Le bilan de l’intelligence

Notre monde moderne est tout occupé de l’exploitation toujours plus efficace, plus approfondie des énergies naturelles. Non seulement il les recherche et les dépense, pour satisfaire aux nécessités éternelles de la vie, mais il les prodigue, et il s’excite à les prodiguer au point de créer de toutes pièces des besoins inédits (et même que l’on eût jamais imaginé), à partir des moyens de contenter ces besoins qui n’existaient pas. Tout se passe dans notre état de civilisation industrielle comme si, ayant inventé quelque substance, on inventait d’après ses propriétés une maladie qu’elle guérisse, une soif qu’elle puisse apaiser, une douleur qu’elle abolisse.

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On nous inocule donc, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Abus de fréquence dans les impressions ; abus de diversité ; abus de résonance ; abus de facilités ; abus de merveilles ; abus de ces prodigieux moyens de déclenchement, par l’artifice desquels d’immenses effets sont mis sous le doigt d’un enfant.

François Mitterrand

Observez la continuité, j’allais dire : la fixité des situations politiques. Les crises qu’a traversées le parti socialiste, indépendamment des ambitions concurrentes, depuis l’échec aux législatives de 1978, ont toutes leur origine dans ce même débat : alliance à gauche ou alliance au centre. J’ai pris ma part et je continue : je considère que toute faiblesse du parti socialiste à l’égard du centre le conduit à sa perte et que cette tentation chaque fois renaissante le fragilise dès qu’elle paraît devoir l’emporter. Le parti socialiste ne doit jamais oublier que son combat, loin de se situer sur le champ politique, est d’abord et avant tout un combat contre des forces sociales, qui, elles, déterminent les conditions du combat politique

Nazim Hikmet

Vous êtes toutes nues dans mes bras
la ville, la nuit et toi
votre clarté illumine mon visage
et puis le parfum de vos cheveux.
À qui ce cœur qui bat
au-dessus du murmure de nos souffles palpitants
est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit
ou bien la mienne?
Où finit la nuit, où commence la ville
Où finit la ville, où commences-tu toi
où est ma fin, où est mon commencement?

Rilke

Tu te souviens sûrement du passage des cahiers de Malte Laurids, ou il est question de Baudelaire et de son poème la Charogne. J’en suis arrivé à penser que, sans ce poème, l’évolution vers le dire objectif que nous croyons maintenant reconnaître en Cezanne n’aurait jamais pu commencer ; il fallait d’abord qu’il fut là, impitoyable. Il fallait que le regard de l’art eut pris sur lui de voir dans le terrible même et ce qui ne paraît que répugnant la part d’être, valable autant qu’aucune autre. Pas plus qu’un choix ne lui est permis, il n’est permis au créateur de se détourner d’aucune existence : un seul refus, à quelque moment que ce soit, le privé de l’état de grâce, le rend entièrement coupable.

Bienvenue

Ne vis pas sur cette terre, à la façon d’un locataire,
Ou bien en villégiature dans la nature.
Vis dans ce monde,
comme si c’était la maison de ton père,
Crois au grain, à la terre, à la mer, mais avant tout à l’homme.
Sens la tristesse de la branche qui se dessèche,
De la planète qui s’éteint, de l’animal infirme,
Mais aime la tristesse de l’homme
Que tous les biens terrestres te prodiguent la joie,
Que l’ombre et la clarté te prodiguent la joie,
Que les quatre saisons te prodiguent la joie,
Mais avant tout que l’homme te prodigue la joie.

Alors la trompette

Alors la trompette retentira à toutes les portes de la ville
Et des oiseaux s’envoleront au bruit des fanfares.
Ils voleront longtemps au-dessus de la ville
Et, quand ils se poseront,
Déjà nous reposerons
Heureux, joyeux, le cœur contenté,
Dormant dans la nuit qui précédera le premier lever de soleil du bonheur retrouvé.

Méda

 Tout se passe comme si le travail avait pris une telle place dans nos sociétés que nous avions décidé de le rendre épanouissant – en dépit de la gageure que cela représente – plutôt que de charger un ou d’autres systèmes de cette fonction.

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L’argument le plus répandu aujourd’hui est que le travail doit rester central parce qu’il permet la satisfaction de tous les besoins, et pas seulement des besoins matériels : le travail est le moyen de réaliser tous nos désirs. L’homme est un être de désir dont l’essence est de consommer et tout désir a besoin d’un travail pour se réaliser. Mais quel travail? C’est ici que les pensées humanistes sont extrêmement gênantes : elles emploient le terme de travail dans un sens général en omettant de préciser les conditions de sa réalisation. Elles confondent sans cesse le travail au sens large, qui peut recouvrir des réalités très différentes (écrire un poème, se cultiver, peindre, lire, apprendre) avec ce que nous appelons travail depuis le XVIIIe siècle, et qui est d’abord un facteur de production régi par des règles économiques et juridiques précises, et visant à une fin déterminée.

Arendt

“Une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaines du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.”

Nicolas Grimaldi

Notes sur Les Horreurs de l’amour

La fonction des métaphores: nous faire retrouver l’incommunicable. La réalité qu’il s’agit de transcrire étant un rapport entre nos sensations et nos souvenirs, ce rapport ne peut être exprimé que par des analogies entre des éléments aussi disparates que l’eau et la terre, des couleurs et des désirs, des paysages et des sentiments.

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Le monde que nous voyons, par le seul fait de le voir nous en sommes exclus. Aussi toute la Recherche exprime-t-elle ce désir toujours déçu de s’unir enfin au monde, d’abroger la distance qui nous en sépare, et, en quelque sorte, de le faire nôtre en l’assimilant. Furtivement, une métaphore nous communique cet incommunicable désir de goûter la chair du monde en le vampirisant. Alors que le soleil vient de se coucher, l’imagination du narrateur transmue en effet cette « bande de ciel rouge au-dessus de la mer » en une « gelée de viande », puis bientôt « la mer déjà froide et bleue » en un « poisson appelé mulet », et le rose du ciel à celui « d’un de ces saumons que nous ferions servir tout à l’heure.

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Car toutes nos attitudes, tous nos sentiments sont gouvernés par deux ordres. Selon l’ordre de la vie, de même qu’elle tend spontanément à se reproduire et à se propager, nous tendons spontanément à « sortir de nous », à diffuser notre énergie, à communiquer aux autres notre vitalité. Il s’agit donc d’une tendance centrifuge, qui nous fait aspirer à nous dévouer à un autre être, à lui vouer notre vie, et en quelque sorte à la lui donner, comme si nous pouvions augmenter sa vitalité de la nôtre. Tout autre est l’ordre de la représentation. En nous retranchant de tout ce qu’il nous représente, il nous fait aspirer à abolir cette séparation en ramenant à nous tout ce qui nous est extérieur, par un mouvement de conquête, d’annexion ou d’acquisition. Il s’agit donc d’une tendance centripète, qui aspire à satelliser les autres. Selon la vie, le désir est une aspiration à s’épancher, à irradier, à se donner. Selon la représentation, le désir est une aspiration à retenir, à attirer, à capturer, à posséder.