Textes

J’habite une douleur

Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.

Pourtant.

Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l’abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n’y a pas de siège pur.

(René Char, Le Poème Pulvérisé)

Poème Rilke

Ce soir quelque chose dans l’air a passé
qui fait pencher la tête;
on voudrait prier pour les prisonniers
dont la vie s’arrête.
Et l’on pense à la vie arrêtée…

A la vie qui ne bouge plus vers la mort
et d’où l’avenir est absent;
où il faut être inutilement fort
et triste, inutilement.

Où tous les jours piétinent sur place,
où toutes nuits tombent dans l’abîme,
et où la conscience de l’enfance intime
à ce point s’efface,

qu’on a le coeur trop vieux pour penser un enfant.
Ce n’est pas tant que la vie soit hostile;
mais on lui ment,
enfermé dans le bloc d’un sort immobile.

Prière entre la nuit et le jour

Philippe Jaccottet

A l’heure vague où les fantômes en grand nombre
se pressent contre les fenêtres, ameutés
par une hésitation entre le jour et l’ombre
et menaçant de leurs murmures la clarté,


un homme prie: à ses côtés est étendue
la très belle guerrière désarmée et nue ;
non loin repose l’héritier de leurs batailles,
il tient le Temps serré dans sa main comme paille.


« Une prière dite dans la crainte, difficile
à exaucer, surtout sans le secours du dehors;
une prière dans l’ébranlement des villes,
dans la fin de la guerre, dans l’afflux des morts:


pour que l’aurore, avec sa tendresse tenace,
pour que l’entrée de la lumière au ras des monts,
comme elle éloigne la lune légère, efface
ma propre fable, et de son feu voile mon nom. »

Vergers

(I)

Peut-être que si j’ai osé t’écrire,
langue prêtée, c’était pour employer
ce nom rustique dont l’unique empire
me tourmentait depuis toujours : Verger.

Pauvre poète qui doit élire
pour dire tout ce que ce nom comprend,
un à peu près trop vague qui chavire,
ou pire : la clôture qui défend.

Verger : ô privilège d’une lyre
de pouvoir te nommer simplement ;
nom sans pareil qui les abeilles attire,
nom qui respire et attend…

Nom clair qui cache le printemps antique,
tout aussi plein que transparent,
et qui dans ses syllabes symétriques
redouble tout et devient abondant.

(II)

Vers quel soleil gravitent
tant de désirs pesants ?
De cette ardeur que vous dites,
où est le firmament?

Pour l’un à l’autre nous plaire,
faut-il tant appuyer ?
Soyons légers et légères
à la terre remuée
par tant de forces contraires.

Regardez bien le verger :
c’est inévitable qu’il me pèse;
pourtant de ce même malaise
il fait le bonheur de l’été.

III

Jamais la terre n’est plus réelle
que dans tes branches, ô verger blond,
ni plus flottante que dans la dentelle
que font tes ombres sur le gazon.

Là se rencontre ce qui nous reste,
ce qui pèse et ce qui nourrit
avec le passage manifeste
de la tendresse infinie.

Mais à ton centre, la calme fontaine,
presque formant en son ancien rond,
de ce contraste parle à peine,
tant en elle il se confond.

IV

De leur grâce, que font-ils,
tous ces dieux hors d’usage,
qu’un passé rustique engage
à être sages et puérils?

Comme voilés par le bruit
des insectes qui butinent,
ils arrondissent les fruits;
(occupation divine).

Car aucun jamais ne s’efface,
tant soit-il abandonné;
ceux qui parfois nous menacent
sont des dieux inoccupés.

V

Ai-je des souvenirs, ai-je des espérances,
en te regardant, mon verger ?
Tu te repais autour de moi, ô troupeau d’abondance
et tu fais penser ton berger.

Laisse-moi contempler au travers de tes branches
la nuit qui va commencer.
Tu as travaillé; pour moi c’était un dimanche, –
Mon repos m’a-t-il avancé?

D’être berger, qu’y a-t-il de plus juste en somme?
Se peut-il qu’un peu de ma paix
aujourd’hui soit entrée doucement dans tes pommes?
Car tu sais bien, je m’en vais…

VI

N’était-il pas, ce verger, tout entier,
ta robe claire, autour de tes épaules?
Et n’as-tu pas senti combien console
son doux gazon qui pliait sous ton pied?

Que de fois, au lieu de promenade,
il s’imposait en devenant tout grand;
et c’était lui et l’heure qui s’évade
qui passaient par ton être hésitant.

Un livre parfois t’accompagnait…
Mais ton regard, hanté de concurrences,
au miroir de l’ombre poursuivait
un jeu changeant de lentes ressemblances.

VII

Heureux verger, tout tendu à parfaire
de tous ses fruits les innombrables plans,
et qui sait bien son instinct séculaire
plier à la jeunesse d’un instant.

Quel beau travail, quel ordre que le tien!
Qui tant insiste dans les branches torses,
mais qui enfin, enchanté de leur force,
déborde dans un calme aérien.

Tes dangers et les miens, ne sont-ils point
tout fraternels, ô verger, ô mon frère?
Un même vent, nous venant de loin,
nous force d’être tendre et austères.

Pour écrire un seul vers…


Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Mr Tambourine Man

Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come followin’ you

Though I know that evenin’s empire has returned into sand
Vanished from my hand
Left me blindly here to stand but still not sleeping
My weariness amazes me, I’m branded on my feet
I have no one to meet
And the ancient empty street’s too dead for dreaming

Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come followin’ you

Take me on a trip upon your magic swirlin’ ship
My senses have been stripped, my hands can’t feel to grip
My toes too numb to step
Wait only for my boot heels to be wanderin’
I’m ready to go anywhere, I’m ready for to fade
Into my own parade, cast your dancing spell my way
I promise to go under it

Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come followin’ you

Though you might hear laughin’, spinnin’, swingin’ madly across the sun
It’s not aimed at anyone, it’s just escapin’ on the run
And but for the sky there are no fences facin’
And if you hear vague traces of skippin’ reels of rhyme
To your tambourine in time, it’s just a ragged clown behind
I wouldn’t pay it any mind
It’s just a shadow you’re seein’ that he’s chasing

Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come followin’ you

Then take me disappearin’ through the smoke rings of my mind
Down the foggy ruins of time, far past the frozen leaves
The haunted, frightened trees, out to the windy beach
Far from the twisted reach of crazy sorrow
Yes, to dance beneath the diamond sky with one hand waving free
Silhouetted by the sea, circled by the circus sands
With all memory and fate driven deep beneath the waves
Let me forget about today until tomorrow

Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey! Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come followin’ you

Petits poèmes Rilke

Ce soir mon cœur fait chanter
des anges qui se souviennent…
Une voix, presque mienne,
par trop de silence tentée, 

Monte et se décide 
à ne plus revenir ; 
tendre et intrépide, 
à quoi va-t-elle s’unir ?

**

Paume, doux lit froissé
où des étoiles dormantes 
avaient laissé des plis 
en se levant vers le ciel.

Est-ce que ce lit était tel 
qu’elles se trouvent reposées,
claires et incandescentes, 
parmi les astres amis
en leur élan éternel ?

Ô les deux lits de mes mains,
abandonnés et froids,
légers d’un absent poids
de ces astres d’airain.

Le magnanime

Description par Aristote de la vertu supérieure du magnanime dans l’Ethique à Nicomaque, traduction par Jean Tricot.

***

La magnanimité [µεγαλοψυχια] a rapport à de grandes choses, comme semble encore l’indiquer son nom. Mais de quelles grandes choses s’agit-il ? C’est là ce que nous devons tout d’abord saisir. Peu importe d’ailleurs que nous examinions la disposition en elle-même ou l’homme qui répond à cette disposition.

On pense d’ordinaire qu’est magnanime celui qui se juge lui-même digne de grandes choses, et qui en est réellement digne ; car celui qui, sans en être digne, agit de même, est un homme sans jugement, et au nombre des gens vertueux ne figurent ni l’homme sans jugement, ni le sot. Magnanime, donc, est l’homme que nous venons de décrire (celui qui n’est digne que de petites choses et qui s’estime lui-même digne d’elles est un homme modeste, mais non un homme magnanime, puisque c’est dans la grandeur que se situe la magnanimité, tout comme la beauté dans un corps majestueux: les gens de petite taille peuvent être élégants et bien proportionnés, mais ne peuvent pas être beaux).

D’autre part, celui qui s’estime lui-même digne de grandes choses, tout en étant réellement indigne d’elles, est un vaniteux (quoique celui qui s’estime au-dessus de son mérite ne soit pas toujours un vaniteux) ; celui qui se juge moins qu’il ne vaut est un pusillanime, qu’il soit digne de grandes choses ou de choses moyennes, ou même, quoique n’étant digne que de petites choses, s’il s’estime encore au-dessous d’elles. Le plus haut degré de la pusillanimité semblera se rencontrer dans celui qui est digne de grandes choses : car que ferait-il, si son mérite n’était pas aussi grand ? Ainsi, l’homme magnanime, d’une part est un extrême par la grandeur < de ce à quoi il peut prétendre >, et d’autre part un moyen par la juste mesure où il se tient (puisqu’il ne se juge digne que de ce dont il est effectivement digne), alors que l’homme vain et l’homme pusillanime tombent dans l’excès ou le défaut.

Si donc l’homme magnanime est celui qui se juge lui-même digne de grandes choses et en est effectivement digne, et si l’homme le plus magnanime est celui qui se juge digne, et qui l’est, des choses les plus grandes, son principal objet ne saurait être qu’une seule et unique chose. Or le mérite se dit par
relation avec les biens extérieurs ; et le plus grand de tous ces biens, nous pouvons l’assurer, est celui que nous offrons en hommage aux dieux, que les personnes élevées en dignité convoitent avec le plus d’ardeur, et qui est une récompense accordée aux actions les plus nobles : à cette description nous
reconnaissons l’honneur (qui est effectivement le plus grand des biens extérieurs). Par suite, le magnanime est celui qui, en ce qui regarde l’honneur et le déshonneur, adopte l’attitude qui convient. En dehors même de tout raisonnement, il est manifeste que la magnanimité a rapport à l’honneur, puisque
c’est surtout de l’honneur que les grands s’estiment eux-mêmes dignes, et cela en conformité avec leur mérite. Quant à l’homme pusillanime, il est dans un état d’insuffisance à la fois par rapport à ses propres mérites et par comparaison avec ce dont se juge capable l’homme magnanime, tandis que le vaniteux dépasse la mesure par rapport à ses propres mérites, mais non du moins par rapport à ce dont le magnanime se juge capable.

L’homme magnanime, puisqu’il est digne des plus grandes choses, ne saurait qu’être un homme parfait : en effet, meilleur est l’homme et toujours plus grands sont les biens dont il est digne, et celui-là est digne des plus grands biens qui est parfait. Par conséquent, l’homme véritablement magnanime doit être un
homme de bien. Et on pensera qu’à la grandeur d’âme appartient ce qu’il y a de grand en chaque vertu. Il serait absolument contraire au caractère d’un homme magnanime, à la fois de s’enfuir à toutes jambes et de commettre une injustice : dans quel but ferait-il des actes honteux, lui pour qui rien n’a grande importance ? Et, à examiner chacune des vertus, il paraîtrait complètement ridicule que l’homme magnanime ne fût pas homme de bien, pas plus qu’il ne serait digne d’être honoré s’il était pervers, puisque l’honneur est une récompense de la vertu et que c’est aux gens de bien qu’il est rendu. La
magnanimité semble donc être ainsi une sorte d’ornement des vertus, car elle les fait croître et ne se rencontre pas sans elles. C’est pourquoi il est difficile d’être véritablement un homme magnanime, car cela n’est pas possible sans une vertu parfaite.

Ainsi donc, c’est surtout en ce qui touche l’honneur et le déshonneur que l’homme magnanime se révèle, et les honneurs éclatants, quand ils sont décernés par les gens de bien, lui feront ressentir une joie mesurée, dans la conviction qu’il n’obtient là que ce qui lui appartient en propre, ou même moins (puisqu’il
ne saurait y avoir d’honneur digne d’une parfaite vertu) ; il ne les en acceptera pas moins de toute façon, parce que les hommes n’ont rien de mieux à lui offrir. Quant à l’honneur rendu par des gens quelconques et pour des raisons futiles, il n’en fera absolument aucun cas (car ce n’est pas cela dont il est digne), et il agira de même pour le déshonneur (puisque aucun déshonneur ne peut qu’injustement s’attacher à lui). — C’est donc principalement de ce qui touche l’honneur, comme nous l’avons dit, que l’homme magnanime se préoccupe. Cependant, en ce qui concerne la richesse, le pouvoir, et la bonne ou mauvaise fortune en général, il se comportera avec modération, de quelque façon que ces avantages se présentent à lui : il ne se réjouira pas avec excès dans la prospérité, ni ne s’affligera outre mesure dans l’adversité. En effet, même à l’égard de l’honneur il n’agit pas ainsi, et pourtant c’est le plus grand des biens (la puissance et la richesse n’étant des choses désirables que pour l’honneur qu’elles procurent : du moins ceux qui les possèdent souhaitent être honorés à cause d’elles) ; celui dès lors pour qui même l’honneur est peu de chose, à celui-là aussi tout le reste demeure indifférent. C’est pourquoi de tels hommes passent d’ordinaire pour dédaigneux.

On admet d’ordinaire que les dons de la fortune contribuent aussi à la magnanimité. En effet, les gens bien nés sont jugés dignes d’être honorés, ainsi que les personnes des classes dirigeantes ou les gens riches, parce qu’ils occupent une position supérieure aux autres, et que ce qui possède une supériorité en quelque bien jouit toujours d’une plus grande considération. C’est pourquoi même des avantages de cette nature ont pour effet de rendre les hommes plus magnanimes, car leurs possesseurs en retirent de la considération auprès de certains. En toute vérité, l’homme de bien seul devrait être honoré ; cependant celui en qui résident à la fois la vertu et les avantages dont nous parlons est regardé comme plus digne d’honneur encore. Mais ceux qui, dépourvus de vertu, possèdent les biens de ce genre, ne sont ni justifiés à se croire eux-mêmes dignes de grandes choses, ni en droit de prétendre au nom de magnanime, tous avantages qui ne se rencontrent pas indépendamment d’une parfaite vertu. Mais ceux qui possèdent uniquement les dons de la fortune deviennent eux aussi dédaigneux et insolents, car sans vertu il n’est pas facile de supporter avec aisance la prospérité, et de tels hommes, dans leur incapacité d’y parvenir et se croyant supérieurs à tout le monde, méprisent les autres et font eux-mêmes tout ce qui leur passe par la tête. Ils imitent, en effet, l’homme magnanime sans être réellement pareils à lui et le copient en tout ce qu’ils peuvent ; ainsi, tout en n’agissant pas selon la vertu, ils méprisent les autres. L’homme magnanime, en effet, méprise les autres parce qu’il en a le droit (puisqu’il juge avec vérité), tandis que la plupart des hommes le font au petit bonheur.

L’homme magnanime ne se jette pas dans des dangers qui n’en valent pas la peine, pas plus qu’il n’aime les dangers en eux-mêmes, car il y a peu de choses qu’il apprécie. Mais il affronte le danger pour des motifs importants, et quand il s’expose ainsi il n’épargne pas sa propre vie, dans l’idée qu’on ne doit
pas vouloir conserver la vie à tout prix. Par nature, il aime à répandre des bienfaits, mais il rougit d’en recevoir, parce que, dans le premier cas c’est une marque de supériorité, et dans le second d’infériorité. Il est enclin à rendre plus qu’il ne reçoit, car de cette façon le bienfaiteur originaire contractera une
nouvelle dette envers lui et sera l’obligé. En outre, les hommes magnanimes semblent ne garder mémoire que de ceux à qui ils ont fait du bien, à l’exclusion de ceux qui les ont eux-mêmes obligés : car celui qui reçoit un service est l’inférieur de celui qui le lui rend, alors que l’homme magnanime souhaite garder la supériorité. Et si son oreille est flattée des bienfaits qu’il a accordés, c’est sans plaisir qu’il entend parler de ceux qu’il a reçus. Telle est la raison pour laquelle Thétis ne rappelle pas à Zeus les services qu’elle lui a rendus, et pour laquelle aussi les Lacédémoniens n’ont pas rappelé aux Athéniens les bons offices dont ils les avaient gratifiés, mais seulement les bienfaits qu’ils en avaient eux-mêmes reçus. Et c’est encore le fait d’un homme magnanime, de ne rien demander à personne, ou de ne le faire qu’avec répugnance, mais par contre de rendre service avec empressement. De même, s’il se montre plein de hauteur avec les puissants ou les heureux de ce monde, il sait garder la modération avec les gens de condition moyenne : en effet, c’est une chose malaisée et qui impose le respect, de l’emporter sur les grands en excellence, tandis qu’avec les autres, c’est facile ; d’autre part, se montrer hautain envers les premiers n’a rien d’incivil, alors que c’est une grossièreté à l’égard du menu peuple, tout comme de déployer sa force contre les faibles.

En outre, l’homme magnanime ne va pas chercher les honneurs ni les places où d’autres occupent le premier rang. Il est lent, il temporise, sauf là où une grave question d’honneur ou une affaire sérieuse sont en jeu ; il ne s’engage que dans un petit nombre d’entreprises, mais qui sont d’importance et de renom. Son devoir impérieux est de se montrer à découvert dans ses haines comme dans ses amitiés, la dissimulation étant la marque d’une âme craintive. Il se soucie davantage de la vérité que de l’opinion publique, il parle et agit au grand jour, car le peu de cas qu’il fait des autres lui permet de s’exprimer avec franchise. C’est pourquoi aussi il aime à dire la vérité, sauf dans les occasions où il emploie l’ironie, quand il s’adresse à la masse. Il est incapable de vivre selon la loi d’autrui, sinon celle d’un ami,
car c’est là un esclavage, et c’est ce qui fait que les flatteurs sont toujours serviles, et les gens de peu, des flatteurs. Il n’est pas non plus enclin à l’admiration, car rien n’est grand pour lui. Il est sans rancune : ce n’est pas une marque de magnanimité que de conserver du ressentiment, surtout pour les torts qu’on a subis, il vaut mieux les dédaigner. Il n’aime pas non plus les commérages : il ne parlera ni de lui-même ni d’un autre, car il n’a souci ni d’éloge pour lui-même ni de blâme pour les autres, et il n’est pas davantage prodigue de louanges : de là vient qu’il n’est pas mauvaise langue, même quand il s’agit de ses ennemis, sinon par insolence délibérée. Dans les nécessités de la vie ou dans les circonstances insignifiantes, il est l’homme le moins geignard et le moins quémandeur, car c’est prendre les choses trop à cœur que d’agir ainsi dans ces occasions. Sa nature le pousse à posséder les choses belles et inutiles plutôt que les choses profitables et avantageuses : cela est plus conforme à un esprit qui se suffit à soi-même.

En outre, une démarche lente est généralement regardée comme la marque d’un homme magnanime, ainsi qu’une voix grave et un langage posé : l’agitation ne convient pas à qui ne prend à cœur que peu de choses, ni l’excitation à qui pense que rien n’a d’importance ; au contraire une voix aiguë et une démarche précipitée sont l’effet d’un tempérament agité et excitable.

Ignorance…

Tant d’années,
et vraiment si maigre savoir,
coeur si défaillant ?

Pas la plus fruste obole dont payer,
le passeur, s’il approche ?

-J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide,
je me suis gardé léger,
pour que la barque s’enfonce moins.

-Jaccottet