Extraits épars Hölderlin

–Une chose demeure ferme. Que midi sonne ou que le temps s’allonge
Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours,
Commune
A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin.

**

Delphes dort, et la voix du grand Destin, où sonne-t-elle ?

****

Par instants seul l’homme soutient le poids de la divine plénitude.
Un rêve d’eux : telle ensuite est la vie.

*****

Ah! Si peu nous connaître
Parce qu’en nous règne un dieu

***

La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole par écrit et de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. Penser appartient à la figure sacrée qu’ensemble nous figurons

Lettres à Lou-Andreas Salomé

***

“De là la situation fascinante de l’oiseau sur ce chemin vers le dedans ; son nid est presque un corps maternel extérieur à lui consenti par la nature et qu’il se borne à aménager et à couvrir, au lieu d’y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s’il se savait lié à lui par le plus intime secret. C’est pourquoi il chante au sein du monde comme s’il chantait au-dedans de lui-même, c’est pourquoi nous accueillons si aisément son chant en nous, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer pour nous, un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l’oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du monde”

***

Auprès de ceux qui sont toujours chez eux,
Je suis comme qui fut en mer lointaine;
la substance des jours est sur leurs tables,
mais pour moi la distance n’est plus que figure

Il vient un monde jusqu’à mon visage
peut être inhabité comme la lune
eux ne croient aucun astre solitaire
et toutes leurs paroles sont peuplées 

Toutes les choses que j’ai rapportées 
semblent étranges – à côté des leurs
dans leur vaste patrie elles sont des bêtes 
Ici elles retiennent leur souffle, de honte…

***

Ce fut une des heures rares. Des heures qui sont comme le cœur d’une île ceinte d’épaisses floraisons : les vagues, au-delà de ces remparts printaniers, respirent presque imperceptiblement, et pas une barque qui remonte du fond du passé, pas une qui veuille continuer vers l’avenir.

****

Je veux rêver de légers rêves et parer ma chambre de leur éclat comme de guirlandes, pour l’accueil.

***

Il n’est pas seulement précieux que deux etres se reconnaissent, il est capital qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs, afin d’être unis devant les orages

***

S’il fallait appeler « moi » cette conscience absolument incohérente, isolée jusqu’à l’égarement, coupée des voix du silence, qui retombe en soi comme dans une vasque vide, comme dans les profondeurs d’un étang d’eau stagnante peuple de bêtes nées de la pourriture : qui serait-on alors?

***

Peux tu te représenter cela : toutes choses altérées et détachées de ma sensibilité, je me vois rejeté du monde où tout est familier, proche et chargé de sens, dans un autre espace, incertain, indiciblement inquiétant 

***

Toute la bâtisse de souffrance sous laquelle ils vivaient, lentement, comme des tortues

***

Dès la première fois que j’allai voir Rodin et déjeunai chez lui à Meudon, avec des gens qu’on ne vous présentait pas, étrangers réunis à une même table, je compris que sa maison n’était rien pour lui, une misérable nécessité peut être, un toit pour s’abriter de la pluie et dormir dessous ; que ce n’était pas un souci pour lui, ni pour sa solitude et son recueillement un fardeau. Il avait tout au fond de lui l’obscurité, le refuge et le calme d’une maison, et lui-même était le ciel par-dessus, était la forêt tout autour, et l’étendue, était le fleuve qui coulait à jamais devant. Quel solitaire, ce vieillard abîmé en lui-même, debout, plein de sève, comme un vieil arbre en automne. Il s’est fait profond ; il a creusé une profondeur à son coeur dont les battements viennent de loin, comme du centre d’une montagne. Ses pensées circulent en lui, le comblent de gravité et de douceur sans se perdre en surface. Il s’est endurci, fermé à l’inessentiel, et se dresse au milieu des autres hommes comme sous la protection d’une vieille écorce. Mais pour l’essentiel, il se dénoue aussitôt, et près des choses ou quand les hommes et les bêtes le touchent muette ment à la façon des choses, il est grand ouvert. 

***

Je vivrai là, silencieux, dans la compagnie des choses, reconnaissant pour tout ce qui me préservera du trop quotidien.

****

**

Dans l’inapparent, les lois jouent plus naïvement, parce qu’elles se croient inobservées, seules avec les choses.

**

Là où les nuits sont vastes, leur sonorité est profonde, comme s’ils allaient la chercher infiniment loin pour l’accomplir.

**

tu étais l’antidote de tous mes doutes et la preuve vivante, à mes yeux, que tout ce que tu touches, atteins, regardes, existe. Le monde perdit pour moi son côté nuageux, cette aisance à se faire comme à se défaire qui était l’indice et faisait l’indigence de mes premiers vers ; des choses apparurent, des bêtes indistinctes, des fleurs réelles ; j’appris une simplicité, j’appris lentement, malaisément, que tout est simple, et je devins assez mûr pour parler du simple.

Marie Nöel

À tous ceux-là qui très loin sont captifs
Dans le silence ; aux âmes enchaînées
Par la longueur des muettes années
En nul ne sait quels abîmes plaintifs ;
À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle
Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle
De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ;
Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort,
Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ;
Ceux dont le cœur bat sans trouver de porte,
À tous ceux-là — je ne sais pas combien —
Je viens. Je suis petit oiseau, je viens.
Je viens, je suis moucheron, un rien frêle.
Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile
Pour alléger leur épaule et mon chant
Pour délivrer leur âme à travers champs.
Je viens. J’ai pris dans leurs fers, à leur place,
Leur cœur en moi pour m’envoler avec.
Je suis le pleur jailli de leurs yeux secs,
Je souffre en eux, je lutte, je suis lasse,
J’ai faim. Je tremble en des rêves tout bas,
J’ai peur… Je suis ce que je ne suis pas,
— Ce que je suis peut-être — jeune fille
Que le printemps entête et qui vacille
Avec ce cœur lourd de divin ennui
Qu’on ne peut pas porter seule — Je suis
Celle blessée entre toutes qui pleure.
Et je serai les pauvres tout à l’heure.
— Quand je suis eux je ne dors pas la nuit —
J’irai criant, pour qu’un cri nous soutienne,
Mes maux — les leurs — nos tâches, nos soucis
Avec leur bouche pauvre, pas la mienne.
Je serai vieille, veuve… morte aussi
Avec les morts. Je serai, quand la route
Fuit sous ses pieds, pâle, celui qui doute,
Tombe renversé dans le noir de Dieu
Et ne peut plus remonter au milieu
De ses dociles et douces prières.
Je serai lui — peut-être moi derrière,
Dans son abîme — Et, peut-être, au bord bleu
Du Paradis, je serai sainte un peu
Pour ceux des saints emmêlés en ce monde
— Les plus petits — dont la chantante foi
Veut s’envoler mais qui n’ont pas de voix.
Je viens, je suis, folle ou triste à la ronde,
Tous ceux qui sont…
                                 Et quand je serai moi,
Moi toute seule, aride, sans génie,
Seule au lieu morne où la route est finie,
Seule au moment où le ciel obscurci
Ne s’ouvre plus ; quand, sans être entendue,
J’aurai ma voix et mes ailes perdues,
— Déjà peut-être elles sont loin d’ici —
Quelqu’un viendra. Je l’attendrai dans l’ombre,
Un frère, un cœur entre les cœurs sans nombre,
Quelqu’un à moi viendra pour la Merci
Aider mon âme à se sauver aussi.

Marie Noël, Les Chants de la Merci, 1930