Lettres à Lou-Andreas Salomé

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“De là la situation fascinante de l’oiseau sur ce chemin vers le dedans ; son nid est presque un corps maternel extérieur à lui consenti par la nature et qu’il se borne à aménager et à couvrir, au lieu d’y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s’il se savait lié à lui par le plus intime secret. C’est pourquoi il chante au sein du monde comme s’il chantait au-dedans de lui-même, c’est pourquoi nous accueillons si aisément son chant en nous, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer pour nous, un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l’oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du monde”

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Auprès de ceux qui sont toujours chez eux,
Je suis comme qui fut en mer lointaine;
la substance des jours est sur leurs tables,
mais pour moi la distance n’est plus que figure

Il vient un monde jusqu’à mon visage
peut être inhabité comme la lune
eux ne croient aucun astre solitaire
et toutes leurs paroles sont peuplées 

Toutes les choses que j’ai rapportées 
semblent étranges – à côté des leurs
dans leur vaste patrie elles sont des bêtes 
Ici elles retiennent leur souffle, de honte…

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Ce fut une des heures rares. Des heures qui sont comme le cœur d’une île ceinte d’épaisses floraisons : les vagues, au-delà de ces remparts printaniers, respirent presque imperceptiblement, et pas une barque qui remonte du fond du passé, pas une qui veuille continuer vers l’avenir.

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Je veux rêver de légers rêves et parer ma chambre de leur éclat comme de guirlandes, pour l’accueil.

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Il n’est pas seulement précieux que deux etres se reconnaissent, il est capital qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs, afin d’être unis devant les orages

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S’il fallait appeler « moi » cette conscience absolument incohérente, isolée jusqu’à l’égarement, coupée des voix du silence, qui retombe en soi comme dans une vasque vide, comme dans les profondeurs d’un étang d’eau stagnante peuple de bêtes nées de la pourriture : qui serait-on alors?

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Peux tu te représenter cela : toutes choses altérées et détachées de ma sensibilité, je me vois rejeté du monde où tout est familier, proche et chargé de sens, dans un autre espace, incertain, indiciblement inquiétant 

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Toute la bâtisse de souffrance sous laquelle ils vivaient, lentement, comme des tortues

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Dès la première fois que j’allai voir Rodin et déjeunai chez lui à Meudon, avec des gens qu’on ne vous présentait pas, étrangers réunis à une même table, je compris que sa maison n’était rien pour lui, une misérable nécessité peut être, un toit pour s’abriter de la pluie et dormir dessous ; que ce n’était pas un souci pour lui, ni pour sa solitude et son recueillement un fardeau. Il avait tout au fond de lui l’obscurité, le refuge et le calme d’une maison, et lui-même était le ciel par-dessus, était la forêt tout autour, et l’étendue, était le fleuve qui coulait à jamais devant. Quel solitaire, ce vieillard abîmé en lui-même, debout, plein de sève, comme un vieil arbre en automne. Il s’est fait profond ; il a creusé une profondeur à son coeur dont les battements viennent de loin, comme du centre d’une montagne. Ses pensées circulent en lui, le comblent de gravité et de douceur sans se perdre en surface. Il s’est endurci, fermé à l’inessentiel, et se dresse au milieu des autres hommes comme sous la protection d’une vieille écorce. Mais pour l’essentiel, il se dénoue aussitôt, et près des choses ou quand les hommes et les bêtes le touchent muette ment à la façon des choses, il est grand ouvert. 

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Je vivrai là, silencieux, dans la compagnie des choses, reconnaissant pour tout ce qui me préservera du trop quotidien.

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Dans l’inapparent, les lois jouent plus naïvement, parce qu’elles se croient inobservées, seules avec les choses.

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Là où les nuits sont vastes, leur sonorité est profonde, comme s’ils allaient la chercher infiniment loin pour l’accomplir.

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tu étais l’antidote de tous mes doutes et la preuve vivante, à mes yeux, que tout ce que tu touches, atteins, regardes, existe. Le monde perdit pour moi son côté nuageux, cette aisance à se faire comme à se défaire qui était l’indice et faisait l’indigence de mes premiers vers ; des choses apparurent, des bêtes indistinctes, des fleurs réelles ; j’appris une simplicité, j’appris lentement, malaisément, que tout est simple, et je devins assez mûr pour parler du simple.

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