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L’Azur
De l’éternel Azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poëte impuissant qui maudit son génie
À travers un désert stérile de Douleurs.
Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
Brouillards, montez ! Versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Qui noiera le marais livide des automnes
Et bâtissez un grand plafond silencieux !
Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.
Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre, à l’horizon !
– Le ciel est mort. – Vers toi, j’accours ! donne, ô matière,
L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché
À ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,
Car j’y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,
N’a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur…
En vain ! l’Azur triomphe, et je l’entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angelus !
Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu’un glaive sûr ;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !
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Rilke
(…) Qui soit vraiment issue de cette vie,
Où il trouva l’amour, un sens et sa détresse.
Car nous ne sommes que la feuille et que l’écorce.
La grande mort que chacun porte en soi,
elle est le fruit autour duquel tout change.
C’est pour ce fruit qu’un jour les jeunes filles
se lèvent comme un arbre peut jaillir d’un luth,
et que les garçons font des rêves d’hommes.
Pour lui des femmes se font confidentes
des peurs que d’autres qu’elles ne pourraient chasser.
Et pour l’amour de lui, ce qu’un jour des yeux vivent
est éternellement, fût-ce un lointain passé,
Et tous ceux qui jamais formèrent ou bâtirent
autour de ce grand fruit devinrent monde,
gelant, fondant, vent ou soleil.
En lui toute chaleur s’est résorbée :
le cœur et l’ardeur blanche des cerveaux.
Mais tes anges, Seigneur, comme des vols d’oiseaux
passant, trouvaient tous ces fruits verts.
Le Livre d’heures, Le Livre de la pauvreté et de la mort✳
Ce qui est au-dehors, nous ne le connaissons
Que par la vue de l’animal ; car dès l’enfance
On nous retourne et nous contraint à regarder
En arrière le monde des formes, et non l’Ouvert
Qui dans les yeux de l’animal est si profond,
Libre de mort. Nous les humains, nous ne voyons
qu’elle.
L’animal libre a toujours son déclin derrière lui ;
Devant lui, Dieu. Quand il avance, c’est vers l’éternel,
comme coule une source
Huitième élégie de Duino✳
Souvent, les anges (dit-on), ne sauraient pas s’ils vont
parmi des vivants ou des morts. Le courant éternel
Sans cesse emporte à travers les deux domaines
Tous les âges, et son bruit, dans les deux, couvre le leur.
Première élégie de Duino✳
Tout ange est terrifiant. Néanmoins, malheur à moi, je vous invoque, oiseaux de l’âme presque meurtriers, vous connaissant.
Deuxième élégie de Duino✳
Où ont fui les jours de Tobie, quand l’un des Rayonnants se tenait sur l’humble seuil, vaguement déguisé pour le voyage, et qui déjà n’effrayait plus (pour le jeune homme un autre lui-même, avec ce regard curieux).
Deuxième élégie de Duino✳
Fît l’archange à présent, le dangereux, de derrière les astres, rien qu’un pas vers en bas et vers ici : en sursautant, notre propre cœur nous abattrait. Qui êtes-vous ?
Deuxième élégie de Duino✳
Réussites premières, favoris de l’univers,
chaînes d’alpes, crêtes roses d’aurore
de toute Création – pollen de la divinité en fleurs,
attaches de lumière, couloirs, degrés, trônes,
espaces faits d’essence, pavois de plaisir, tumulte
de tempétueuse extase et soudain, isolés,
miroirs : où la beauté qui d’eux ruisselle
est puisée et rendue à leur propre face
Deuxième élégie de Duino
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Rilke
Nulle trahison de ma solitude, mais si elle était moins suspendue dans le vide, si elle était en de bonnes mains, elle perdrait toutes ses connotations morbides (ce sera tôt ou tard inévitable) et j’arriverais en elle à une certaine continuité au lieu de la traîner comme un os de buisson en buisson
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Je me redis souvent que tu es le seul lien qui me rattache au monde humain, en toi seule il est tourné vers moi, me devine, me transmet son souffle ; partout ailleurs, je passe dans son dos sans pouvoir me faire reconnaître de lui.
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(…) Non seulement aux yeux des disciples, qui
gardent la mélancolie légère de ta robe :
mais tu t’enlèves aux calices des fleurs
comme à cet oiseau qui décrit son orbe,
aux enfants pleinement épanouis,
au pis des vaches, à leur ruminement ;
d’une douceur tout se trouve amoindri
et les cieux seuls grandissent en dedans.
fruit arraché à notre fonds,
baie riche de saveur sucrée,
laisse-nous te sentir qui fonds
dans la bouche ravie des bienheureux.
Car nous restons d’où tu partis. Et où
le moindre lieu attend consolation.
Donne-nous grâce, comme un vin fortifie-nous.
Car de comprendre ici il n’est question.✳
Ce n’était pas la mort du premier hydropique venu, c’était une mort terrible et impériale, que le chambellan avait portée en lui, et nourrie de lui, toute sa vie durant. Tout l’excès de superbe, de volonté, d’autorité que, même pendant ses jours les plus calmes, il n’avait pas pu user était passé dans sa mort, dans cette mort qui à présent s’était logée à Ulsgaard et galvaudait. Comment le chambellan Brigge eût-il regardé quiconque lui eût demandé de mourir d’une autre mort que celle-là ? Il mourut de sa dure mort.
Les Cahiers de Malte Laurids Brigge✳
La mort est grande,
Nous lui appartenons,
Bouche riante.
Lorsqu’au cœur de la vie nous croyons,
Elle ose tout à coup
Pleurer en nous.
Le Livre des images✳
J’ai trouvé aux lointains chemins
Des roses. C’est avec le brin
Qu’à peine je puis porter,
Que je voudrais te croiser.
C’est comme si je te cherchais
Avec de pâles orphelins
Et toi, tu serais à ces pauvres
Roses, présence maternelle.✳
Est-il possible de refuser plus longtemps d’entendre, dans les lettres des grandes délaissées, la jubilation inconsciente qui perce à travers leurs plaintes chaque fois qu’elles prennent conscience que leur sentiment n’a plus devant soi l’aimé, mais seulement sa propre orbite vertigineuse, bienheureuse ? De même que dans le dressage d’un cheval il arrive qu’on recoure encore au sucre aussi longtemps que ce prétexte est nécessaire pour provoquer le pur travail, ainsi nous montrera-t-on longtemps encore, à nous qui apprenons si lentement, un doux visage ; mais l’action spécifique de notre amour ne commence qu’à partir du moment où nous n’avons plus besoin de cette invite pour faire irruption de tout notre cœur dans un amour à qui suffise le signe d’une direction.
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Puisque la faute ou le péché devait être inventé à cause de la tension intérieure de l’âme, pourquoi ne l’a-t-on pas fait porter sur une autre partie de notre corps, pourquoi le fit-on tomber là, attendant que le péché se dissolve en notre source pure pour la troubler et l’empoisonner ? Pourquoi nous a-t-on rendu notre sexe apatride au lieu d’y transférer la fête de nos pouvoirs intimes ?