futur
Et les branchages s’égouttaient de gouttes qu’il n’y avait pas
Dans la rue ignorée les anges jouaient en rond…
Personne ne le savait, mais nous étions là.
Seuls les parfums tissaient la dentelle de la tristesse
Parce que les corolles étaient gaies comme des fruits
Et une peinture innocente bourgeonnait du dessin des couleurs
Je me mis à rêver le poème de l’heure.
et, peut être à regarder mon visage exaspéré
par l’angoisse de te voir si vaguement amie
Peut-être à pressentir dans la chair mystérieuse
La germination étrange de mon indicible appel

J’ai entendu brusquement la clarté de ton rire
Comme un gazouillis de pierre sous l’eau baignée de lune
Et il était tellement beau, tellement plus beau que la nuit
Tellement plus doux que le miel doré de tes yeux 
Qu’à le voir chanter sur tes dents comme une cymbale
Et ruisseler sur tes lèvres comme un suc
Et déferler entre tes seins comme une onde
J’ai pleuré doucettement dans la coquille de mes mains vides
De ce que tu m’aies possédé avant l’amour

Clown – Michaux

Clown

 Un jour.

     Un jour, bientôt peut-être.

    Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.

Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.

     Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

     D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».

     Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

     A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.

     Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.

     Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.

     Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.

     Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

      Clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.

     Je plongerai.

Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert

     à tous

ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée

à force d’être nul

et ras…

et risible…