Car que m’importe le nombre
des mots qui vont et fuient,
quand un cri d’oiseau, quatre mille fois
crié et récrié,
fait un infime coeur si vaste, le confond si bien
avec le coeur de l’air…
Car que m’importe le nombre
des mots qui vont et fuient,
quand un cri d’oiseau, quatre mille fois
crié et récrié,
fait un infime coeur si vaste, le confond si bien
avec le coeur de l’air…
Ainsi donc : cela sort de moi et cela se
dilue dans l’air et dans les sensibles bosquets,
cela, léger, m’échappe et cesse d’être à moi
et brille, de ne rencontrer aucun refus.
De moi sans trêve cela se détache,
je ne veux pas partir, j’attends, je tarde,
mais la hâte est dans toutes mes limites,
elles se ruent et déjà sont là-bas.
Même dans le sommeil. Rien assez ne nous lie.
Milieu docile en moi, noyau trop faible
pour maintenir sa chair. Fuite et envol
de tous les points de toute ma surface.
Ce qui prend forme là et me ressemble
et, tremblant monte en signes pleins de larmes,
a pu peut être ainsi dans une femme
renaître, mais restait hors de portée,
si loin que j’aille le poursuivre en elle.
Maintenant c’est couché sur l’eau éparse,
indifférente, et sous ma couronne de roses,
je puis longtemps le contempler, surpris.
Là ce n’est pas aimé. Il n’y a là-dessous
que pierres impassibles écroulées,
et je vois bien à quel point je suis triste.
Fut-ce là mon image dans ses yeux ?
Se changeait-elle ainsi, peu à peu dans son rêve,
en douce peur? Je pressens presque la sienne.
Car, lorsque je me perds en mon regard,
je pourrais croire que je suis meurtrier.
Fleur, vigne et fruit, notre lien existe avec eux.
Leur langage n’est pas que celui des saisons.
De l’ombre monte un faste de couleurs, en elles ce qui éclate est peut être la jalousie
Des morts, des morts qui font la force de la terre.
Quel savoir avons-nous de la part qu’ils y prennent ?
Leur moelle en liberté, ils ont depuis longtemps
leur façon d’en doter, d’en imprégner la glaise.
Reste alors la question : le font-ils de bon gré?
Ce fruit est-il de suite, œuvre de grands esclaves,
Plein et dense expédié là-haut, vers nous leurs maîtres ?
Les maîtres, serait-ce eux, dormant près des racines,
et de leur superflu nous accorderaient-ils
cette chose entre force muette et baiser?
(Rilke)
Salut à l’esprit, qui sait nous unir,
Car nous ne vivons vraiment qu’en figures.
A pas menus les horloges ne font
Que côtoyer nos véritables jours.
Sans que notre lieu vrai nous soit connu,
Notre action provient d’un rapport réel.
L’antenne entre en contact avec l’antenne,
Et le porteur, c’était au loin le vide…
Pure tension. Ô musique des forces !
N’est ce pas grâce aux besognes futile
Qu’est détourné de toi le moindre trouble ?
Le paysan a beau veiller à tout,
Là où le grain en été se transforme,
Jamais il n’y suffit. La terre donne.
Rilke
Il serait temps maintenant que les dieux
sortent des choses habitées…
Et qu’ils renversent chaque mur
dans ma maison. Nouvelle face. Le vent seul
que ferait cette page en tournant, suffirait
à retourner comme une motte l’air :
champ nouveau pour le souffle. Vous, dieux !
souvent-venus, qui dormez dans les choses,
qui vous levez gaiemet, qui vous lavez le cou
et le visage aux sources que nous devinons,
qui ajoutez légèrement votre fraîcheur
à ce qui semble plein, au plein de notre vie ;
que ce soit encore une fois votre matin.
Nous répétons. Vous seuls êtes premiers.
Le monde en même temps que vous se lève ; aux cassures
de nos échecs brille un commencement
Où, dans quels grands jardins si arrosés qu’ils sont comme ivres,
sur quels arbres, de quelles fleurs tendrement effeuillées,
où mûrit-il, l’étrange fruit de la consolation ?
Mais tu vas en trouver, peut être, un précieux, dans l’herbage
piétiné de ta pauvreté. De l’une à l’autre fois
tu t’émerveilleras que le fruit soit de grosseur telle,
que sa chair soit fraicheur, que plus que douce en soit la peau,
et que l’insouci de l’oiseau ne l’ait pris avant toi,
le ver jaloux non plus. Arbres fécondés par des anges,
soignés curieusement par de lents jardiniers secrets, nous portez-vous vos fruits sans nous appartenir ?
Avons-nous jamais pu, nous les ombres et nous les schèmes,
par nos actes mûris trop tôt et trop tôt desséchés,
troubler l’égalité de ces étés paisibles?
Muscle floral, ouvrant à l’anémone
Par lents degrés le matin des prairies,
Jusqu’à ce qu’en son sein les cieux déversent
Leur clarté, leur pleine polyphonie,
Muscle tendu de l’accueil infini
Au cœur de cet astre en fleur,
Accablé parfois de tant d’abondance
Que c’est à peine, au signal du couchant,
Si les plus loin rebords de tes pétales
Peuvent alors se replier vers toi :
Force et décision, toi, de tant de mondes !
Nous, les violents, nous durons plus longtemps.
Mais quand, dans quelle existence entre toutes, nous ouvrons nous enfin pour accueillir ?
Rilke
Voici le printemps revenu. La terre
Semble une enfant qui sait des poésies
Nous sommes les sans sans trêve
Mais la marche du temps,
tenez-là pour babiole
Dans le stable à jamais.
Tout ce qui n’a que hâte
N’aura fait que passer ;
ce n’est que séjourner
Qui seul nous initie.
Ne vous lancez pas intrépides
Ô jeunes gens, dans la vitesse,
Dans la tentative aérienne.
Tout est repos :
Ombre et clarté
et fleur et livre.
Ne laisse pas, le fait de l’enfance (cette fidélité sans nom des Célestes), le Destin te le reprendre :
Même le prisonnier qui se corrompt obscurément dans sa cellule, elle l’aura nourri en secret jusqu’au bout. Elle garde le cœur intemporel…
***
Il vient un moment où le bonheur – la tranquillité – c’est d’avoir usé autour de soi beaucoup de choses, jusqu’à la corde, à force de s’y être top frotté – à force d’y avoir trop pensé. C’est cela qu’on nomme l’égoisme des vieillards : ils sont seulement devenus plus épais de ce que tant de choses autour d’eux se sont amincies. Il ne s’usent pas, ce sont les choses autour d’eux qui s’usent.
***
Car ne crois pas que ce soit vanité
Si je te dis que nul ne vit sa vie.
Les hommes sont hasards, voix et débris,
angoisses, jours de tous les jours, piètres bonheurs
Déguisés dès l’enfance, travestis,
Masques majeurs, mais visages muets.
Je rêve qu’il doit être des musées
Où se conservent ces multiples vies
Comme armures, litières, ou berceaux
Dont nul être réel n’a fait usage
Ou des costumes qui ne tiennent pas
Tout seuls, et qui s’affaissent en frôlant
De puissants murs voûtés de pierre.
Et quand je sors, le soir, toujours plus loin
de mon jardin pour fuir ma lassitude,
je sais qu’alors mènent tous les chemins,
à l’arsenal des choses invécues…
***
Chante, mon coeur, tes jardins inconnus ; jardins
comme pris en cristal, transparents, hors d’atteinte.
D’Ispahan, de Chiraz, chante-les, eaux et roses,
célèbre-les en joie, eux à rien comparables.
Montre, mon coeur, que d’eux jamais tu n’es manquant.
Que c’est pensant à toi que leurs figures mûrissent.
Qu’a travers les rameaux en fleurs tu t’entretiens
avec leurs souffle d’air enchéris en visages.
Evite cette erreur de croire à quelque manque,
dès lors que c’en est fait, décidé, ceci : d’être !
Tu viens d’intégrer, fil de soi, au tissu.
Quelle que soit l’image à quoi tu t’es uni,
sens (serait-ce un moment où la vie est supplice)
qu’il y va du tapis, de l’ensemble en sa gloire.
***
“De là la situation fascinante de l’oiseau sur ce chemin vers le dedans ; son nid est presque un corps maternel extérieur à lui consenti par la nature et qu’il se borne à aménager et à couvrir, au lieu d’y être entièrement contenu. Aussi a-t-il, de tous les animaux, le rapport affectif le plus confiant avec le monde extérieur, comme s’il se savait lié à lui par le plus intime secret. C’est pourquoi il chante au sein du monde comme s’il chantait au-dedans de lui-même, c’est pourquoi nous accueillons si aisément son chant en nous, il nous semble le traduire dans notre sensibilité sans aucune perte, il peut même transformer pour nous, un instant, le monde tout entier en espace intérieur, parce que nous sentons que l’oiseau ne distingue pas entre son coeur et celui du monde”
***
Auprès de ceux qui sont toujours chez eux,
Je suis comme qui fut en mer lointaine;
la substance des jours est sur leurs tables,
mais pour moi la distance n’est plus que figure
Il vient un monde jusqu’à mon visage
peut être inhabité comme la lune
eux ne croient aucun astre solitaire
et toutes leurs paroles sont peuplées
Toutes les choses que j’ai rapportées
semblent étranges – à côté des leurs
dans leur vaste patrie elles sont des bêtes
Ici elles retiennent leur souffle, de honte…
***
Ce fut une des heures rares. Des heures qui sont comme le cœur d’une île ceinte d’épaisses floraisons : les vagues, au-delà de ces remparts printaniers, respirent presque imperceptiblement, et pas une barque qui remonte du fond du passé, pas une qui veuille continuer vers l’avenir.
****
Je veux rêver de légers rêves et parer ma chambre de leur éclat comme de guirlandes, pour l’accueil.
***
Il n’est pas seulement précieux que deux etres se reconnaissent, il est capital qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs, afin d’être unis devant les orages
***
S’il fallait appeler « moi » cette conscience absolument incohérente, isolée jusqu’à l’égarement, coupée des voix du silence, qui retombe en soi comme dans une vasque vide, comme dans les profondeurs d’un étang d’eau stagnante peuple de bêtes nées de la pourriture : qui serait-on alors?
***
Peux tu te représenter cela : toutes choses altérées et détachées de ma sensibilité, je me vois rejeté du monde où tout est familier, proche et chargé de sens, dans un autre espace, incertain, indiciblement inquiétant
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Toute la bâtisse de souffrance sous laquelle ils vivaient, lentement, comme des tortues
***
Dès la première fois que j’allai voir Rodin et déjeunai chez lui à Meudon, avec des gens qu’on ne vous présentait pas, étrangers réunis à une même table, je compris que sa maison n’était rien pour lui, une misérable nécessité peut être, un toit pour s’abriter de la pluie et dormir dessous ; que ce n’était pas un souci pour lui, ni pour sa solitude et son recueillement un fardeau. Il avait tout au fond de lui l’obscurité, le refuge et le calme d’une maison, et lui-même était le ciel par-dessus, était la forêt tout autour, et l’étendue, était le fleuve qui coulait à jamais devant. Quel solitaire, ce vieillard abîmé en lui-même, debout, plein de sève, comme un vieil arbre en automne. Il s’est fait profond ; il a creusé une profondeur à son coeur dont les battements viennent de loin, comme du centre d’une montagne. Ses pensées circulent en lui, le comblent de gravité et de douceur sans se perdre en surface. Il s’est endurci, fermé à l’inessentiel, et se dresse au milieu des autres hommes comme sous la protection d’une vieille écorce. Mais pour l’essentiel, il se dénoue aussitôt, et près des choses ou quand les hommes et les bêtes le touchent muette ment à la façon des choses, il est grand ouvert.
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Je vivrai là, silencieux, dans la compagnie des choses, reconnaissant pour tout ce qui me préservera du trop quotidien.
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Dans l’inapparent, les lois jouent plus naïvement, parce qu’elles se croient inobservées, seules avec les choses.
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Là où les nuits sont vastes, leur sonorité est profonde, comme s’ils allaient la chercher infiniment loin pour l’accomplir.
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tu étais l’antidote de tous mes doutes et la preuve vivante, à mes yeux, que tout ce que tu touches, atteins, regardes, existe. Le monde perdit pour moi son côté nuageux, cette aisance à se faire comme à se défaire qui était l’indice et faisait l’indigence de mes premiers vers ; des choses apparurent, des bêtes indistinctes, des fleurs réelles ; j’appris une simplicité, j’appris lentement, malaisément, que tout est simple, et je devins assez mûr pour parler du simple.