Extraits Anna Akhmatova

Les peupliers frémissent d’inquiétude
Visités par des rêves de tendresse

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Une feuille d’érable rouge dans ma Bible
Marque le cantique des cantiques

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Et pourtant, quelque part, la vie est simple
Et la lumière claire, et tiède, et gaie…
Là-bas, sur le soir, par-dessus la barrière
Le voisin parle avec la jeune fille
Et seules les abeilles entendent leurs tendres propos

Nous, nous vivons avec solennité et avec peine
Nous célébrons le rituel de nos rencontres amères,
Un vent insensé passe par hasard
Et interrompt le discours commencé.

Pour rien au monde nous ne renoncerions
A la superbe ville de granit, gloire et malheur,
Aux glaces qui brillent sur des larges rivières,
Aux jardins sombres, sans soleil
Et à la voix à peine audible de la Muse.

***

J’ai grandi au milieu de calmes motifs
Dans une fraîche nursery du jeune siècle;
Je n’aimais guère la voix des hommes,
Mais je comprenais celle du vent.
J’aimais la bardane et l’ortie,
Et plus que tout le saule d’argent.
En reconnaissance il a vécu
Avec moi toujours, ses branches en pleurs
Semaient des rêves sur mes insomnies.
C’est étrange! Je lui ai survécu.
Voici la souche ; les autres saules
Parlent d’aujourd’hui avec d’autres voix
Sous notre ciel, sous d’autres cieux.

Je me tais… On dirait que mon frère est mort.

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Il va être temps de se rappeler.
Je vois, j’entends, je vous sens là :

Toi qu’on a traînée vers la fenêtre,
Toi, qui n’étais pas sur ta terre à toi,

Toi qui secouait ta jolie tête
Et qui disais : “Je viens ici comme chez moi.”

Je voudrais vous nommer toutes par votre nom.
Mais ils ont pris la liste. Où poser les questions?

J’ai tissé pour elles un grand voile
Avec ces pauvres mots qu’elles m’ont donnés.

Je me les rappelle toujours et partout.
Que vienne un autre malheur, je n’oublierai rien.

Et si l’on bâillonne ma bouche torturée,
A travers laquelle crient des millions d’êtres,

Alors qu’on ait de moi semblable mémoire
A la veille du jour anniversaire.

Et si, je ne sais quand, dans ce pays,
On songe à me dresser une statue,

Je donne mon accord pour la cérémonie.
Mais j’y mets une condition : qu’on la place

Non pas près de la mer qui m’a vu naître
(Avec la mer tous les liens sont rompus),

Non dans le parc des souverains près de la souche
Où me cherche une ombre inconsolable,

Mais ici, où j’ai attendu trois cents heures
Sans que pour moi s’ouvrent les verrous.
C’est que j’ai peur, dans la mort bienheureuse,
D’oublier quel bruit faisaient les fourgons noirs,

D’oublier la porte qu’on claquait affreusement,
Et la vieille qui hurlait comme une bête blessée.

Que, des paupières de bronze, immobiles,
La neige en fondant coule comme des larmes!

Que le pigeon de la prison roucoule au loin
Et que sur la Néva glissent doucement les bateaux!

Hymne à l’homme – Sophocle

Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme. Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales

Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend, tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autres toits que le ciel ? Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule, il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.

-Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi ! Il montera alors très haut au-dessus de sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où il laisse le crime le contaminer par bravade. Ah ! Qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte…

Extraits Jaccottet

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
Vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
Singer la mort à distance est vergogne,
Avoir peur quand il y aura lieu suffit.
A présent,Habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
Comme un chasseur contre le vent, franchis
Comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
Tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas

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Jour de janvier, ouvre un peu plus grand les yeux,
Fais durer ton regard encore un peu
Et que le rose colore tes joues
Ainsi qu’à l’amoureuse.
Ouvre ta porte un peu plus grande, jour,
Afin que nous puissions au moins rêver que nous passons.

Jour, prends pitié.

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“Rien n’est prêt..” : mots sauvés d’un vague sommeil, mais dont je sais qu’ils voulaient dire qu’on avait pas pensé à préparer ses bagages, qu’on continuait à avancer sans regarder devant soi, qu’on se payait de mots – comme ceux-ci.

        Mais avec ça, quoi préparer ? Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre des ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair…

      Je me suis interrompu sur ces mots, comme le cheval qui bronche devant l’obstacle, et recule.

Puis, à tâtons, en plein désarroi, j’ai pensé de nouveau que, probablement, la plus haute musique, la plus fervente prière, arrivés là, dans la lumière glacée de la condamnation sans appel, nous rejoindraient moins sûrement que le mouvement presque silencieux du cœur, de ce qu’on appelle le cœur ; que ce serait la meilleure, humble et presque invisible, la presque seule obole ; même si elle ne nous ferait plus passer nulle part, puisque là cesserait toute direction.

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Cette nuit est l’haleine d’une endormie, le rêve qui monte de ses yeux fermés, le fantôme de son amour qui prend congé de nos difficultés 

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Il me semblait, peut être à tort, que n’importe quelle insouciance de Dieu était préférable à ce glacial et placide usage de son nom, entre quatre murs qu’il ne pouvait habiter, pas plus que le feu ne brûle dans un réceptacle clos.

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La parfaite douceur est figurée au loin à la limite entre les montagnes et l’air: distance, longue étincelle qui déchire, qui affu

***« Ce monde pareil à une étincelle n’est pas si étranger que tu crois au scintillement de la nier maintenant, ni aux longs feux de ton regard. Ce qui nous a été dit au commencement est un rêve aussi fort que cette constatation de notre faiblesse. Car il y a ce fait mystérieux que tout cornmencement, d’abord, ne peut même pas être appelé commencement (qui suppose suite et fin), mais semble échapper au temps. En tout cornmencement il y a une merveilleuse puissance qui se moque de ce qui viendra ensuite, ou qui ne peut le concevoir (bien qu’il y ait eu aupades millions d’autres commencements dont n’apparaît que trop clairement l’usure, une fois retombés dans le temps), une puissance enivrante qui nous entoure de paroles joyeuses comme d’une troupe d’anges, paroles disant et redisant tout autour de nous, d’un mouvement si continu qu’il n’y a plus de faille possible entre elles par où se glisserait l’incertitude ou la terreur : Voici ce qui est donné par l’amour, le lieu de la lumière, la certitude de l’insaisissable qui nous sauve! C’est dans un tel commencement que tout est proche, que tout est présent, qu*il n’y a plus besoin d’aucune flèche, d’aucune parole, parce que la cible n’existe pas encore, ni la distance au bout de laquelle on pourrait la dresser..,»

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Écrire! A quoi bon une œuvre, me disais-je, si elle ne peut se confondre avec l’amour, et si le chant qu’elle ébauche, tandis que je vais sur ma fin, ne peut monter d’un cœur plus nu? »

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La poésie me semble là, justement, pour faire voir au regard usé, désabusé, que le monde n’a jamais cessé d’être étrange, lointain, désirable.

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Extraits épars Hölderlin

–Une chose demeure ferme. Que midi sonne ou que le temps s’allonge
Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours,
Commune
A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin.

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Delphes dort, et la voix du grand Destin, où sonne-t-elle ?

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Par instants seul l’homme soutient le poids de la divine plénitude.
Un rêve d’eux : telle ensuite est la vie.

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Ah! Si peu nous connaître
Parce qu’en nous règne un dieu

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La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole par écrit et de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. Penser appartient à la figure sacrée qu’ensemble nous figurons

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

Halina Poswiatowska


mon Dieu aie Pitié de moi
pourquoi m’as-tu créée à la dissemblance
des pierres dures
je suis emplie de tes mystères
je change l’eau en vin du désir
le vin – je le change en flamme de sang
Dieu de ma douleur
d’un souffle de satin habille
le nid vide de mon coeur
doucement – sans froisser les ailes
insuffle en moi l’oiseau
dont la voix argentine est tendressees

Lettres à Lou-Andreas Salomé

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“De là la situation fascinante de l’oiseau sur ce chemin vers le dedans ; son nid est presque un corps maternel extérieur à lui consenti par la nature et qu’il se borne à aménager et à couvrir, au lieu d’y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s’il se savait lié à lui par le plus intime secret. C’est pourquoi il chante au sein du monde comme s’il chantait au-dedans de lui-même, c’est pourquoi nous accueillons si aisément son chant en nous, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer pour nous, un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l’oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du monde”

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Auprès de ceux qui sont toujours chez eux,
Je suis comme qui fut en mer lointaine;
la substance des jours est sur leurs tables,
mais pour moi la distance n’est plus que figure

Il vient un monde jusqu’à mon visage
peut être inhabité comme la lune
eux ne croient aucun astre solitaire
et toutes leurs paroles sont peuplées 

Toutes les choses que j’ai rapportées 
semblent étranges – à côté des leurs
dans leur vaste patrie elles sont des bêtes 
Ici elles retiennent leur souffle, de honte…

***

Ce fut une des heures rares. Des heures qui sont comme le cœur d’une île ceinte d’épaisses floraisons : les vagues, au-delà de ces remparts printaniers, respirent presque imperceptiblement, et pas une barque qui remonte du fond du passé, pas une qui veuille continuer vers l’avenir.

****

Je veux rêver de légers rêves et parer ma chambre de leur éclat comme de guirlandes, pour l’accueil.

***

Il n’est pas seulement précieux que deux etres se reconnaissent, il est capital qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs, afin d’être unis devant les orages

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S’il fallait appeler « moi » cette conscience absolument incohérente, isolée jusqu’à l’égarement, coupée des voix du silence, qui retombe en soi comme dans une vasque vide, comme dans les profondeurs d’un étang d’eau stagnante peuple de bêtes nées de la pourriture : qui serait-on alors?

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Peux tu te représenter cela : toutes choses altérées et détachées de ma sensibilité, je me vois rejeté du monde où tout est familier, proche et chargé de sens, dans un autre espace, incertain, indiciblement inquiétant 

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Toute la bâtisse de souffrance sous laquelle ils vivaient, lentement, comme des tortues

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Dès la première fois que j’allai voir Rodin et déjeunai chez lui à Meudon, avec des gens qu’on ne vous présentait pas, étrangers réunis à une même table, je compris que sa maison n’était rien pour lui, une misérable nécessité peut être, un toit pour s’abriter de la pluie et dormir dessous ; que ce n’était pas un souci pour lui, ni pour sa solitude et son recueillement un fardeau. Il avait tout au fond de lui l’obscurité, le refuge et le calme d’une maison, et lui-même était le ciel par-dessus, était la forêt tout autour, et l’étendue, était le fleuve qui coulait à jamais devant. Quel solitaire, ce vieillard abîmé en lui-même, debout, plein de sève, comme un vieil arbre en automne. Il s’est fait profond ; il a creusé une profondeur à son coeur dont les battements viennent de loin, comme du centre d’une montagne. Ses pensées circulent en lui, le comblent de gravité et de douceur sans se perdre en surface. Il s’est endurci, fermé à l’inessentiel, et se dresse au milieu des autres hommes comme sous la protection d’une vieille écorce. Mais pour l’essentiel, il se dénoue aussitôt, et près des choses ou quand les hommes et les bêtes le touchent muette ment à la façon des choses, il est grand ouvert. 

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Je vivrai là, silencieux, dans la compagnie des choses, reconnaissant pour tout ce qui me préservera du trop quotidien.

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Dans l’inapparent, les lois jouent plus naïvement, parce qu’elles se croient inobservées, seules avec les choses.

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Là où les nuits sont vastes, leur sonorité est profonde, comme s’ils allaient la chercher infiniment loin pour l’accomplir.

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tu étais l’antidote de tous mes doutes et la preuve vivante, à mes yeux, que tout ce que tu touches, atteins, regardes, existe. Le monde perdit pour moi son côté nuageux, cette aisance à se faire comme à se défaire qui était l’indice et faisait l’indigence de mes premiers vers ; des choses apparurent, des bêtes indistinctes, des fleurs réelles ; j’appris une simplicité, j’appris lentement, malaisément, que tout est simple, et je devins assez mûr pour parler du simple.

Rilke

Ne demande à personne de parler de toi, même pas avec dédain. Et si le temps passe et que tu t’aperçoives que ton nom circule parmi les hommes, n’en fais pas plus de cas que tout ce que tu trouves dans leur bouche. Pense qu’il est devenu mauvais, et rejette-le. Prends-en un autre, n’importe lequel, pour que Dieu puisse t’appeler en pleine nuit. Et tiens-le secret à tous. 

La retraite

Aux bords de ton lac enchanté,
Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
Couvert du bouclier de ta philosophie,
Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
L’azur calme et serein du beau soir de ta vie !

Ce qu’on appelle nos beaux jours
N’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage,
Et rien, excepté nos amours,
N’y mérite un regret du sage ;
Mais, que dis-je ? on aime à tout âge :
Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,
Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,
Il ne s’éteint qu’avec son âme.

Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
C’est là ce grand secret ignoré du vulgaire :
Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre
Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;
Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,
Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
Et, du monde embrassant la scène,
Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.

Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers,
Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
Tu vois les nations s’éclipser tour à tour
Comme les astres dans l’espace,
De mains en mains le sceptre passe,
Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;
Sujets à cette loi suprême,
Empire, gloire, liberté,
Tout est par le temps emporté,
Le temps emporta les dieux même
De la crédule antiquité,
Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême
Osaient nommer la vérité.

Au milieu de ce grand nuage,
Réponds-moi : que fera le sage
Toujours entre le doute et l’erreur combattu ?
Content du peu de jours qu’il saisit au passage,
Il se hâte d’en faire usage
Pour le bonheur et la vertu.

J’ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures
J’ai goûté l’hospitalité,
A l’ombre du jardin que ses mains ont planté,
Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
En chantant sa félicité.
Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.
Il ne vous lasse point d’un inutile voeu ;
Gardez-lui seulement sa rustique opulence,
Donnez tout à celui qui vous demande peu.
Des doux objets de sa tendresse
Qu’à son riant foyer toujours environné,
Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
Que sous l’or des épis ses collines jaunissent ;
Qu’au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;
Que de ses beaux jasmins les ombres s’épaississent ;
Que son soleil soit doux, que son ciel soit d’azur,
Et que pour l’étranger toujours ses vins mûrissent.

Pour moi, loin de ce port de la félicité,
Hélas ! par la jeunesse et l’espoir emporté,
Je vais tenter encore et les flots et l’orage ;
Mais, ballotté par l’onde et fatigué du vent,
Au pied de ton rocher sauvage,
Ami, je reviendrai souvent
Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.