Emily Dickinson

Not with a club the heart is broken
Nor with a stone
A whip, so small you could not see it, 
I’ve known
To lash the magic creature
Till it fell
Yet that whips name too noble
Then to tell

Magnanimous of bird
By boy descried 
To sing unto the stone
Of which it died

Vinicius de Moraes – Elegias

Ah que a mulher dê sempre a impressāo de que se se fechar os olhos 
Ao abri-los ela não mais estara présente
Com seu sorriso e suas tramas

***

Je te demande pardon pour t’aimer tout à coup
Quoique mon amour soit une vieille chanson à tes oreilles.
Des heures que j’ai passées à l’ombre de tes gestes
Buvant dans ta bouche le parfum des sourires
Des nuits que j’ai vécues bercé
Par la grâce indicible de tes pas éternellement fuyant
Je porte la douceur de ceux qui acceptent mélancoliquement
Et je peux te dire que ma grande affection pour toi
Ne porte ni l’exaspération des larmes ni la fascination des promesses
Ni les mystérieuses paroles des voiles de l’âme
C’est un repos, une onction, un débordement de caresses
Et elle te prie seulement de te reposer, calme, très calme,
Et de laisser les mains ardentes de la nuit rencontrer sans fatalité le regard extatique de l’aurore

***

La lune projetait son profil azuré
Sur les vieilles arabesques des fleurs calmes
La petite véranda était comme le nid futur
Et les branchages s’égouttaient de gouttes qu’il n’y avait pas
Dans la rue ignorée les anges jouaient en rond…
Personne ne le savait, mais nous étions là.
Seuls les parfums tissaient la dentelle de la tristesse
Parce que les corolles étaient gaies comme des fruits
Et une peinture innocente bourgeonnait du dessin des couleurs
Je me mis à rêver le poème de l’heure.
et, peut être à regarder mon visage exaspéré
par l’angoisse de te voir si vaguement amie
Peut-être à pressentir dans la chair mystérieuse
La germination étrange de mon indicible appel

J’ai entendu brusquement la clarté de ton rire
Comme un gazouillis de pierre sous l’eau baignée de lune
Et il était tellement beau, tellement plus beau que la nuit
Tellement plus doux que le miel doré de tes yeux 
Qu’à le voir chanter sur tes dents comme une cymbale
Et ruisseler sur tes lèvres comme un suc
Et déferler entre tes seins comme une onde
J’ai pleuré doucettement dans la coquille de mes mains vides
De ce que tu m’aies possédé avant l’amour

Clown – Michaux

Clown

 Un jour.

     Un jour, bientôt peut-être.

    Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.

Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.

     Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

     D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».

     Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

     A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.

     Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.

     Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.

     Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.

     Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

      Clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.

     Je plongerai.

Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert

     à tous

ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée

à force d’être nul

et ras…

et risible…

Simone Weil

Justice. Etre continuellement prêt à admettre qu’un autre est autre
chose que ce qu’on lit quand il est là (ou qu’on pense à lui). Ou plutôt lire en lui qu’il est certainement autre chose, peut-être tout autre chose
que ce qu’on y lit.


Chaque être crie en silence pour être lu autrement.

On lit, mais aussi ont est lu par autrui. Interférences de ces lectures. Forcer quelqu’un à se lire soi-même comme on le lit (esclavage).
Forcer les autres à vous lire comme on se lit soi-même (conquête).
Mécanisme. Le plus souvent, dialogue de sourds

Qui peut se flatter qu’il lira juste ?

**

Le mécanisme par lequel une situation trop dure abaisse est que
l’énergie fournie par les sentiments élevés est – généralement – limitée ; si la situation exige qu’on aille plus loin que cette limite, il faut
avoir recours à des sentiments bas (peur, convoitises, goût du record,
des honneurs extérieurs) plus riches en énergie.
Cette limitation est la clef de beaucoup de retournements

**

Rien au monde ne peut nous enlever le pouvoir de dire je. Rien,
sauf l’extrême malheur. Rien n’est pire que l’extrême malheur qui du
dehors détruit le je, puisque dès lors on ne peut plus le détruire soimême. Qu’arrive-t-il à ceux dont le malheur a détruit du dehors le je ?

**

Ne pas juger. Toutes les fautes sont égales. Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capacité de se nourrir de lumière

***

Désirée de voir autrui souffrir ce qu’on souffre, exactement. C’est pourquoi sauf dans les périodes d’instabilité sociale, les rancunes des misérables se portent sur leurs pareils. C’est la un facteur de stabilité sociale

**

L’imagination combleuse de vides. 

***

Le passé et l’avenir entravent l’effet salutaire de malheur en fournissant un champ illimité pour des élévations imaginaires. C’est pourquoi le renoncement au passé et à l’avenir est le premier des renoncements.

***

L’homme n’a pas d’être, il n’a que de l’avoir. L’être de l’homme est situé derrière le rideau, du côté du surnaturel. Ce qu’il peut connaître de lui, c’est seulement ce qui lui est prêté par les circonstances. Je est caché pour moi (et pour autrui) ; il est du côté de Dieu, il est en Dieu, il est Dieu. Être orgueilleux, c’est oublier qu’on est Dieu… le rideau, c’est la misère humaine : il y avait un rideau même pour le christ

La contradiction seule fait la preuve que nous ne sommes pas tout. La contradiction est notre misère, et le sentiment de notre misère est le sentiment de la réalité. Car notre misère, nous ne la fabriquons pas. Elle est vraie. C’est pourquoi il faut la chérir. Tout le reste est imaginaire

***

L’apparence colle à l’être et seule la douleur peut les arracher l’un de l’autre

***

Il faut se déraciner. Couper l’arbre et en faire une croix, et ensuite la porter tous les jours

***

L’extrême malheur qui saisit les êtres humains ne crée pas la misère humaine, il la révèle seulement. 

Du fait que l’âme tout entière n’a pas su connaître et accepter la misère humaine, on croit qu’il y a de la différence entre les etres humains, et par là on manque à la justice, soit en faisant une différence entre nous et autrui, soit en faisant acception de personnes parmi les autres.

Cela vient de ce que l’on ne sait pas que la misère humaine est une quantité constante et irréductible, aussi grande en chaque homme qu’elle peut l’entre, et que la grandeur vient d’un seul Dieu, de sorte qu’il y a identité entre un homme et un autre.

***

Que je disparaisse afin que ces choses que je vois deviennent, du fait qu’elles ne seront plus choses que je vois, parfaitement belles. 

**

Le mouvement ascendant en nous est vain (et pire que vain) s’il ne procède pas d’un mouvement descendant 

***

Je ne désire nullement que ce monde crée ne me soit plus sensible, mais que ce ne soit plus à moi qu’il soit sensible. A moi, il ne peut dire son secret qui est trop haut. Que je parte, et le créateur et sa créature échangeront leur secrets.

Voir un paysage tel qu’il est quand je n’y suis pas …

Quand je suis quelque part, je souille le silence du ciel et de la terre par ma respiration et le battement de mon cœur.

N’être qu’un intermédiaire entre la terre inculte et le champ labouré, entre les données du problème et la solution, entre la page blanche et le poème entre le malheureux qui a faim et le malheureux rassasié 

L’esprit n’est forcé de croire à l’existence de rien (subjectivisme, idéalisme absolu, solipsisme, scepticisme..) c’est pourquoi le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C’est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques.

***

L’amour a besoin de réalité. Aimer à travers une apparence corporelle un être imaginaire, quoi de plus atroce, le jour où l’on s’en aperçoit? Bien plus atroce que la mort, car la mort n’empêche pas l’aimé d’avoir été. C’est la punition du crime d’avoir nourri de l’amour avec de l’imagination 

Ne te laisse mettre en prison par aucune affection. Préserve ta solitude. Le jour, s’il vient jamais, où une véritable affection te serait donnée, il n’y aurait pas d’opposition entre la solitude intérieure et l’amitié, au contraire. C’est même à ce signe infaillible que tu la reconnaîtras.

***

Une oeuvre d’art a un auteur, et pourtant, quand elle est parfaite, elle a quelque chose d’essentiellement anonyme. Elle imite l’anonymat de l’art divin. Ainsi la beauté du monde prouve un Dieu à la fois personnel et impersonnel, et ni l’un, ni l’autre. Le beau est un attrait charnel qui tient à distance et implique une renonciation. Y compris la renonciation la plus intime, celle de l’imagination. On veut manger tous les autres objets de désir. Le beau est ce que l’on désire sans vouloir le manger. Nous désirons que cela soit. 

**

Beauté : un fruit qu’on regarde sans tendre la main.

***

Quand la douleur et l’épuisement arrivent au point de faire naître dans l’âme le sentiment de la perpétuité, en contemplant cette perpétuité avec acceptation et amour, on est arraché jusqu’à l’éternité 

*

Nous ne possédons rien au monde – car le hasard peut tout nous ôter – sinon le pouvoir de dire je. C’est cela qu’il faut donner à Dieu, c’est-à-dire détruire. Il n’y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je.

*

Être enraciné dans l’absence de lieu

*

Dieu ne peut aimer en nous que ce consentement à nous retirer pour le laisser passer, comme lui même, créateur, s’est retiré pour nous laisser être 

*

On se porte vers une chose parce qu’on croit qu’elle est bonne, et on y reste enchaîne parce qu’elle est devenue nécessaire. 

*

Un critérium du réel, c’est que c’est dur et rugueux. On y trouve des joies non de l’agrément. Ce qui est agréable est rêverie. 

*

L’esprit n’est forcé de croire l’existence de rien. C’est pourquoi le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C’est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques.

*

C’est une lâcheté que de chercher auprès des gens qu’on aime (ou de désirer leur donner) un autre réconfort que celui que nous donnent les œuvres d’art, qui nous aident du simple fait qu’elles existent. Aimer, être aimé, cela ne fait que rendre mutuellement cette existence plus concrète, plus constamment présente à l’esprit. Mais elle doit être présente comme la source des pensées non comme leur objet. S’il y a lieu de désirer être compris, ce c’est pas pour soi, mais pour l’autre afin d’exister pour lui.

*

Aimer purement, c’est consentir à la distance, c’est adorer la distance entre soi et ce qu’on aime

Renouveau

Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et, dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau
Et triste, j’erre après un rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane

Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J’attends, en m’abîmant que mon ennui s’élève…
– Cependant l’Azur rit sur la haie et l’éveil
De tant d’oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

-Mallarmé

Les embarras de Paris

Qui frappe l’air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ?
Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ?
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J’ai beau sauter du lit, plein de trouble et d’effroi,
Je pense qu’avec eux tout l’enfer est chez moi :
L’un miaule en grondant comme un tigre en furie ;
L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n’est pas tout encor : les souris et les rats
Semblent, pour m’éveiller, s’entendre avec les chats,
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l’abbé de Pure.

Tout conspire à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux :
Car à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront des cris aigus frappé le voisinage
Qu’un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu’éveillera bientôt l’ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu’à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteau me va fendre la tête.
J’entends déjà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s’ouvrir :
Tandis que dans les airs mille cloches émues
D’un funèbre concert font retentir les nues ;
Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Encor je bénirais la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avait borné ma peine ;
Mais si, seul en mon lit, je peste avec raison,
C’est encor pis vingt fois en quittant la maison ;
En quelque endroit que j’aille, il faut fendre la presse
D’un peuple d’importuns qui fourmillent sans cesse.
L’un me heurte d’un ais dont je suis tout froissé ;
Je vois d’un autre coup mon chapeau renversé.
Là, d’un enterrement la funèbre ordonnance
D’un pas lugubre et lent vers l’église s’avance ;
Et plus loin des laquais l’un l’autre s’agaçants,
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage ;
Là, je trouve une croix de funeste présage,
Et des couvreurs grimpés au toit d’une maison
En font pleuvoir l’ardoise et la tuile à foison.
Là, sur une charrette une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qu’elle augmente ;
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l’émouvoir sur le pavé glissant.
D’un carrosse en tournant il accroche une roue,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue :
Quand un autre à l’instant s’efforçant de passer,
Dans le même embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de boeufs ;
Chacun prétend passer ; l’un mugit, l’autre jure.
Des mulets en sonnant augmentent le murmure.
Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés
De l’embarras qui croit ferment les défilés,
Et partout les passants, enchaînant les brigades,
Au milieu de la paix font voir les barricades.
On n’entend que des cris poussés confusément :
Dieu, pour s’y faire ouïr, tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissant, et qui suis las d’attendre,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer,
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j’esquive, je me pousse ;
Guénaud sur son cheval en passant m’éclabousse,
Et, n’osant plus paraître en l’état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.

Tandis que dans un coin en grondant je m’essuie,
Souvent, pour m’achever, il survient une pluie :
On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau,
Veuille inonder ces lieux d’un déluge nouveau.
Pour traverser la rue, au milieu de l’orage,
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage ;
Le plus hardi laquais n’y marche qu’en tremblant :
Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant ;
Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières,
Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières.
J’y passe en trébuchant ; mais malgré l’embarras,
La frayeur de la nuit précipite mes pas.

Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D’un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d’une rue !
Bientôt quatre bandits lui serrent les côtés :
La bourse ! … Il faut se rendre ; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l’histoire.
Pour moi, fermant ma porte et cédant au sommeil,
Tous les jours je me couche avecque le soleil ;
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu’il ne m’est plus permis de fermer la paupière.
Des filous effrontés, d’un coup de pistolet,
Ébranlent ma fenêtre et percent mon volet ;
J’entends crier partout: Au meurtre ! On m’assassine !
Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine !
Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit.
Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,
Fait de notre quartier une seconde Troie,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons va piller le Troyen.
Enfin sous mille crocs la maison abîmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.

Je me retire donc, encor pâle d’effroi ;
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile :
Ce n’est qu’à prix d’argent qu’on dort en cette ville.
Il faudrait, dans l’enclos d’un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut dans son jardin, tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais moi, grâce au destin, qui n’ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis et comme il plaît à Dieu.

(Satire VI)

-Nicolas Boileau

Les roses de Saâdi

J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

-Marceline Desbordes-Valmore

Louis-René des Forêts

D’un oiseau qui se tient caché dans les branches
On aimerait apprendre le délicieux ramage
Comme des loups en choeur les appels déchirants
Au lieu de crier avec une gorge si creuse
Inapte à produire cette musique native
Qu’inspirent aux bêtes l’allégresse et la faim.
Sans prétendre égaler leurs prouesses vocales
Non corrompues par le désir d’auditoire
Qui fait de l’homme une créature si vaine
Comment chanter sur un registre moins pauvre ? 

Maître Dogen

Dans le vent du printemps
Avec les paroles est tombée
Une parole que je venais de citer.
Ne pourrait-on imaginer
Que c’était le chant de la fleur ? 

***

Comme les montagnes dominent
sur de vastes étendues,
c’est seulement grâce à elles
que l’on peut chevaucher les nuages
ce sont elles qui confèrent l’inimaginable
privilège de s’élever avec le vent.

***

Comme nous
Au début de l’été
La hutte de paille change de vêtements
Ne la ferme plus qu’une mince cloison
Qui tient à peine

***

Depuis l’Antiquité, saints et sages
ont vécu aussi près de l’eau.
Lorsqu’ils habitent près de l’eau,
ils pêchent des poissons
ou des hommes, ou encore la Voie.

Stefan Sweig

[A propos de Rainer Maria Rilke que Sweig a connu personnellement]

Il me paraît toujours merveilleux que nous ayons eu devant les yeux, au temps de notre jeunesse, d’aussi purs poètes. Mais je me le demande avec une secrète inquiétude : des âmes aussi totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles possibles à notre époque, avec les conditions nouvelles de notre existence, qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs profondes retraites ?