L’offrande de la veuve

Jésus regarda autour de lui et vit des riches qui déposaient leurs dons dans les troncs à offrandes du temple. Il vit aussi une veuve pauvre qui y mettait deux petites pièces de cuivre. Il dit alors : “je vous le déclare, c’est la vérité : cette veuve pauvre a mis plus que tous les autres. Car tous les autres ont donné comme offrande de l’argent dont ils n’avaient pas besoin ; mais elle, dans sa pauvreté, a offert tout ce dont elle avait besoin pour vivre.”

Le jeune homme riche

Et un chef l’interrogea, disant : Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?Mais Jésus lui dit : Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon, sinon un seul, Dieu. Tu sais les commandements : Tu ne commettras point adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; honore ton père et ta mère. Mais il dit : J’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.
Et Jésus, ayant entendu cela, lui dit : Il te manque encore une chose ; vends tout ce que tu as et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi.
Mais lui, ayant entendu cela, devint tout triste ; car il était très riche.
Jésus voyant qu’il était devenu tout triste, dit : Qu’il est difficile que ceux qui possèdent les richesses entrent dans le royaume de Dieu !
Car il est plus facile qu’un chameau entre par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu.
Et ceux qui l’entendaient dirent : Et qui peut donc être sauvé ?
Mais il dit : Ce qui est impossible quant aux hommes, est possible quant à Dieu.
Et Pierre dit : Voici, nous, après avoir quitté nos biens, nous t’avons suivi.
Et il leur dit : En vérité, je vous le dis, il n’y a personne qui ait quitté maison ou femme ou frères ou parents ou enfants, à cause du royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle.

Luc 18.18-30

Jésus bénit les petits enfants

Or on lui amenait même les petits enfants, afin qu’il les touchât ; ce que les disciples voyant, ils les reprenaient. Mais Jésus les appela à lui, disant : Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point ; car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. En vérité, je vous dis que celui qui ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera point.

Luc 18-15-18

Luc 16.9

Celui qui est fidèle dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes. Et si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous ? Nul domestique ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.

Luc 12.16-35

Et il leur proposa une parabole, disant : Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté. Et il délibérait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai pas de place pour amasser mes fruits. Et il dit : Voici ce que je ferai ; j’abattrai mes greniers et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai tous mes produits et mes biens. Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour beaucoup d’années, repose-toi, mange, bois, réjouis-toi ! Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même, ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, à qui sera-t-il ? Il en est ainsi de celui qui amasse des biens pour lui-même, et qui n’est point riche pour Dieu. Et il dit à ses disciples : C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour la vie, de ce que vous mangerez ; ni pour le corps, de quoi vous serez vêtus. La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit ; combien ne valez-vous pas plus que les oiseaux ! Et qui de vous peut, par ses inquiétudes, ajouter une coudée à la durée de sa vie ? [Τίς δὲ ἐξ ὑμῶν μεριμνῶν δύναται προσθεῖναι ἐπὶ τὴν ἡλικίαν αὐτοῦ πῆχυν ἕνα;] Si donc vous ne pouvez pas même la moindre chose, pourquoi vous inquiétez-vous du reste ? Considérez les lis, comment ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n’était point vêtu comme l’un deux. Or, si Dieu revêt ainsi l’herbe qui est aujourd’hui dans les champs, et qui demain est jetée dans un four, combien plus vous, gens de petite foi ! Vous aussi, ne recherchez point ce que vous mangerez, et ce que vous boirez, et n’ayez point l’esprit inquiet. Car toutes ces choses, les païens du monde les recherchent ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Mais plutôt cherchez son royaume, et ces choses vous seront données par-dessus. Ne crains point, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner le royaume. Vendez ce que vous possédez, et le donnez en aumônes ; faites-vous des bourses qui ne vieillissent point, un trésor inépuisable, dans les cieux, où le voleur n’approche point, où la teigne ne détruit point.  Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur.

Et vous mers…

Saint John Perse

Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laissiez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?

Plus large, ô foule, notre audience sur ce versant d’un âge sans déclin : la Mer, immense et verte comme une aube à l’orient des hommes,

La Mer en fête sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes — la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…

L’odeur funèbre de la rose n’assiégera plus les grilles du tombeau ; l’heure vivante dans les palmes ne taira plus son âme d’étrangère … Amères, nos lèvres de vivants le furent-elles jamais ?

J’ai vu sourire aux feux du large la grande chose fériée : la Mer en fête de nos songes, comme une Pâque d’herbe verte et comme fête que l’on fête,

Toute la Mer en fête des confins, sous sa fauconnerie de nuées blanches, comme domaine de franchise et comme terre de mainmorte, comme province d’herbe folle et qui fut jouée aux dés …

Inonde, ô brise, ma naissance ! Et ma faveur s’en aille au cirque de plus vastes pupilles !.. Les sagaies de Midi vibrent aux portes de la joie. Les tambours du néant cèdent aux fifres de lumière. Et l’Océan de toute part, foulant son poids de roses mortes,

Sur nos terrasses de calcium lève sa tête de Tétrarque !

(…)

Car il y avait un si long temps que j’avais goût de ce poème, et ce fut tel sourire en moi de lui garder ma prévenance : tout envahi, tout investi, tout menacé du grand poème comme d’un lait de madrépore; à son afflux, docile, comme à la quête de minuit, dans un soulèvement très lent des eaux du songe, quand les pulsations du large tirent avec douceur sur les aussières et sur les câbles. 

(…)

Ainsi la Mer vint-elle à nous dans son grand âge et dans ses grands plissements hercyniens – toute la mer à son affront de mer, d’un seul tenant et d’une seule tranche !

Et comme un peuple jusqu’à nous dont la langue est nouvelle, et comme une langue jusqu’à nous dont la phrase est nouvelle, menant à ses tables d’airain ses commandements suprêmes,

Par grands soulèvements d’humeur et grandes intumescences du langage, par grands reliefs d’images et versants d’ombres lumineuses, courant à ses splendeurs massives d’un très beau style périodique, et telle, en ses grands feux d’écailles et d’éclairs, qu’au sein des meutes héroïques,

La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s’en vint à nous sur ses anneaux de python noir,

Très grande chose en marche vers le soir et vers la transgression divine…

Ulysses

Alfred Tennyson

It little profits that an idle king,
By this still hearth, among these barren crags,
Match’d with an aged wife, I mete and dole
Unequal laws unto a savage race,
That hoard, and sleep, and feed, and know not me.
I cannot rest from travel: I will drink
Life to the lees: All times I have enjoy’d
Greatly, have suffer’d greatly, both with those
That loved me, and alone, on shore, and when
Thro’ scudding drifts the rainy Hyades
Vext the dim sea: I am become a name;
For always roaming with a hungry heart
Much have I seen and known; cities of men
And manners, climates, councils, governments,
Myself not least, but honour’d of them all;
And drunk delight of battle with my peers,
Far on the ringing plains of windy Troy.
I am a part of all that I have met;
Yet all experience is an arch wherethro’
Gleams that untravell’d world whose margin fades
For ever and forever when I move.
How dull it is to pause, to make an end,
To rust unburnish’d, not to shine in use!
As tho’ to breathe were life! Life piled on life
Were all too little, and of one to me
Little remains: but every hour is saved
From that eternal silence, something more,
A bringer of new things; and vile it were
For some three suns to store and hoard myself,
And this gray spirit yearning in desire
To follow knowledge like a sinking star,
Beyond the utmost bound of human thought.

         This is my son, mine own Telemachus,
To whom I leave the sceptre and the isle,—
Well-loved of me, discerning to fulfil
This labour, by slow prudence to make mild
A rugged people, and thro’ soft degrees
Subdue them to the useful and the good.
Most blameless is he, centred in the sphere
Of common duties, decent not to fail
In offices of tenderness, and pay
Meet adoration to my household gods,
When I am gone. He works his work, I mine.

         There lies the port; the vessel puffs her sail:
There gloom the dark, broad seas. My mariners,
Souls that have toil’d, and wrought, and thought with me—
That ever with a frolic welcome took
The thunder and the sunshine, and opposed
Free hearts, free foreheads—you and I are old;
Old age hath yet his honour and his toil;
Death closes all: but something ere the end,
Some work of noble note, may yet be done,
Not unbecoming men that strove with Gods.
The lights begin to twinkle from the rocks:
The long day wanes: the slow moon climbs: the deep
Moans round with many voices. Come, my friends,
‘T is not too late to seek a newer world.
Push off, and sitting well in order smite
The sounding furrows; for my purpose holds
To sail beyond the sunset, and the baths
Of all the western stars, until I die.
It may be that the gulfs will wash us down:
It may be we shall touch the Happy Isles,
And see the great Achilles, whom we knew.
Tho’ much is taken, much abides; and tho’
We are not now that strength which in old days
Moved earth and heaven, that which we are, we are;
One equal temper of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.

***

Traduction de Denis Thouard

l sert de peu que, roi inactif,
À ce calme foyer, parmi ces rochers stériles,
Marié d’une vieille femme, je répartisse
D’inégales lois à une race sauvage,
Qui amasse, et dort, et mange, et ne me connaît pas.
Rien ne me calme du voyage : je veux boire
Jusqu’à la lie la vie : de tous temps j’ai aimé
À fond, souffert à fond, tant avec ceux
Qui m’aimaient, que seul ; sur la terre, et quand
Par poussées dévalantes les pluvieuses Hyades
Attaquaient la mer sombre : je suis devenu un nom ;
Car, toujours rôdant, le cœur affamé,
J’ai tant vu, et connu : les cités des hommes
Et leurs coutumes, climats, conseils, gouvernements,
Moi-même non le moindre, mais honoré d’eux tous ;
Et goûté le plaisir des batailles avec mes pairs,
Loin, sur les plaines clinquantes de Troie aux vents.
Je suis une part de toutes ces rencontres.
Mais toute expérience est une arche, à travers elle
Luit le monde inexploré, dont les marges s’effacent
Pour toujours, pour toujours quand j’avance.
Qu’il est terne de s’arrêter, d’en finir,
De rouiller non bruni, sans briller dans l’action !
Comme si vivre, c’était respirer ! la vie sur la vie,
C’est encore trop peu, et d’une seule
Peu me reste : mais chaque heure est sauve
De cet éternel silence, mieux, elle
Apporte de nouvelles choses ; et qu’il serait vil,
Pour quelques trois soleils, de m’épargner, me ménager,
Et cet esprit grisonnant, désirant terriblement
Suivre le savoir, étoile qui décline,
Après les derniers liens de la pensée humaine.
Voici mon fils, mon propre Télémaque,
À qui je laisse le sceptre et l’île –
Bien-aimé de moi, apte à accomplir
Cette tâche, prudemment d’adoucir
Un peuple rude, et par légers degrés
Les soumettre à l’utile et au bon.
Il n’est pas à blâmer, concentré sur
Les devoirs communs, propre à ne pas faillir
Aux offices du cœur, à rendre
L’adoration due à mes dieux familiers,
Moi parti. Il fait sa tâche, moi la mienne.

Voici le port ; le vaisseau gonfle sa voile :
Voici l’obscure clarté de la mer. Mes marins,
Qui avez peiné, et œuvré, et pensé avec moi –
Qui toujours avez pris dans un salut plaisant
Le tonnerre et le soleil, et avez opposé
Des cœurs libres, des fronts libres – vous et moi sommes vieux ;
Le grand âge a encore son honneur et sa peine ;
La mort clôt tout : mais quelque chose, avant la fin,
Un travail de haute menée, peut encore être fait,
Et qui ne messied pas à ceux qui combattirent les dieux.
Les feux scintillent maintenant sur les rochers :
Le long jour blêmit : la lune, lentement, s’élève : le profond
Gémit alentour, de tant de voix. Venez, mes amis,
Il n’est pas trop tard pour chercher d’autres mondes.
Poussez, et siégeant en bon ordre, frappez
Les sillons sonores ; car je projette
De voguer au-delà du couchant, où baignent
Toutes les étoiles d’occident, avant de mourir.
Il se peut que les gouffres nous avalent ;
Il se peut que nous touchions les Iles Fortunées,
Voyant le grand Achille, que nous connûmes.
Beaucoup nous est pris, mais beaucoup nous reste ; et si
Nous ne sommes plus maintenant cette force qui, aux jours anciens,
Remuait terre et ciel, nous sommes ce que nous sommes :
Une même trempe de cœurs héroïques
Affaiblis par le temps et le destin, mais forts par la volonté
De lutter, de chercher, de trouver, et de ne pas céder.

6

Le sermon sur la Montagne

Evangile selon Saint Luc, 6.23-36

20 Alors Jésus, levant les yeux sur ses disciples, dit : Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous !
21 Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie !
22 Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu’on vous chassera, vous outragera, et qu’on rejettera votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme !
23 Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez d’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais, malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation !
25 Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes !
26 Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi qu’agissaient leurs pères à l’égard des faux prophètes !
27 Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,
28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent.
29 Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique.
30 Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas ton bien à celui qui s’en empare.
31 Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux.
32 Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.
33 Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi agissent de même.
34 Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille.
35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les méchants.
36 Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.
37 Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; absolvez, et vous serez absous.
38 Donnez, et il vous sera donné : on versera dans votre sein une bonne mesure, serrée, secouée et qui déborde ; car on vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis.

Il leur dit aussi cette parabole : Un aveugle peut-il conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans une fosse ?
40 Le disciple n’est pas plus que le maître ; mais tout disciple accompli sera comme son maître.
41 Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ?
42 Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.
43 Ce n’est pas un bon arbre qui porte du mauvais fruit, ni un mauvais arbre qui porte du bon fruit.
44 Car chaque arbre se reconnaît à son fruit. On ne cueille pas des figues sur des épines, et l’on ne vendange pas des raisins sur des ronces.
45 L’homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor ; car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle.
46 Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je dis ?
47 Je vous montrerai à qui est semblable tout homme qui vient à moi, entend mes paroles, et les met en pratique.
48 Il est semblable à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé, creusé profondément, et a posé le fondement sur le roc. Une inondation est venue, et le torrent s’est jeté contre cette maison, sans pouvoir l’ébranler, parce qu’elle était bien bâtie.
49 Mais celui qui entend, et ne met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti une maison sur la terre, sans fondement. Le torrent s’est jeté contre elle : aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison a été grande.

Au bord de l’infini

Ô doux commencements d’azur qui me trompiez,
Ô bonheurs, je vous ai durement expiés !
J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
La vague et la nuée, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
Que je marche au milieu des croix infortunées,
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près,

Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond.
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?
J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,
L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l’amour, et la vie, et l’âme, — fossoyeur.

Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;
J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,
Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l’enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence !

Les Contemplations

Au bord de l’infini suite

Nous vivons, debout à l’entrée
De la mort, gouffre illimité,
Nus, tremblants, la chair pénétrée
Du frisson de l’énormité ;
Nos morts sont dans cette marée ;
Nous entendons, foule égarée
Dont le vent souffle le flambeau,
Sans voir de voiles ni de rames,
Le bruit que font ces vagues d’âmes
Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire écume,
L’aspect hideux, le fond bruni ;
Nous regardons la nuit, la brume,
L’onde du sépulcre infini ;
Comme un oiseau de mer effleure
La haute rive où gronde et pleure
L’océan plein de Jéhovah,
De temps en temps, blanc et sublime,
Par-dessus le mur de l’abîme
Un ange paraît et s’en va.

Quelquefois une plume tombe
De l’aile où l’ange se berçait ;
Retourne-t-elle dans la tombe ?
Que devient-elle ? On ne le sait.
Se mêle-t-elle à notre fange ?
Et qu’a donc crié cet archange ?
A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
Et la foule cherche, accourue,
En bas la plume disparue,
En haut l’archange évanoui !

Puis, après qu’ont fui comme un rêve
Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
Après qu’on a vu sur la grève
Passer des flots, des flots, des flots,
Dans quelque grotte fatidique,
Sous un doigt de feu qui l’indique,
On trouve un homme surhumain
Traçant des lettres enflammées
Sur un livre plein de fumées,
La plume de l’ange à la main !

Il songe, il calcule, il soupire,
Son poing puissant sous son menton ;
Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
Et l’homme dit : Je suis Newton.
L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
Et dans sa grande main fermée
Il tient le globe de la nuit.
L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
Et son sourcil abrite un astre,
Et sous son crâne un ciel bleuit !

Les Contemplations